jeudi 30 juillet 2020

Groupe Saint-Honoré // Caillette & Cie

Décor d'aujourd'hui, n°53, nov.-déc. 1949, stand des frères Perreau, du "groupe Saint-Honoré"

Tous les sites d'histoire du design, sans exception, regardent le "groupe Saint-Honoré" comme un événement historique ; certains exagèrent déjà beaucoup en le présentant comme l'un des points de départ pour les meubles de série en France ; d'autres s'égarent encore plus loin... Par exemple, le journal La Tribune (latribune.fr) a publié en 2010 un article intitulé "Quand le design devient une industrie" où l'on trouve cette phrase saugrenue : "Sixties [sic] Sur le terrain, le groupe Saint-Honoré formé par de jeunes décorateurs ouvre à Paris un magasin coopératif destiné à diffuser du mobilier aux dimensions réalistes, démontable, escamotable, superposable et pliant..." Nul ne saura jamais où ce journaliste a puisé cette idée, ni pourquoi il place l'événement dans les années 1960, alors qu'il date de la fin de l'année 1949 : sans doute la culture orale combinée à quelques lectures en diagonale, mais certainement pas la règle d'or journalistique du "recoupement des sources" (certes, le blog Art utile n'existait pas encore).... Pardonnons, car il faut toujours se réjouir de voir, grosso modo, un rapprochement entre les univers du design et de l'industrie, même si cela reste confus. Un jour viendra où le quidam français comprendra que le "disagne" n'est pas un produit inutile et inconfortable, coûteux et luxueux, aux formes biscornues et ostentatoires, aux matières rares et précieuses, mais l'inverse ! 

Toutefois, s'il faut écrire une histoire française du design de meubles, il convient de le faire correctement, en plaçant chaque événement à sa juste place. Avant que les fake news tirés des plus mauvais journaux, et parfois des meilleurs livres, n'envahissent définitivement la toile, mieux vaut établir une chronologie... Signalons tout de suite qu'une dizaine d'événements déterminants en matière de mobilier de série précédent la formation du "groupe Saint-Honoré". Citons :

Il convient donc de redonner à ce groupe la réalité de son importance afin de voir pourquoi il fait événement et en quoi il serait spécifique. Premièrement, ce groupe n'est ni un "magasin" (encore moins "coopératif"), ni même une association, mais simplement l'union provisoire et opportune de six créateurs désirant organiser une (et une seule) exposition temporaire ! Celle-ci ne provoque pas de discontinuité dans les lignes créatives, mais se situe pleinement dans le prolongement des recherches amorcées depuis la Libération visant des meubles de série robustes, rationnels, démontables, combinables, transportables (voire transformables), économiques, etc. Bien qu'ils n'aient pas été remarqués, la plupart des membres du groupe participent aux expositions citées ci-dessus  : Hauville et Perreau ont très discrètement débuté dans l'exposition de 1947 ; puis Jacques Perreau a réalisé l'équipement de l'habitat-modèle du village d'Epron, dans le Calvados, présenté au SAM de 1949 ; de la Godelinais travaille sur divers meubles industriels aux Arts ménagers en 1949 et sur un modèle de chambre d'hôtel pour le SAD en 1949 ; quant à Bernard Durussel, il est le seul a connaître un réel succès en apparaissant une première fois au salon des Arts ménagers en 1948 grâce à ses recherches sur le mobilier en tube de métal (Bernard Durussel (1926-2014) // desserte roulante).

Reste l'hypothèse de la "jeunesse", mais la liste des participants figurant dans la revue Maison française (n° 34, janvier 1950, p.22) pousse à rejeter également cette idée simple : 41 ans pour Renan de la Godelinais (1908-1986), 30 ans pour René-Jean Caillette (1919-2004), 27 ans pour Jacques Hauville (1922-2012) ; restent les 23 ans du réellement jeune Bernard Durussel (1926-2014) et l'âge inconnu des frères Robert et Jacques Perreau (si quelqu'un à la réponse, merci de me contacter). Toutefois, ce large éventail ne dérange pas la rédaction du Décor d'aujourd'hui (n°53, nov.-déc. 1949) qui titre un peu trop vite "les jeunes s'unissent", lançant une rumeur qui s'éternise encore de nos jours... De fait, plutôt que des "jeunes", ces créateurs sont surtout des inconnus pour les critiques. Il s'agit de nouveaux venus dans ce domaine... Et encore, la nouveauté reste relative car seul René-Jean Caillette n'a jamais exposé auparavant. Est-ce lui qui dispose des ressources permettant d'organiser cette présentation du "groupe" dans l'une des boutiques les plus luxueuse de Paris, à l'intersection de la rue du Faubourg Saint Honoré et de la rue Royale ? C'est la piste privilégiée par Patrick Favardin qui le signale comme organisateur - probablement à partir de sa documentation personnelle.

Quoiqu'il en soit, le véritable événement que provoque cette initiative est la mise en avant de six décorateurs méconnus dans deux articles (Maison française et Décor d'aujourd'hui). En arrière plan, s'opère discrètement l'intégration de René-Jean Caillette dans le petit cercle des premiers "créateurs de modèles de série". Au centre du cercle, Marcel Gascoin, dont deux exposants du groupe Saint-Honoré, Hauville et Durussel, sont d'anciens employés, et avec lequel les frères Perreau ont déjà travaillé pour l'Exposition internationale et les Arts ménagers... Seul Caillette était alors un inconnu aux yeux de Gascoin, qui hérite justement à cette date de l'organisation de très grands événements légués par René Gabriel : salons, expositions, chantiers d'Etat, publications, etc. Pour résumer, comme le signale Patrick Favardin dans ses Décorateurs des années 1950, l'exposition du "Groupe Saint-Honoré" marque la rencontre de Caillette et de Gascoin, et j'ajoute : un point c'est tout ! Il est fort probable qu'il s'agisse en réalité d'un "coup de com' " imaginé par des créateurs cherchant à renforcer leur position, et à se faire remarquer des critiques et d'un public supposément avisé. Ces "jeunes loups" visent un lieu de prestige en affirmant présenter un nouveau style capable de séduire la jeunesse dorée des beaux quartiers. C'était le premier événement du genre, et l'idée a certainement séduit le déjà-vieux Marcel Gascoin (né en 1907...) héritier du quasi-préhistorique René Gabriel (né en 1899...).  C'est aussi à partir de cette date que le "design" devient pleinement un "style jeune", provoquant une confusion entre la "jeunesse" et la "nouveauté", qu'il s'agisse des créateurs ou de leurs créations. 

Ci-après, présentation des stands dans l'exposition du "groupe Saint-Honoré"

mercredi 15 juillet 2020

Bernard Durussel (1926-2014) // desserte roulante

Desserte roulante de Bernard Durussel, modèle de 1949, éd. M A A M F


Une découverte de Sophie Pagès (ebay.frfacebook.com), cette desserte en "état neuf" a été chinée samedi dernier "au cul du camion" (comme on dit dans le métier...) et son origine serait toulousaine...  Antiquaire installée depuis 2007 près de Perpignan, sans boutique en dur, sans ligne de conduite stricte, son "inventeuse" essaie et parvient à conserver un bel œil sur les objets. Elle s'intéresse surtout aux Arts d'Asie, du Vietnam précisément, et à l'influence coloniale sur les Arts Décoratifs du XXe siècle, mais aussi à la question - si passionnante - de la reconstruction, car elle a été initiée dans ce métier par "un fou de René Gabriel", en particulier, et de l'avant-garde des "jeunes loups". À noter que Sophie Pagès a également tenu une boutique de décoration, proposant ses propres créations, en Egypte, de 2000 à 2006 : beau parcours qu'il fallait souligner en introduction.

Venons-en à sa découverte : une desserte roulante d'un modèle présenté pour la première fois au salon des Arts ménagers en mars 1949, promue par l'Association des Créateurs de Modèles de Série (ACMS) entre 1953 et 1957. Riche de tiroirs, plateaux et rangements en tout genre, elle est parfois décrite comme un "buffet roulant", summum d'un fantasme partagé par les décorateurs de ce temps-là !

En 1949, Bernard Durussel possède déjà sa propre entreprise de décoration et déclare son siège dans le 16e arrondissement de Paris, tout en publiant de nombreuses publicités dès son lancement dans les revues avant-gardistes : Maison française, Meubles et décors, Décors d'aujourd'hui... L'homme semble avoir les moyens de ses ambitions, tant par sa formation que par ses finances. Né dans les années 1920, débutant sa carrière après la Seconde Guerre mondiale, il représente parfaitement cette nouvelle génération privilégiée que l'historien d'art Patrick Favardin (1951-2016) nommait les "jeunes loups" : ceux qui chevauchent le dragon en succédant à la deuxième génération des Modernes condamnée à piétiner (pour ne pas dire trépigner) dans l'Entre-Deux-Guerres (Gabriel, Gascoin, Perriand, Prouvé...). Les "jeunes" venus en renfort sont à la fois sur-diplômés et formés auprès des créateurs les plus progressistes de leur époque. Ils voient rapidement leurs ambitions satisfaites. Dire qu'il n'y a plus de combats à mener pour promouvoir la Modernité ne serait pas juste, mais il faut bien constater que l'industrie se laisse facilement convaincre après la Libération (avec une naïveté touchante qui évoque aujourd'hui le succès des outils numériques dans le contexte de l'après-crise sanitaire).

Alumnus de Camondo (ecolecamondo.fr), Bernard Durussel appartient à la promotion n°1 de l'école, qu'il intègre dès 1944 pour ressortir diplômé en 1946 :
"En 1944, le Centre d’art et de techniques est fondé à l’initiative des décorateurs Henri Jansen, André Carlhian et Dominique (André Domin et Marcel Genevière). Il délivre un diplôme de décorateur-ensemblier. Hébergé à son ouverture dans le Musée Nissim de Camondo, il est ensuite rebaptisé École Camondo et plus tard transféré au boulevard Raspail." (madparis.fr)

Trop oublié, Durussel est l'un des seuls en France, avec Jacques Hitier et Pierre Guariche, à jouer pleinement l'alliance de l'ossature métal avec le remplissage bois. Sa première association se fait avec un industriel spécialiste de l'équipement des collectivités : la MAAMF... Il a une carrière accomplie mais discrète (35e dans les citations cf. Maison Française // sommaires n°1 à 120). Néanmoins, il se situe dans le premier cercle des "créateurs de modèles de série" (designers). Porté par Marcel Gascoin qui l'embauche dans son agence en 1948 (cf. la biographie de Gascoin éditée par Norma), son maître lui ouvre la même année la possibilité d'exposer ses propres créations au Salon des Arts ménagers (Meubles de série // Arts ménagers 1948). Il y rencontre inévitablement René Gabriel (responsable de la section où Durussel expose), alors que celui-ci travaille déjà depuis quelques temps sur des étagères fixées par une ossature métallique, dans un projet d'avant-guerre qu'il édite pour un foyer d'étudiants en 1946). Notons aussi que Prouvé est déjà bien présent dans ce domaine...

S'il rencontre ainsi plusieurs pionniers de la "deuxième génération" dès 1948, il en connaît un nouveau l'année suivante, plus proche de son âge : René-Jean Caillette. En effet, avec Jacques Hauville, Bernard Durussel est le second ancien employé de Gascoin qui participe à l'exposition organisée par Caillette sous le nom de "Groupe Saint-Honoré"... Mais son réseau est encore plus étendu en 1949, car il est aussi membre de la Société des Artistes Décorateurs et expose donc au côté d'un autre fanatique du mobilier en tube de métal, Jacques Hitier. Il n'est donc pas étonnant de le retrouver dans le salon des membres de cette société (SAD n°35 1949 // catalogue) où il présente un "mobilier pour l'hôtellerie coloniale, en tube et chêne : lit-sofa, chaise longue, fauteuil léger, table à écrire, table basse- garnitures des sièges amovibles, éd. M.A.A.M.F., rue François-Ier, Saint-Dizier"...

Son parcours est ensuite celui de tous les proches de Gascoin : membre de l'ACMS, participation à une exposition Formes Utiles / ex-UAM, une commande d'Etat en 1952 (SIV - archives nationales), etc. La liste s'achève en 2006 lorsque son nom s'inscrit dans la célèbre vente Tajan "Fonctionnalisme et Modernité".

Pour en savoir plus, l'école Camondo - qui dépose en ce moment son histoire en ligne - a retrouvé de nombreux et très intéressants éléments biographiques sur cet ancien élève. Une page de son site (ecolecamondo.wordpress) offre un récit quasi-complet de son parcours, avec webo-bibliographie (incluant le blog Art utile, merci à eux). On découvre sa date de naissance (probablement puisée dans son dossier scolaire), à partir de quoi il devient possible de retrouver son nom dans le fichier INSEE des décès (data.gouv.fr), qui signale un "DURUSSEL Bernard Louis Victor" né dans le 14e arr., le 7 juin 1926, et décédé le 22 août 2014, dans le 16 arr. Il n'y a donc pas si longtemps...

Ci-après : photographie de la desserte trouvée par Sophie Pagès ; publicités et stands de Bernard Durussel en 1949

samedi 1 février 2020

6 février 2020 // journée d'étude à Lorient



Réveil provisoire du blog afin de signaler une "journée d'étude", à Lorient :
« Les Préfabriqués, de l’urgence à l’appropriation » 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France doit faire face à une crise du logement sans précédent. Deux millions de sinistrés sans logement doivent être relogés. Le MRU (Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme) préconise la solution des maisons préfabriquées et des cités provisoires. Plus de 156 000 « baraques » sont érigées sur le sol français. Bâties dans l’urgence et censées être temporaires, elles ont pourtant duré beaucoup plus longtemps que prévu puisque des milliers sont toujours en place et habitées. « De l’urgence à l’appropriation » est une journée d’étude visant à comprendre l’importance de la place des baraques dans l’histoire de la Reconstruction, puis de leur appropriation par leurs habitants mais aussi par différents acteurs du monde associatif et culturel liés à la conservation du patrimoine. La journée d’étude et les visites guidées sont proposées dans le cadre de l’exposition « Préfabuleux » présentée à l’Hôtel Gabriel jusqu’au 14 juin.

Programme ci-après...

vendredi 31 janvier 2020

René Gabriel INDEX // Meubles d'urgence 1941



Préparation d'une conférence (cf. 6 février 2020 // journée d'étude à Lorient)... Parmi les données du livre René Gabriel, il n'a pas été possible (et il aurait été de peu d'intérêt) de reproduire intégralement les plans techniques des "meubles d'urgence" pour les "constructions provisoires" - destinés à des éditions en grande série ; ils ont été dessinés en 1941 dans le but de faciliter le relogement des premiers sinistrés de la Seconde Guerre mondiale. Il ne faut pas les confondre avec les "meubles de réinstallation" redécouverts depuis une dizaine d'années (Meubles de réinstallation 1944 // René Gabriel (2/2)) et désormais rentrés dans la culture générale ; il ne faut pas non plus les assimiler aux ensembles "Prioritaires" de 1944 ou de "Premier Prix" présentés au salon des Artistes décorateurs à partir de 1945, ni avec ceux plus luxueux de la marque "Clairnet" redessinés et édités à partir de 1944 ou du "Meuble de France" projet de la même période qui devait aboutir en 1947... Gabriel est très prolifique et il faut quelques années pour comprendre ! Pour s'y retrouver rapidement, il est plus simple de revenir au chapitre III du livre...

Je propose dans ce blog d'aider amateurs et professionnels à identifier ces premiers modèles historiques datant de 1941 dont les numéros sont inscrits dans les "types" : 100, 110, 120, 130, 140, 150, 160, 170, 180, 190, 200, etc. jusque 260, au moins. Ci-dessous les plans conservés s'inscrivent dans une nomenclature précise avec dix meubles par "type", le dernier chiffre indiquant sa nature : buffet (--0), table -1), banc (--2), chaise (--3), armoire parents (--4), lit parents (--5), chaise pour parents (--6), armoire enfant (--7), lit enfant (--8), chaise d'enfant (--9). Il y a donc un projet de 26 séries incluant dix meubles, soit 260 modèles, mais certains sont incomplètes, d'autres s'assimilent à des doublons car les détails manquent (par exemple le banc n°102 paraît identique au n°142, mais l'observation des types 100 et 140 dans leur ensemble montre que le 102 est probablement en caillebotis et le 142 en contreplaqué rainuré). Il manque le descriptif des meubles et de nombreux plans qui ne permettent pas toujours de différencier les matériaux ou les finitions.

Dans ces gammes très économiques, le jeu des variations devient particulièrement  intéressant et illustre la volonté de Gabriel d'offrir des modèles rationnels, utiles et susceptible de répondre aux goûts de chacun. Il existe donc des variantes sobres et rationnelles (type 100), d'autres plus élaborées (110), certaines légèrement "rustiques" (120) ou "art déco" (130), et divers... Tout ceci a été concrètement édité en série, avec des modèles plus fréquents et d'autres plus rares. Aucune étude quatitative n'a été menée - sachant que les archives montrent que des modèles ont été édité avant-guerre (marque Clairnet) et d'autres après-guerre (SBO, Lieuvin, MAS, etc.). Il est probable que sous l'Occupation et à la libération des entreprises aient été obligées de produire ces meubles.


mercredi 1 mai 2019

Dinosaure normand // Normanniasaurus (2/2)

Normaniasaurus genceyi By Scott Reid 2019, sur un fond du début du crétacé inférieur au sud de l'Angleterre (Natural History Museum, alamyimages.fr)

Normanniasaurus projeté sur l'échelle de dinodata.de : un petit titan archaïque... ça fait peur !


Très très heureux que Meig Dickson viennent d'ajouter le Normanniasaurus dans son fameux blog a-dinosaur-a-day. Je dispose ainsi d'une description précise et abordable à fournir, pour ceux qui se poseraient éventuellement la question de savoir ce qu'est exactement un Normanniasaurus, fruit d'une vieille trouvaille faite au pied des falaises havraises (dinosaure-normand // Normanniasaurus 1/2)... A cela s'ajoutent des reconstitutions complètes, dont un dessin de Scott Reid, que j'ai placé sur un paysage de la même époque, à un endroit proche (sud Angleterre).

Voici une rapide traduction du texte de Meig Dickson - daté du 12 mars, 2019 :

Description physique : Normanniasaurus est un titanosaure assez précoce, groupe de sauropodes le plus diversifié de la période crétacée. Normanniasaurus en lui-même est un sauropode de taille petite à moyenne, probablement d'environ 12 mètres de long. Il est intéressant à plusieurs égards. Notamment, Ses connexions entre les vertèbres sont identiques aux titanosaures plus tardifs, mais uniquement à la base de la queue. Cela rendrait sa queue relativement flexible par rapport aux autres sauropodes, mais pas aussi flexible que dans les formes plus tardives de titanosaures. Contrairement à eux, il avait un dos très raide comme pour les sauropodes plus basaux, non titanosaures. Les épines des vertèbres du Normanniasaurus avaient également d'énormes trous connectés jusqu'à la queue. 

En résumé, Normanniasaurus présente un mélange de traits communs aux sauropodes basaux et dérivés, ce qui indique sa position précoce dans l'évolution des titanosaures. 

Régime alimentaire : En tant que titanosaure, de petite dimension, Normanniasaurus était probablement un brouteur de niveau intermédiaire, bien qu'il soit possible qu'il puisse atteindre des niveaux de végétation élevés en cas de besoin.

Comportement : Étant encore de taille réduite, le Normanniasaurus a probablement été plus nerveux que les grands titanosaures, ayant besoin de réagir rapidement en présence d'un danger potentiel, car il ne pouvait pas compter sur sa taille (si l'on considère la présence de grands prédateurs dans sa zone, ce qui demeure incertain). Il passait la majeure partie de sa journée à brouter de la nourriture, tout en conservant le tout dans un gros estomac. Comme seuls quelques fossiles de Normanniasaurus ont été trouvés, il est difficile de dire s'il vivait en troupeaux, mais cela semble assez probable compte tenu de sa petite taille et de la nécessité de se protéger. On ne sait pas s'il aurait ou non soigné ses petits. 

Écosystème : Le Poudingue Ferrugineux s'est formé le long d'un environnement côtier, ce qui signifie que Normanniasaurus aurait interagi avec l'écosystème océanique plus que d'autres animaux de l'intérieur. Cependant, aucun autre dinosaure n'a été trouvé dans cette formation, et il y a peu d'autres fossiles, il est donc difficile de dire quels auraient été les prédateurs du Normanniasaurus en particulier, ou ses concurrents, ou simplement avec quoi il aurait interagi. Il semble y avoir d'autres titanosaures,  en élargissant l'époque et l'endroit, y compris Aepisaurus et Macrurosaurus, ce qui implique que Normanniasaurus pourrait avoir été un membre d'un écosystème assez diversifié 

Autre : Normanniasaurus est l'un des premiers titanosaures connus, bien que son emplacement précis dans le groupe reste ambiguë. Il pourrait s'agir du plus ancien Aelosaur découvert, ce qui en ferait également le seul membre de ce groupe connu en Europe. Autre possibilité, il pourrait être plus proche de Malawisaurus , qui vivait à la même époque, mais en Afrique. Si c'est un titanosaure basal, il est assez typique pour le groupe; mais s'il s'agit d'un Aeolosaur, il aurait peut-être perdu certains traits communs aux titanosaures, ce qui en ferait un cas fascinant dans l'évolution des titanosaures. 


Sources

Buffetaut, E. 1984. Une vertèbre de dinosaurien sauropode dans le Crétacé du Cap de la Hève (Normandie). Actes du Muséum d’Histoire naturelle de Rouen 7: 215 - 221.  

Le Loeuff, J., S. Suteethorn, E. Buffetaut. 2013. A new sauropod dinosaur from the Albian of Le Havre (Normandy, France). Oryctos 10: 23 - 30.

mardi 16 avril 2019

Reims-Paris // reconstruire une cathédrale

Cathédrale de Reims, sans charpente, par P. Castelnau, 1917, fonds Albert-Kahn
[Ajout du 15 mai 2019 : voir la réaction du plus grand spécialiste de la question, Frédéric Epaud, dans un article de Géo : "Six idées reçues sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris" ]

"Incrédulité", "tristesse", Notre-Dame de Paris était en flamme cette nuit ! Comment ne pas parler de ce drame sur ce blog ? Reconstruire n'est pas uniquement un projet de société tourné vers l'avenir, il faut parfois en passer par la "reconstitution", rebâtir les piliers qui fondent notre pensée autant que notre paysage. Notre-Dame de Paris, c'est l'invention en France du Patrimoine, du Romantisme, du Gothique, ceci pour ne parler que d'un petit instant dans un millénaire d'histoires (au pluriel). C'est ici, au XIXe siècle, que s'ouvre un nouveau récit historique, plus conscient de lui-même, de son devoir de mémoriser les réalités humaines et matérielles. Comment "reconstituer" un tel lieu de mémoire ? Au préalable, il faut mener l'enquête en cherchant un précédent : évidemment, on pense à Reims en 1914-1918. Il aura fallu une bombe incendiaire, des stocks de paille accumulés au pied de l'édifice et des échafaudages en bois pour que les flammes se propagent depuis la tour nord de la façade occidentale jusqu'à la charpente (conférence de la cité de l'architecture). Le feu doit couver des heures durant et atteindre des températures très élevées pour se propager aux épaisses pièces de chêne qui la constituent. Et il faut, dans le cas de Reims, que les bombardements durent quatre ans pour provoquer l’effondrement de la voûte.

"Colère", pour ma part : contrairement à Reims, ce n'est pas la guerre qui a touché Paris, c'est la bêtise de notre temps où l'économie de quelques euros nous coûte des milliards. Le premier de nos "monuments nationaux" a brûlé à une époque où caméras, surveillance automatisée, alarmes, drones, pompes, tuyaux ne coûtent rien. Mais l'argent n'est plus là, pas la moindre piécette pour ça ou pour de menus travaux. L'argent s'enferme depuis une quarantaine d'années dans une spéculation absconse, se dissout dans l'abstraction du monde financier et dans l'irréalité de nos écrans. Le progrès du virtuel a engendré le déclin du réel, et il faut être d'une grande bêtise pour nier ce phénomène. Comme beaucoup, je suis entré dans une "fureur jaune", car je vois les esprits médiocres qui nous gouvernent ne pas comprendre que leurs économies de bouts de chandelle sont ruineuses. Ces comptables égotiques et étriqués ne voient pas l'absence d'avenir et l'effacement du passé qu'ils provoquent. Notre président, qui fut le dernier a réagir (à 23h30), probablement pris dans la panique de ses communicants, peut clamer que l'on va reconstruire : c'est son rôle dans l'ère d'une post-vérité où tout semble affaire de volonté... Moi, je sais que je ne suis pas prêt de revoir Notre-Dame, connaissant le faible taux d'écoute des personnes compétentes, sachant le triste état de la main d'oeuvre, ayant constaté la gestion de nos forêts tournées vers l'exportation... Pis encore, j'imagine la question qui se posera en découvrant la réalité de nos moyens face aux besoins : faut-il vraiment refaire à l'identique ? Cela prendrait trop de temps... Alors, on va en conclure qu'il faut du "neuf", du "vite fait bien fait", idée prônée par un quelconque "starchitecte" se présentant aux médias comme un super-héros de série télévisée. Nos comptables-gouvernants choisiront évidement cette ultime option, celle qui correspond à leur mentalité forgée sur petit écran.

"Inquiétude", également : pour Reims, le monde entier s'était déjà mobilisé, mais politiques et journalistes étaient trop occupés à fabriquer la propagande anti-allemande. Il y a eu une souscription et les milliardaires (qui étaient alors américains), quelques riches à travers le monde, ainsi qu'un bon nombre de bourgeois rémois ont vidé leurs poches en ayant une seule exigence : que cela ne brûle plus. Heureusement, la question de la reconstruction restait aux mains des "pratiquants" et des "savants", ceux qui connaissaient les faits matériels. C'était l'époque où les "intellectuels" ne travaillaient pas au service du gouvernement et affrontaient des questions populaires en y répondant avec expérience, intelligence et modestie. Associés à des architectes compétents (sans être célèbres), ils vont résoudre le problème. Un génie de l'architecture, Henri Deneux, est finalement nommé par la hiérarchie des Monuments Historiques. Il va sacrifier sa carrière et sa vie pour reconstruire la cathédrale de façon respectueuse et moderne... Il invente une charpente constituée d'éléments de ciment armé préfabriqués (photos sur wikipedia), en s'inspirant des pièces courtes imaginées par un autre génie de l'architecture : Philibert Delorme. Longue filiation, transmission de savoirs, émulation, innovation, amélioration, génie humain, abnégation, puissance financière, main d'oeuvre qualifiée, fiabilité administrative, retrait des politiques face aux experts, et beaucoup de patience : voici quelques ingrédients pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Quant à la durabilité ? Qu'elle ait fait ses preuves, en ayant déjà duré... Bref, pour Paris, on est mal barré...

Ci-dessous, le magnifique portrait d'un sculpteur devant la cathédrale de Reims, en 1917, autochrome de Paul Castelnau, fonds Albert Kahn (qui fut très sensible au drame de la destruction et à l'intelligence de la reconstruction).