mardi 16 avril 2019

Reims-Paris // reconstruire une cathédrale

Cathédrale de Reims, sans charpente, par P. Castelnau, 1917, fonds Albert-Kahn
[Ajout du 15 mai 2019 : voir la réaction du plus grand spécialiste de la question, Frédéric Epaud, dans un article de Géo : "Six idées reçues sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris" ]

"Incrédulité", "tristesse", Notre-Dame de Paris était en flamme cette nuit ! Comment ne pas parler de ce drame sur ce blog ? Reconstruire n'est pas uniquement un projet de société tourné vers l'avenir, il faut parfois en passer par la "reconstitution", rebâtir les piliers qui fondent notre pensée autant que notre paysage. Notre-Dame de Paris, c'est l'invention en France du Patrimoine, du Romantisme, du Gothique, ceci pour ne parler que d'un petit instant dans un millénaire d'histoires (au pluriel). C'est ici, au XIXe siècle, que s'ouvre un nouveau récit historique, plus conscient de lui-même, de son devoir de mémoriser les réalités humaines et matérielles. Comment "reconstituer" un tel lieu de mémoire ? Au préalable, il faut mener l'enquête en cherchant un précédent : évidemment, on pense à Reims en 1914-1918. Il aura fallu une bombe incendiaire, des stocks de paille accumulés au pied de l'édifice et des échafaudages en bois pour que les flammes se propagent depuis la tour nord de la façade occidentale jusqu'à la charpente (conférence de la cité de l'architecture). Le feu doit couver des heures durant et atteindre des températures très élevées pour se propager aux épaisses pièces de chêne qui la constituent. Et il faut, dans le cas de Reims, que les bombardements durent quatre ans pour provoquer l’effondrement de la voûte.

"Colère", pour ma part : contrairement à Reims, ce n'est pas la guerre qui a touché Paris, c'est la bêtise de notre temps où l'économie de quelques euros nous coûte des milliards. Le premier de nos "monuments nationaux" a brûlé à une époque où caméras, surveillance automatisée, alarmes, drones, pompes, tuyaux ne coûtent rien. Mais l'argent n'est plus là, pas la moindre piécette pour ça ou pour de menus travaux. L'argent s'enferme depuis une quarantaine d'années dans une spéculation absconse, se dissout dans l'abstraction du monde financier et dans l'irréalité de nos écrans. Le progrès du virtuel a engendré le déclin du réel, et il faut être d'une grande bêtise pour nier ce phénomène. Comme beaucoup, je suis entré dans une "fureur jaune", car je vois les esprits médiocres qui nous gouvernent ne pas comprendre que leurs économies de bouts de chandelle sont ruineuses. Ces comptables égotiques et étriqués ne voient pas l'absence d'avenir et l'effacement du passé qu'ils provoquent. Notre président, qui fut le dernier a réagir (à 23h30), probablement pris dans la panique de ses communicants, peut clamer que l'on va reconstruire : c'est son rôle dans l'ère d'une post-vérité où tout semble affaire de volonté... Moi, je sais que je ne suis pas prêt de revoir Notre-Dame, connaissant le faible taux d'écoute des personnes compétentes, sachant le triste état de la main d'oeuvre, ayant constaté la gestion de nos forêts tournées vers l'exportation... Pis encore, j'imagine la question qui se posera en découvrant la réalité de nos moyens face aux besoins : faut-il vraiment refaire à l'identique ? Cela prendrait trop de temps... Alors, on va en conclure qu'il faut du "neuf", du "vite fait bien fait", idée prônée par un quelconque "starchitecte" se présentant aux médias comme un super-héros de série télévisée. Nos comptables-gouvernants choisiront évidement cette ultime option, celle qui correspond à leur mentalité forgée sur petit écran.

"Inquiétude", également : pour Reims, le monde entier s'était déjà mobilisé, mais politiques et journalistes étaient trop occupés à fabriquer la propagande anti-allemande. Il y a eu une souscription et les milliardaires (qui étaient alors américains), quelques riches à travers le monde, ainsi qu'un bon nombre de bourgeois rémois ont vidé leurs poches en ayant une seule exigence : que cela ne brûle plus. Heureusement, la question de la reconstruction restait aux mains des "pratiquants" et des "savants", ceux qui connaissaient les faits matériels. C'était l'époque où les "intellectuels" ne travaillaient pas au service du gouvernement et affrontaient des questions populaires en y répondant avec expérience, intelligence et modestie. Associés à des architectes compétents (sans être célèbres), ils vont résoudre le problème. Un génie de l'architecture, Henri Deneux, est finalement nommé par la hiérarchie des Monuments Historiques. Il va sacrifier sa carrière et sa vie pour reconstruire la cathédrale de façon respectueuse et moderne... Il invente une charpente constituée d'éléments de ciment armé préfabriqués (photos sur wikipedia), en s'inspirant des pièces courtes imaginées par un autre génie de l'architecture : Philibert Delorme. Longue filiation, transmission de savoirs, émulation, innovation, amélioration, génie humain, abnégation, puissance financière, main d'oeuvre qualifiée, fiabilité administrative, retrait des politiques face aux experts, et beaucoup de patience : voici quelques ingrédients pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Quant à la durabilité ? Qu'elle ait fait ses preuves, en ayant déjà duré... Bref, pour Paris, on est mal barré...

Ci-dessous, le magnifique portrait d'un sculpteur devant la cathédrale de Reims, en 1917, autochrome de Paul Castelnau, fonds Albert Kahn (qui fut très sensible au drame de la destruction et à l'intelligence de la reconstruction).

samedi 23 mars 2019

Fonds MRU // Marcel Gascoin en couleur, &©Terra

Arch. Vivien - Sonrel - Duthilleul ©, design Marcel Gascoin©, photo Paul Henrot©, fonds MRU©, ministère d'&©Terravia Art utile...


Bonne ou mauvaise nouvelle à propos du fonds du ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme ? Autrefois, ce trésor d'images mal numérisées, caché dans le recoin du disque dur d'un ordinateur poussiéreux, était bien planqué au fond d'un bureau introuvable, au sein d'un ministère non-identifiable. Autrement dit, c'était le bon temps. Seuls quelques acharnés pouvaient joindre l'employé du ministère d'On-Ne-Sait-Quoi pour découvrir ce qu'il voulait bien leur montrer... Un bref instant, ce ministère s'est nommé Dédé, ce qui attirait évidement la sympathie : "DD" pour "Développement durable & caetera", concept datant de l'époque où malthusianisme économique et darwinisme social n'avaient pas re-franchi l'Atlantique pour entrer dans la fonction publique. "L'Internet" devait être gratuit dans "La Culture", offrant une foule de données à transmettre autour de soi (ex. Henri Salesse // reportage photographique) ! La mauvaise nouvelle, c'est que le ministère se nomme désormais "Cohésion des territoires & caetera". L'idée semblerait excellente, s'il n'y avait pas confusion entre "cohésion" et "enclosure", chaque image ayant été taguée &©Terra, comme on marque les bêtes au fer rouge avant l'arrivée du fil de fer barbelé. Le but : changer le "bien public" en "bien financier", faire tourner l'argent en rond en donnant l'impression à l'Administration de s'enrichir, mais en appauvrissant tout ce qui lui est extérieur (auteur, éditeur, diffuseur). C'est ainsi que notre ministère d'On-Ne-Sait-Quoi, ce vieux garde-champêtre d'autrefois, est devenu le ministère d'&©Terra, subissant une transformation à la Kafka, en cafard, douanier, pervenche ou plutôt garde-chasse ; car l'utilisation du fonds reste ouverte aux "agents" (Terra sur Youtube, 90 vues en 6 mois, quand même...). Les contrats sont-ils passés auprès des ayants droit ? Pas facile de distribuer la soupe sans oublier qui que ce soit, sans compter ma pomme, en tant que ré-inventeur du style Reconstruction, j'ai bien le droit à un petit quelque-chose ? Non. Nous, contribuables, qui avons déjà payé les créations, les numérisations, la "conservation", devons en remettre dans le cochon afin de venir en aide à cette financiarisation absurde et contre-productive...

Oublions la guerre GAFA-libertariens vs ETATS-conservateurs, conflit devant conduire à la fin de ce blog suivant la décision européenne du 26 mars (qui sera votée contre l'avis de 6 millions de signataires d'une pétition). En attendant la fin, levons nos verres et réjouissons-nous !

Passons à la bonne nouvelle : des images surgissent sur Flickr. Des appâts et des cacahuètes (l'avenir d'internet), mais grâce à cela on peut oublier la balafre &©Terra ([Re]construction 1945-1979 ). On y trouve quelques photographies a priori redécouvertes récemment. À propos d'une série, voici ce qu'en dit la note du ministère (écrite dans le style du genre) : "Ce reportage est le premier reportage en Kodachrome trouvé dans le fonds photographique du MRU. Il a été réalisé par Paul Henrot, photographe ami de l'architecte Lods." Oui, vrai, surtout Lods est l'ami de Gascoin qui aménage cet appartement. Il s'agit du fameux groupe des Quatre-Moulins dans le quartier Montplaisir à Boulogne-sur-Mer, sous la direction de Pierre Vivien, possiblement avec Sonrel et Duthilleul (mais différent du modèle présenté en 1947 dans l'Exposition internationale // urbanisme et habitation). En été 1951, cet appartement-type est le premier du genre a être entièrement meublé par l'ARHEC, la société de Marcel Gascoin, décorateur favori d'Eugène Claudius Petit, dans une collaboration entre le MRU et le Salon des arts ménagers. Il ouvre pour être photographié en juillet, et probablement pour les visites. Les plans ont été reproduits dans Marcel Gascoin, design utile (Piqpoq, p.18-19), et de belles photographies en grand format sont visibles dans l'édition Norma. Je diffuse donc ces clichés inédits en couleur, qui viennent compléter les illustrations déjà publiées. Goûtons la couleur : la chose est extrêmement rare à l'époque. Elle s'est produite pour l'Exposition internationale en 1947 et se reproduit en 1952 dans les ensembles du salon des Arts ménagers, toujours autour de la Team Gascoin. Il faut en profiter pour regarder les moindres détails, avec lenteur, retrouver les petits riens qui font l'ambiance moderne, ses bois clairs, ses couleurs primaires, ses luminaires (de Pierre Guariche également), ses photographies aux murs, ses tissus, papiers peints, peintures, céramiques, verres de Biot, etc. Tout ce que nous nous sommes acharnés, il y a quelques années, à reconstituer dans l'exposition Gascoin au Havre (Exposition 2011 // Marcel Gascoin).

Ci-dessous, les photographies, sans le copyright flash-ballé en pleine tête : Aux armes &©Terra...

vendredi 15 mars 2019

Artcurial 2/2 // la cote des précurseurs du design


Il fallait être présent. Peu de monde au premier rang, beaucoup plus au fond : on sait que dans ce genre de vente "test" les marchands curieux se cachent souvent au dernier rang... Les choses se sont donc passées par téléphone, jusqu'à dix appels pour certains lots de Gabriel ! C'est donc sans surprise que les prix ont largement dépassé les estimations. Celles-ci étaient pourtant fondées rigoureusement - comme il se doit - sur les résultats obtenus précédemment dans les salles de ventes ; mais ils étaient anciens, isolés, peu fiables (voir dernier paragraphe), car il n'est pas fréquent de voir dans une même vente autant de lots de Gabriel, de Gascoin, d'Hitier et des autres précurseurs du design. Si beaucoup avaient déjà constaté que les tarifs s'envolaient aux Puces ou chez les galeristes, la "cote officielle" maintenait artificiellement un décalage en s'appuyant sur des prix datant de l'époque où ces "créateurs de modèles de série" étaient de quasi-inconnus, avant la publication de Patrick Favardin, avant l'appartement témoin du Havre, avant l'édition des monographies par Norma et Piqpoq, avant l'arrivée d'amis galeristes (qui se reconnaîtront)... Le nom n'était connu que de quelques amateurs très spécialisés : ce ne sera plus le cas. Il est certain que de nombreux professionnels, du commissaire priseur à l'apprenti chineur, vont désormais surveiller de près les meubles "style Reconstruction" afin de dénicher une pépite de Gabriel ou de Gascoin dans un coin de grenier.

Pour une fois, je vais faire exception à la règle de ce blog (voulant que l'on parle pas argent) et je vais donc prendre le ton Gazette afin de détailler la "cote des précurseurs du design", soit des designers ayant créé des modèles de "grande série" généralement avant 1950. L'événement mérite un article spécifique car les prix ont été multipliés par un facteur 2, 3, 5, jusqu'à 10 fois l'estimation haute ! Les résultats publiés par Artcurial sont très impressionnants. Le fauteuil dit " Sauterelle " atteint 7 200 € dès que débute la vente de cette série de lots, mais cela ne dépasse pas radicalement les prévisions. Ce sera l'instant le plus discret durant cet événement, au bénéfice d'un acheteur chanceux... On note ensuite que le prix du fauteuil classique de Gabriel (RG-178) continue son ascension pour atteindre 3 000 € l'unité, ainsi que de la table basse vendue 2 600 €. Toutefois, le seuil symbolique des 10 000 € est franchi grâce à certaines pièces à la fois rares et emblématiques de l'oeuvre de ce créateur : le buffet-commode à neuf tiroirs conçu en 1947 pour l'appartement du Havre qu'avait autrefois repéré Amy Perlin (Art utile // Amy Perlin). Il fallait compter presque autant pour un rare fauteuil cubiste en caillebotis à dossier pivotant appartenant à la série des premiers meubles pour sinistrés dessinés en 1940, ainsi que pour la table basse du SAD de 1945, également en caillebotis. Les mêmes raisons font que le fauteuil à dossier quadrillage de 1945 obtient le double du prix du modèle courant pour atteindre 7 200 € l'unité.

La reconnaissance pour le maître de tous les designers français est enfin actée. Il atteint ainsi une juste première place parmi les précurseurs du design, suivi par son "descendant", le moderniste Marcel Gascoin. Celui-ci voit sa côte se stabiliser à bonne hauteur pour ses modèles créés entre 1948 et 1951 : environ 1 000 € la petite table ou l'étagère, même tarif pour une chaise ou un tabouret, 2 600 € un petit buffet-armoire. Notons qu'il est encore relativement abordable. Mais la surprise arrive grâce au siège pour enfant "3-Positions" qui grimpe rapidement pour atteindre 6 500 €. Restent trois ensembles d'autres créateurs, montrant également que les prix se confortent pour toute la période Reconstruction : 4 400 € une paire de fauteuils conçus en 1949-1951 par Jacques Hitier, 4 900 € deux sièges en contreplaqué courbé de 1951 par Renou et Génisset, et 9 100 € un ensemble plus rare avec deux fauteuils et une table-basse de ces mêmes créateurs (réalisé en 1949 pour le SAD).

Ci-après : la liste les lots et prix obtenus chez Artcurial avec les précédents listés sur le site Artvalue (58 lots seulement, dont la majorité est faussement identifiée ou seulement à "attribuer" car il s'agit de mobilier de réinstallation - soit d'une production industrielle non-contrôlée par le designer) : j'ai donc barré les fausses identifications et entouré les vrais meubles de Gabriel. Toutes ses raisons font que cette vente Artcurial fera date, à la fois pour la cotation et pour la qualité de l'expertise.

jeudi 28 février 2019

Artcurial 1/2 // vente du 13 mars



Voir liste et résultats : Artcurial 3/3 // la cote des précurseurs du design.

La prestigieuse Maison Artcurial donne un nouveau coup de pouce à l'histoire des arts avec cette vente sans précédent, où sont présentés les plus grands précurseurs français du design ! Cette fois, ce sont 25 lots (catalogue en ligne), majoritairement des modèles édités dans les années 1940 et dessinés par les créateurs favoris de l'Art utile... René Gabriel y trouve une juste place, dans la suite logique de la première monographie publiée par Norma à la fin de l'année dernière (librairie Artcurial). Ce livre et cette vente vont permettre à l'inventeur français du design d'atteindre une célébrité méritée, aux côtés de ses collègues d'Europe ou d'Amérique.

Notons que les prix sont (jusqu'à maintenant) particulièrement attractifs, beaucoup se situant sous la barre symbolique des 1000 euros. Il faudrait cependant qu'ils se consolident bien au delà, car le franchissement d'un certain seuil financier est nécessaire pour attirer les regards, non seulement des collectionneurs, des spécialistes, des galeristes... mais aussi des historiens, et des institutions qui restent mal dotées dans ce domaine. Le "moment M" français de l'invention du design par René Gabriel (1940-1941, puis 1944) avec le mobilier pour sinistrés reste beaucoup moins connu que l'autre "moment M", anglais cette fois, de l'Utility Furniture (1941-1942) alors qu'ils coïncident dans le temps, se rejoignent dans leur impact sur les productions à venir, et se relient dans leurs objectifs contemporains sur les plans artistiques, économiques ou sociaux.

La valorisation est nécessaire, car la plupart de ces meubles sont aujourd'hui particulièrement rares. Distribués aux plus démunis il y a trois quarts de siècle, leurs propriétaires en ont rarement pris soin, contrairement aux gens plus aisés qui passaient commande à des ensembliers leur fournissant encore de l' " Art déco " (nous sommes dans les années 1940 !). De même, les premières " classes moyennes " et autres " bourgeois de Province " qui achetaient du Gascoin un peu plus tard, sans le savoir, ne voyaient pas forcément dans ces meubles pratiques une invention sans précédent et une contribution à la création contemporaine. C'est pourquoi il est temps d'en préserver aujourd'hui précieusement quelques exemplaires, de spéculer sur certaines raretés représentatives de ce moment singulier de l'histoire où l'art contemporain se réinventait sous une forme incroyablement démocratique.

Sachant ma passion pour cette question et cette période, Emmanuel Bérard et Cécile Tajan m'ont d'ailleurs accordé une place pour expliquer l'objet de cette vente sur le site internet d'Artcurial (Aux origines du design : René Gabriel à l'honneur). Je laisse une copie de ce texte ci-après avec les photographies de l'exposition.

jeudi 6 décembre 2018

Conférence // ENSA de Paris-La Villette


Ci-après le brouillon d'une conférence donnée aux M2, avec un appel aux lecteurs de ce blog pour qu'ils soutiennent mes recherches en m'invitant pour des interventions, cours, conférences... J'ai constaté la nécessité d'un échange avec les écoles d'architecture, où l'on ne trouve presque aucun livre sur le design, le mobilier ou les intérieurs. Disons un sur Prouvé, un sur Perriand, un sur Starck, et quelques ouvrages tristement canalisés dans la "programmation". Que ces conférences puissent servir à recréer une relation entre ces deux corporations, c'est à souhaiter car je refuse de voir l'élève architecte continuer d'ignorer l'intérieur, ou l'élève designer vivre dans l'illusion d'un non-engagement extérieur. Il est impératif de rappeler ce qui a affaibli la capacité d'action de l'un et de l'autre au moment de leur séparation. Il fut un temps où architectes et designers s'associaient dans de véritables projets de société. Et puis, soyons simplement pragmatiques : il faudra construire avec du bois, de plus en plus. Si l'architecte veut faire autre chose que poser une "écorce" au dehors, il va devoir se retourner, regarder vers l'intérieur, réinventer les boiseries -pourquoi pas ?- ou penser aux meubles... Bref, s'associer au designer. Mais, pour cela, il faut avoir un minimum de bagages, cesser de croire que l'objet est un programme, que la décoration est un loisir, que le design est un relookage...

samedi 1 décembre 2018

René Gabriel // Grasse Patrimoine mondial





Graphisme floral pour New-York,1939 (réinterprété pour la Foire de Lyon et sur un papier peint)

En cadeau, un joli bouquet accompagné d'un mot à destination de la Ville de Grasse pour la féliciter au sujet de l'inscription de ses parfums sur la Liste du Patrimoine mondial de l'Humanité. Ce patrimoine dit " immatériel " est en réalité matérialisé par une foule de gens, de lieux, d'objets et de témoignages... J'invite les Grassois à se rendre d'urgence dans les locaux de l'Ensad afin d'y redécouvrir une recherche graphique singulière, qui sort des vieilles traditions et des habituels flaconnages... Nous sommes en 1939, l'Europe va bientôt s'enflammer, mais de l'autre côté de l'Atlantique, tout semble aller pour le mieux lorsque la New-York World's Fair prétend atteindre ce rêve inatteignable : " The world of tomorrow ". Ce sera l'une des dernières expositions internationales porteuses des grands espoirs progressistes. L'événement s'épuisera bientôt dans le modernisme " graphique " de l'Expo 58 à Bruxelles puis s'éteindra dans un ultime soubresaut, en 1967, à Montréal. Cette expression joyeuse, démesurée, globale, industrielle et assumée de l'idéal moderne finira par s'autodétruire après la remise en question idéologique de 1968 et les chocs pétroliers... L'Unesco mémorise involontairement quelques traces antérieures à cette désagrégation, cette prestigieuse ONG cherchant à classer des lieux qui expriment des produits, reflètent des territoires, se relient à des savoir-faire et, enfin, s'accordent à des mémoires... Dans cette cascade reliant le matériel à l'immatériel, quoi de plus symbolique que le parfum ? Rappelons qu'en 1939 la France ne voit pas de rupture entre l'art de vivre traditionnel de ses Provinces et l'exportation en masse de ses produits.

René Gabriel partageait aussi ce rêve global-régional, aimait la douceur des fleurs et probablement celle des parfums. Pour l'Exposition de 1939, il dessine une carte des produits régionaux et réalise un important stand pour les " Parfums de Grasse ". Dans cet objectif, il prolonge les expériences menées pour la promotion du papier durant l'Exposition de 1937 et réactualise son style graphique. Il le simplifie à l'extrême, atteignant l'épure de son motif préféré : les fleurs. Cette ligne nouvelle lui servira à scénographier les stands, à composer les invitations, à créer un décor pour de la vaisselle et quelques nouveaux papiers peints et formes en staff. Mais le plus impressionnant reste sa représentation de l'industrie du parfum, expliquée par des dessins légendés (en anglais). Pour la petite histoire, il réalise la même année un Mas à Peymeinade (qu'il s'agirait de retrouver) dans un luxe inédit relativement à ses habitudes. Cette commande architecturale " régionaliste ", unique et anecdotique, suit certainement une rencontre avec l'un des industriels de la parfumerie implanté dans la région. On remarque aussi un incroyable dessin gouaché figurant les cheminées fumantes au-dessus des usines produisant les parfums : le paradoxe est précisément celui-là. Car le parfum est aux odeurs ce que l'énergie est à l'entropie : pour une goutte de belle senteur, combien de puanteur ? Maintenant, nous ne voyons plus que cela, ce qui nous paralyse, ce qui a tué le rêve moderne. Mais Gabriel le voyait déjà et l'assumait dans une muséographie qui démarre des fumées de l'usine pour former de petits nuages où poussent des fleurs, comme dans les vertes prairies...

Ci-après, quelques exemples tirés des archives de René Gabriel portant sur les Parfums de Grasse - il doit y avoir une bonne centaine de documents déposés à l'Ensad sur ce sujet...