lundi 30 septembre 2013

Ceci n'est pas... // mais qu'est-ce ?




Ils sont beaux, riches, célèbres, mais ils ont un petit défaut aux yeux de cerains : on me demande souvent "s'ils-sont-de ?" et je dois dire - plus ou moins diplomatiquement - que, malheureusement, non. Ce sont les fruits de créateurs oubliés que nous amalgamons aux grands noms car nous aimons nous simplifier la vie, nous raccrocher à quelque chose, juste un nom, au moins une date, parfois un lieu. Ne jetons la pierre à personne car nous avons tous fait l'erreur. D'où vient cette erreur ? C'est la bonne question. Notons déjà des liens : un meuble relativement commun avec un effet stylistique puissant, disons plus visible et moins rare que leur référent (car ils sont souvent plus récents). L'ayant donc en mémoire, on est heureux de pouvoir y accoler un nom. La niche étant prête, vient ensuite une mauvaise légende ou une attribution un peu rapide dans une vente. Après, c'est l'effet jurisprudence. Le bug est absorbé. Pour ces meubles, c'est la flambée des prix, les acheteurs en cherchent, les vendeurs en trouvent, les rabatteurs en chassent et l'erreur se diffuse dans le vaste univers de nos préjugés collectifs, aujourd'hui nommé Web ! Mais, voilà, ceci ne nous en dit pas plus sur les inventeurs de ces meubles. Allez, il y a des réponses ci-dessous, et je compte sur vous pour me signaler d'autres belles fausses pistes. Car ils sont beaux, ces meubles, même s'ils ne sont pas de...


(1) Tout le monde sait désormais que cette petite chaise maternelle est de Jacques Hitier (1949). Avouons-le, nous sommes collectivement coupables de la confusion et c'est heureux car, sans cette fausse attribution, elle serait peut-être restée dans l'oubli, Marcel Gascoin aussi, Jacques Hitier peut-être également... C'est là que le jeu devient amusant !

(2) Il s'agit en fait d'un divan-lit "Free-Span" (1955) avec laquelle avait effectivement travaillé (Marcel Gascoin, puis Pierre Guariche, Jacques Adnet, etc. (suspensions Free-Span // confort et légèreté)  mais la marque produit ses propres modèles qui seront largement diffusés par Lévitan, Le Bucheron,... Qui dessinait les meubles pour Free-Span ? La question reste ouverte : un technicien oublié, le soldat inconnu du design ...

extrait du catalogue Lévitan n°84.000 (1956), p.94


(3) Ce fauteuil n'est ni d'Adnet, ni de Gascoin. Il est anglais, de Airborne (1947), mais il est inspiré du "club" Art déco français et a aussi été diffusé par Marcel Gascoin entre 1948 et le début des années 1950. cf. Utility Furniture // Airborne Armchair

(4) Ces lits, chevets, chaises, secrétaire, armoire sont diffusés par Manufrance (1955), inspirés des modèles de Saint-Sabin créé en 1951 (Atelier Saint-Sabin // ancien et moderne), eux-mêmes repris d'un ensemble de Jacques Adnet présenté en 1947 (Jacques Adnet // Brest 1947), le tout se référant, bien entendu, au "style Directoire"...


mobilier style Saint-Sabin, extrait du catalogue Manufrance, 1955, page 369


(5) et (6) Plus difficile. Certains très bons experts l'identifient comme de Guillerme et Chambron mais c'est un peu trop dans le "goût de" pour l'être vraiment. L'autre piste m'a été donnée par Jean-Baptiste Bouvier, celle de Pierre Cruège (1955-1956) qui m'a bien été confirmée par sa fille, France Cruège de Forceville (Pierre Cruège // en pleine Forme). La table a été diffusée dès 1956 par Georges Caillard (cf. Maison Française, mars 1956)

(7a) Quant au "ceci-n'est-pas-de-Hitier", c'est pourtant bien du Mobilor. Largement inspiré par le premier dessinateur de la marque (Jacques Hitier), ils sont dessiné par "R. Charroy" (1956), y compris les célèbres éléments de cette marque parfois signalés comme étant de Pierre Guariche, ce que confirment de nombreuses publicité après cette date (Maison Française en mars 1956 et mars 1960, Meubles et décors n°702 de février 1957). "R. Charroy", encore un inconnu qu'il faudrait vraiment mieux connaître...

Attention aux fausses pistes : ici les éléments Mobilor de R. Charroy édités par Saint-Sabin ! via Meubles et décors, avril 1959

(7b) Un mot pour finir... Mobilor, c'est aussi 150 chambre et 50 appartements dans la Résidence universitaire d'Antony (Rua) et c'est là que tout se complique : l'industriel Mobilor nomme un bureau "Antony" (le petit bureau tripode dessiné par Jacques Hitier en 1954-1955)  mais, le plus surprenant, c'est qu'à la livraison apparait l'ancêtre du bureau signé par "R. Charroy" en 1955-1956. Donc, pour résumer, le bureau Antony de Jacques Hitier n'était pas dans la Rua mais le bureau anonyme de R. Charroy y était... Bref, remercions surtout Olivier JB Franquet (Stand 407, allée 7, marché Paul Bert - www.old-decors.com) pour cette illustration qui ne laisse aucun doute :