L'Amérique qui s'expose en 1946 est encore la vraie Amérique, celle des gens moyens aux goûts moyens, avant que la Guerre Froide ne transforme le design Knoll & Co en arme culturelle comme l'a démontré Greg Castillo (Cold War on the Home Front: The Soft Power of Midcentury Design, University of Minnesota Press, 2010, 304 p.). Avant cela, L'Amérique se met à nu naïvement et montre son âme pour la dernière fois (ou son absence d'âme diront les mauvaises langues du Décor d'aujourd'hui). On y découvre la réalité pragmatique avec laquelle les différents états ont vaincu la crise des années 1930. On y voit physiquement des panneaux avec des images fascinantes, effrayantes, des camps de travail immenses où chacun possède sa minable petite maison. La grande tricherie consistant à présenter les travaux de la TVA comme réalisés "pendant la guerre" afin de justifier l'aspect provisoire, la dureté évidente de ces logements mobiles produits en grande série. Alors que l'on présente comme "après la guerre" des modèles plus luxueux destinés à des gens socialement très éloignés. En 1946, le rêve n'est encore ni le média, ni le message. L'urgence impose le matériel, le factuel, le réel. Les intérieurs des petites prefabs exposées grandeur nature au centre du Grand Palais sont très révélateurs d'une propagande américaine inventée pour un usage "interne" et "social", qui ignore encore son potentiel "externe", qui n'a pas encore inventé le Soft Power. Les meubles installés dans ces logements reconstitués datent vraiment d'après-guerre (pour le coup) et montre que la série est en train d'inventer une petite Middle Class : c'est à dire cet ouvrier qui a réussi, qui gagne ce qu'il faut pour acheter ce qu'il produit, qui atteint, ou sait qu'il atteindra, tout ce qu'il désire. C'est le secret du bonheur, départ de la société de consommation ; et pour Lewis Mumford, le début de l'horreur !
Ci après petit texte et les meubles de cette Amérique réelle présentée dans l'exposition de 1946. Il est effrayant de constater que ce mobilier est conforme au plus réactionnaire d'Europe, toujours en quête du moment historique parfait s'associant au folklorisme colonial-local (juste assez pour faire oublier qu'ils sont industriels). Il faut imaginer le changement qui s'opère au MoMA avec ses expositions présentant des modèles ultra-modernes. Décidément, ça se confirme : NY ce n'est pas l'Amérique !
PS : désolé pour le "©Terra" partout sur les photos, je n'ai pas le goût de demander à un "service public" de lever ses droits payants (on les a déjà payés, non ?)...