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Présentation à l'Exposition de 1937 : "Auberge de jeunesse en Bretagne", mobilier en chêne exécuté par les artisans de Dinan. Art et décoration, septembre 1937, p. 23 |
Concernant la première période, de 1931 à 1934, la carrière de Mottheau s'ouvre dans le modernisme radical du métal, du verre, du fer, des porte-à-faux et des lignes les plus strictes. Inutile d'en voir les images, il est conforme à ce qui se fait alors et bénéficie immédiatement du succès que procure l'adhésion d'un nouveau venu à la mode du moment. Il est aussitôt intégré dans le cercle prestigieux des avant-gardes et ses créations illustrent les revues les plus importantes : L'Art vivant, Art et industrie, Art et décoration, Mobilier et décoration, etc. Il travaille alors avec un artiste-peintre, Voldemar Boberman, et dirige une agence d'architecture intérieure (que l'on nomme, en ce temps là, "studio de décoration"). Loin de la "modernité" telle qu'elle est comprise aujourd'hui, son "modernisme" s'assume dans un artisanat sur-mesure, de prestige, élitiste, comme le vante une annonce publiée en novembre et en décembre 1932 sur la page de sommaire d'Art et décoration : "Jacques Mottheau, décorateur, 9, rue de l'Arc de Triomphe [17e arr.] ne "vend" pas de la décoration ou des meubles, il confie la réalisation de ses projets aux meilleurs façonniers et entrepreneurs, en surveillant l'exécution et ne prend que des honoraires d'architecte." Il inscrit donc son œuvre comme "objet" (au sens du dessin et du style) et non comme "projet" (au sens du design, c'est-à-dire du dessein avec des composantes politiques, sociales, économiques, industrielles...). Le studio Boberman et Mottheau s'adresse surtout à la riche clientèle fréquentant la place de l'Etoile. Ils exposent au Salon d'Automne à partir de 1932, puis au Salon des Artistes décorateurs en 1933, 1934, 1935 :
"Boberman et Mottheau reçoivent d'importantes commandes et gagnent beaucoup d'argent. Ils ont récupéré plusieurs clients de la DIM [entreprise où ils travaillaient tous les deux, Jacques Viénot était alors à sa direction]. Boberman ne s'occupe pas seulement de créer des tapis, il participe aussi à la mise au point des tissus pour meubles. Sa femme Alexandra l’aide dans la gestion avec les manufactures. Boberman et Mottheau testent des matériaux nouveaux, innovent dans la construction de structures des meubles (métal, aluminium) de même que dans l'emploi de nouveaux tissus (par exemple matériaux synthétiques, tissus imprimés à la machine et production mécanique de tapis)." (Voldemar Boberman (1897-1987) : Un peintre dans les turbulences du XXème siècle, Ingolf Scola, S.d.E., p.101)
Fort de ce passé "moderniste", Jacques Mottheau reste crédible lorsqu'il devient "régionaliste" entre 1935 et 1944, après l'obtention d'un poste de professeur aux Beaux Arts de Rennes où il est chargé de cours sur "l'architecture du meuble et les ensembles décoratifs" et sur "l'histoire des styles" (Ouest éclair, 26 oct. 1936). Comme d'autres décorateurs au milieu des années 1930, la crise conduit Mottheau à quitter l'innovation pleinement formelle d'un modernisme d'apparat pour prendre une direction plus sociale. C'est un retour à la terre et à la tradition populaire qui s'ancre un peu partout : René Gabriel puise dans les bocages d''Île-de-France, Charlotte Perriand se remémore ses origines savoyardes, Charles Dudouyt revient vers la Haute Epoque des antiquaires ; quant aux "ateliers d'art" des grands magasins, ils assument l'idée générale des "intérieurs de campagne", comme Maurice Dufrène (La Maitrise des galeries Lafayette) ou Etienne Kohlmann (Studium Louvre). C'est dans ce contexte que Jacques Mottheau s'implique dans l'Emsav, c'est-à-dire le "mouvement breton". Sa réorientation débute concrètement au 25e Salon des Artistes décorateurs (juin-août 1935) où il présente un ensemble utilisant les matières et savoir-faire de cette région dans un nouveau "style Breton", avec des modèles qu'exécutent les "artisans de Dinan". Il s'agit d'une série de barreaux et de vaisselle en bois tourné. Ce type de production s'appuie sur l'exemple de guildes scandinaves et de manufactures anglaises qui utilisent main d'œuvre et matériaux locaux, tout en élargissant la diffusion à échelle nationale grâce à une garantie de qualité (à la manière du "made in"). Un article du Décor d'aujourd'hui démontre toutefois un rapport de domination entre le décorateur parisien et les artisans provinciaux :
"Entraînés par leur virtuosité technique, ils ont en effet trop été tentés de l'affirmer dans des recherches où le foisonnement des détails leur faisait perdre de vue le sens dans lequel la matière elle-même devait être traité pour une fonction définie. Par des innovations de ce genre peut s'instaurer et se développer une renaissance de nos métiers d'art paysans. La tâche que s'est imposée par exemple un Mottheau auprès des tourneurs de Dinan est en tous points méritoire. Il ne faut pas penser en effet qu'il soit facile de faire admettre, surtout à des hommes peu cultivés, que leur connaissance d'un métier et de toutes ses difficultés ne saurait remplacer l'éducation de l'œil et de l'esprit. Les ouvrages que Mottheau présente au Salon d'Automne, encore qu'il n'ait pu, pour certains d'entre eux, parvenir à toute la simplicité souhaitée, constituent un résultat fort encourageant"
(Décor d'aujourd'hui, 1935, n°14, p.16)
Après s'être attaqué à l'industrie, en réinventant ses lignes et ses matériaux, le mouvement moderne tente désormais de corriger les excès des productions "paysannes". Visant le "progrès" comme objectif, la "modernité" reste ce qu'elle a toujours été : purificatrice, autoritariste, centraliste voire colonialiste (y compris dans les provinces françaises). Plutôt que l'expression "rustique moderne", nous devrions évoquer un "rustique modernisé" ou un "rustique purifié". Mais ne sombrons pas dans un jugement excessif, il s'agit surtout de trouver un juste milieu : ne pas multiplier les effets de style flattant des gens "peu cultivés" (sic), sans tomber dans le piège opposé d'un art "sans ornement", trop élitiste, qui conduirait à la disparition de la culture populaire. En se transposant dans cette mentalité moderne (persuadée que le purisme accompagne l'élévation spirituelle), on peut comprendre la peur de voir le progrès et l'éducation faire disparaître la spontanéité d'une richesse créative folklorique. La peur de la disparition pousse ainsi les créateurs des années 1930 à chercher des vertus "modernes" dans les objets traditionnels, dégageant quelques pépites prisonnières d'un foisonnement sauvage d'effets ornementaux, valorisant une robustesse et une simplicité que l'on veut alors associer au mobilier "paysan"... C'est dans la recherche de ce "bon goût" que Mottheau apparaît comme fondateur d'un nouveau régionalisme, rompant avec le "mauvais goût" des biniouseries.
Il rejoint en 1935 les Seiz Breur, des artistes bretons formés à Paris qui avaient tenté la même expérience dix ans plus tôt. Si la créativité sans borne de ce petit groupe atteint un sommet durant l'Exposition de 1925, leur mouvement est mieux compris en 1937 lorsqu'est présenté un "appartement synthétique" dans la "galerie de l'artisanat" du pavillon de Bretagne : "A côté de la salle du Tourisme sera l'appartement synthétique. On sait que celui-ci est fonction d'un plan d'urbanisme présenté par la ville de Rennes. Le mobilier de cet appartement, établi sous la direction de M. Mottheau, professeur à l'école des Beaux-Arts de Rennes, d'après ses plans et ceux de MM. Fréchet, de La Godelinais, Huet, sera l'œuvre de nos meilleurs artisans du meuble en Bretagne : MM. Rual, Sébilleau, Le Guen, Jouannic. La salle de bains est offerte par les établissements Chaffoteaux. Les tentures sont tissées spécialement par M. Planex, dUzel et par M. Pichavant, de Pont- l'Abbé." (La Dépêche de Brest, 19 mai 1937, p.3). La liste complète figure dans le catalogue officiel de l'Exposition : ensembles mobiliers MM. Bidoileau frères, de Nantes (salle guérandaise) ; Cousant - de la Godelinais, de Nantes (chambre des parents et salle du Livre) ; Frechet, de Nantes (chambre d’enfant) ; Huet, de Nantes (salle du Livre et chambre des parents) ; Mottheau, de Dinan (vivoir) ; Jim Sevellec, de Brest (bahut breton) ; Caiyau, de Landerneau (table) ; Cebron, de Saint-Nicolas-de-Redon (bahut) ; Gicquel - Giraud, Jouannic, de Vannes (chambre d’enfant) ; Le Guen (divan) ; Le Marchand, de Saint-Caradec (coffre) ; Marion, de Rennes (bahut) ; Métaireau, de Nantes — Rosay - Rual, de Rennes (armoire et bahut du vivoir) ; Savina, de Tréguier (bahut) - Sébilleau, de Redon (chambre des parents). Le rattachement de Motteau est délicat : est-il encore en train de coloniser cette Province ? Est-il dans l'excès inverse, comme certains Seiz Breur qui voulaient associer race et territoire (Télérama), adhérant à des idéaux folkloristes douteux, voire au terrifiant mysticisme celtique nazi ? Rien d'aussi simple, certainement, et il faudra cesser un jour de téléramaïser d'un bloc tous les Seiz Breur. Ce que nous en savons, c'est que Mottheau travaille pour l'enquête sur les styles régionaux d'Ille-et-Vilaine en 1941-1942, sous la direction scientifique de Georges-Henri Rivière et de Pierre-Louis Duchartre (Du Folklore à l'ethnologie, Denis-Michel Boëll, 2009, p.177-190). Notons qu'un autre décorateur moderne, Renan (Bidoileau) de la Godelinais, est également présent dans l'Exposition de 1937 et va aussi participer à l'enquête (région de Fougère).
Après 1945, la reconstruction marque un nouveau revirement dans la création de Mottheau et le début de sa reconnaissance officielle. Au niveau administratif, il réapparait avec la "Commission du meuble de France" refondée en 1946 autour de René Gabriel, puis il devient en 1947 l'un des secrétaires de la Société des artistes décorateurs, avant d'en prendre la présidence pour trois ans (1950-1953). Chevalier de la Légion d'honneur à l'issue de ce mandat (étrangement absent de la base Léonore), cette distinction marque l'issue de sa reconnaissance sur de nombreux plans : commandes publiques, publications, enseignement, expositions... Concernant le Mobilier national, plus d'une quarantaine de meubles de Mottheau ont été inventoriés (collection.mobiliernational) : les premiers sont des modèles courants certainement associés à la Commission du meubles de France (1943-1949), les seconds sont luxueux et meublent ministères et administrations (1950-1954). Par ailleurs, son intérêt pour l'histoire le conduit à rédiger des ouvrages sur les "styles" édités par Charles Massin. Signalons enfin qu'il est membre du Comité supérieur de l'Enseignement des arts décoratifs et cumule les postes d'enseignant : professeur à l'École américaine des beaux-arts de Fontainebleau, au Collège technique de la rue Duperré, à l'École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique, à l'ENSAD... Pour autant, son mobilier associé au design de la Reconstruction connait un succès mesuré et il est rarement publié dans les revues. Suivre la mode peut suffire pour débuter une carrière, mais virevolter sans cesse peut donner l'impression de n'être qu'un opportuniste. Sans doute la critique de l'époque - tout comme nous - aurait aimé un peu plus de fidélité : nous aurions tellement voulu retrouver une petite touche bretonne dans son mobilier Reconstruction... Mais non, le parisien redevient ipso facto parisien ! La rupture est presque complète : l'art "sauvage" des celtes bretons ne semble pas avoir séduit ce "civilisateur" qui va l'oublier dès qu'il rentre dans la Capitale. Loin de la ville de Rennes, il retrouve ses pairs et puise de nouveau son inspiration dans leurs œuvres (au tout début, chez Gabriel) : ultime preuve, s'il en fallait, que la "modernité" repose sur la hiérarchie et, malheureusement, ne fonctionne qu'en top-down...
Ci-après, quelques sources : illustrations par ordre chronologique précédées par deux textes de Jacques Mottheau publiés dans la presse bretonne (L'Ouest Eclair).