dimanche 18 novembre 2018

Modernité algéroise // No Francis Jourdain





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"Je suis sensible au mobilier de la reconstruction et je visite régulièrement votre blog que je trouve très instructif et plaisant à consulter. Je me permets de vous adresser ce mail car j'ai été intriguée par vos photos de détails du fauteuil conçu par Jourdain. Mes grands parents ont acquis dans les années 1945/50 des fauteuils très semblables, mais avec des motifs triangulaires plus étendus sur le dossier et les piétements. Ces fauteuils font partie d'un ensemble de meubles frappés de motifs identiques comprenant une table, un lit, une armoire, un buffet, etc ... dont je doute qu'ils aient été conçus par Jourdain. Ces meubles ont été achetés à Alger dans un magasin qui était "les galeries Barbès locales" (dixit ma grand mère). Je vous joins quelques photos des meubles en question. "

Merci à Anne Maquignon pour ce courriel. Il ne laisse planer aucun doute quant à la fausse identification de ce fauteuil célèbre : non, il n'est définitivement pas de Francis Jourdain. Certains connaisseurs, particulièrement avisés, le signalaient déjà comme une "production française des années 1940" et certaines petites annonces de particuliers, probablement informés relativement à la provenance de ce qu'ils mettaient en vente, lui donnaient au contraire une origine un peu plus exotiques, tantôt "algérienne", tantôt "marocaine", tantôt "Afrique du nord". Les deux ne sont pas contradictoires au début des années 1950 ! L'étude attentive de certaines variantes très travaillées avec des motifs "frappés" de triangles regroupés en croix et carrés, montrent l'inscription des ornements dans un art décoratif relativement singulier au sein des productions modernes. On parlait alors de "style colonial", ce qui correspondait à l'extension du "moderne rustique" hors de "France métropolitaine". On y retrouve le claustra, voir le moucharabieh, ce thème à la fois "oriental" et moderne, jazz et exotique. Il s'agissait de reprendre les formes issues de la production mécanisée en y appliquant les matières, les finitions et quelques discrets ornements abstraits puisés dans le répertoire local. Pas de contraction entre ces ornements et la modernité, donc, et moins encore concernant la ligne générale de ce siège évoquant sans complexe le "fauteuil planteur" (de la Craftsman chair au Mission style - en passant évidemment par le fauteuil Morris).

Cet ensemble acheté à Alger semble complet : les mêmes motifs se retrouvent en effet sur l'armoire, le buffet et le chevet, et montrent  qu'il ne s'agit pas d'une production de Francis Jourdain, mais bien d'une autre origine : très probablement, comme le disait la grand-mère d'Anne Maquignon, les célèbres Galeries Barbès qui étaient implantées à Alger, rue Michelet (actuelle rue Didouche-Mourad). Ceci explique la relative abondance de ces fauteuils dans les ventes. Ils démontrent également l'impact de Francis Jourdain et de René Gabriel dans les productions industrielle d'après-guerre, et plus généralement l'influence du "style colonial" dans le "style reconstruction"... bien avant que tout cela ne soit neutralisé par le "style international" ! Voici donc un fauteuil encore rugueux, à la fois très moderne et très vernaculaire - expression du vieux rêve Arts & Crafts que l'on retrouvait aussi chez les "bretons modernes" des Seiz Breur (des années 1930) et qui a malheureusement été totalement discrédités suite à sa récupération par des idéologues folkloristes aux heures les plus sombres. Là, en Afrique du nord, on peut heureusement échapper aux amalgames, et regarder dans une certaine quiétude cette charmante production.