Voici un article exceptionnellement long car le sujet est prétexte à une leçon sur l'histoire du meuble et de l'architecture. Reflet de la demande populaire, le catalogue des galeries Barbès de 1930 fait l'effet d'un véritable Dictionnaire des styles allant de la Haute époque jusqu'à la dernière actualité... Malgré le mépris que peuvent exprimer les critiques vis-à-vis de ce genre de grands magasins, il faut reconnaître que les productions "Art déco" qui côtoient les "meubles de style" dans les Galeries Barbès épousent avec une certaine aisance l'esthétique du moment, probablement avec plus de facilité que les orgueilleux artisans qui reproduisent encore à l'identique l'ébénisterie de l'Ancien Régime. Plutôt que de comparer les deux qualitativement, il est plus intéressant d'utiliser ce catalogue pour réviser une histoire de l'ameublement, où se reflètent les grands moments de l'architecture, de la céramique, des bijoux et même de la mode vestimentaires ; d'autant plus que ces "styles" ne s'arrêtent pas au passé ancien, les tendances récentes dominent même les propositions (à 60%). C'est une nouveauté. Avant 1925, le "moderne" restait réservé à quelques privilégiés, les grands magasins populaires n'offrant rien de comparable... Voyons maintenant chronologiquement quels sont ces styles que l'on trouve enregistrés dans le catalogue Barbès. Notons en premier lieu l'absence du néogothique passé de mode depuis un certain temps, à tel point qu'il est même interdit dans la reconstruction après la Première Guerre mondiale. C'en est fini des égarements romantiques ! L'histoire commence donc par ce moment glorieux de la Renaissance française, que l'on désigne souvent par "style Henri-II". Ce sont des meubles en chêne ciré foncé, chargés très lourdement par les éléments décoratifs de la Première Renaissance, avec ses colonnes-candélabres, ses arabesques, ses rinceaux, ses feuillages, ses vasques. Au centre de la façade, le portrait équestre du roi est généralement remplacé par des scènes romantiques, galantes ou pastorales. Un chevalier monte vers son château où l'attend à l'occasion une princesse, parfois c'est une scène de chasse, un troubadour, des animaux... Très à la mode depuis la fin du XIXème siècle, le "buffet Henri-II" accompagné de chaises excessivement jacobéennes représentent l'ennemi des modernes qui s’exaspèrent de voir ainsi l'industrie gaspiller le temps et la matière dans des productions jugées laides et inadaptées. Que l'on compare ces ensembles à ceux du Bauhaus présenté la même année au SAD (Bauhaus // réception française en 1930).
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lundi 6 mars 2017
Galeries Barbès [1/2] // dictionnaire des styles
Voici un article exceptionnellement long car le sujet est prétexte à une leçon sur l'histoire du meuble et de l'architecture. Reflet de la demande populaire, le catalogue des galeries Barbès de 1930 fait l'effet d'un véritable Dictionnaire des styles allant de la Haute époque jusqu'à la dernière actualité... Malgré le mépris que peuvent exprimer les critiques vis-à-vis de ce genre de grands magasins, il faut reconnaître que les productions "Art déco" qui côtoient les "meubles de style" dans les Galeries Barbès épousent avec une certaine aisance l'esthétique du moment, probablement avec plus de facilité que les orgueilleux artisans qui reproduisent encore à l'identique l'ébénisterie de l'Ancien Régime. Plutôt que de comparer les deux qualitativement, il est plus intéressant d'utiliser ce catalogue pour réviser une histoire de l'ameublement, où se reflètent les grands moments de l'architecture, de la céramique, des bijoux et même de la mode vestimentaires ; d'autant plus que ces "styles" ne s'arrêtent pas au passé ancien, les tendances récentes dominent même les propositions (à 60%). C'est une nouveauté. Avant 1925, le "moderne" restait réservé à quelques privilégiés, les grands magasins populaires n'offrant rien de comparable... Voyons maintenant chronologiquement quels sont ces styles que l'on trouve enregistrés dans le catalogue Barbès. Notons en premier lieu l'absence du néogothique passé de mode depuis un certain temps, à tel point qu'il est même interdit dans la reconstruction après la Première Guerre mondiale. C'en est fini des égarements romantiques ! L'histoire commence donc par ce moment glorieux de la Renaissance française, que l'on désigne souvent par "style Henri-II". Ce sont des meubles en chêne ciré foncé, chargés très lourdement par les éléments décoratifs de la Première Renaissance, avec ses colonnes-candélabres, ses arabesques, ses rinceaux, ses feuillages, ses vasques. Au centre de la façade, le portrait équestre du roi est généralement remplacé par des scènes romantiques, galantes ou pastorales. Un chevalier monte vers son château où l'attend à l'occasion une princesse, parfois c'est une scène de chasse, un troubadour, des animaux... Très à la mode depuis la fin du XIXème siècle, le "buffet Henri-II" accompagné de chaises excessivement jacobéennes représentent l'ennemi des modernes qui s’exaspèrent de voir ainsi l'industrie gaspiller le temps et la matière dans des productions jugées laides et inadaptées. Que l'on compare ces ensembles à ceux du Bauhaus présenté la même année au SAD (Bauhaus // réception française en 1930).
dimanche 26 février 2017
M. Martin-Dupuis // Bibliothèques MD 1925
Chacun connaît les " bibliothèques MD ", bien qu'on leur reproche souvent une esthétique " Art déco " jugée tardive car certains se souviennent de leur mode à la fin des années 1960. Toutefois, il faut se renseigner plus avant et approfondir la question car cette entreprise existe depuis très longtemps et perdure jusqu'en 2006. Surprise ! L'histoire de ces " éléments " précède même celle des " casiers " de Le Corbusier. Bien qu'il ne s'agisse que de bibliothèque, le principe en est le même : " extensibles ", " transformables ", mais " toujours élégants ". C'est un libraire-éditeur, Monsieur Martin-Dupuis, qui invente ces casiers chics vers 1920. Et le modèle ne va pas bouger durant quatre-vingts ans. En fouillant un peu, il est aisé de retrouver les publicités que ce libraire hors du commun diffuse en abondance dans les revues littéraires à partir de 1925. On en apprend un peu plus sur ce personnage original lors d'une déclaration de faillite publiée dans les journaux en 1931 : "Jugement du Tribunal de Commerce de la Seine (12 juin) : M. Martin-Dupuis (dit François Martin, dit encore Jean-François ou Jean-Louis Martin-Dupuis), libraire-éditeur, fabrication et vente de bibliothèques M. D., à Paris, 9, rue de Villersexel, ayant bureaux même ville, 6, boulevard Sébastopol, avec magasin et dépôt, 23, rue Albert, et fabrique à Saint-Maur-les-Fossés (Seine), avenue des Sapines, 9, exploitant en outre, 17, rue Pascal, une agence d'affaires dénommée Caisse centrale de recouvrements et d'escompte, demeurant, à Paris, 28, rue de Tolbiac." (Le Temps, 15 juin 1931, p.3). L'homme a plusieurs noms, plusieurs métiers. Il est l'un de ces hyperactifs que la Grande Dépression va faucher. Et l'on imagine la tragédie, les factures impayées, la faillite et le rachat de l'entreprise par un nouvel investisseur... Il y a là sans aucun doute un bon sujet à roman d'aventure, pour un voyage dans les Années folles. Surtout si l'on regarde son principal succès d'éditeur : L'amour et l'esprit gaulois, un ouvrage richement illustré en quatre volumes reliés, publiés entre 1927 et 1928. L'atteinte aux bonnes mœurs et la faillite ne ralentissent cependant pas l'entreprise MD qui continue de vivre après avoir ainsi échappé aux mains de son fondateur. Les publicités inondent toujours les journaux, revues et magazines. Mais les repreneurs sont à leur tour victimes de l'histoire, probablement plus tragiquement encore car l'entreprise est abandonnée sous l'Occupation. Puis elle réapparaît en 1948. C'est alors que l'on retrouve les éléments de M. Martin-Dupuis dans des ensembles de Pierre Cruège. Celui-ci s'investit dans l'entreprise comme le montre un brevet à son nom, de 1962, pour une machine permettant de fabriquer plus efficacement des "éléments mobiliers". Ci-après, le premier catalogue MD, illustré dans le plus pur "style 1925", suivi par une grille tarifaire datée de 1930.
samedi 25 juin 2016
Une ambassade française // Exposition de 1925
Ouvrons le précieux portfolio édité par Charles Moreau, Une Ambassade française, et entrons dans le plus grand mythe de l'architecture et de la décoration, l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Le somptuaire et l'excellence dominent l'événement. Bien des pavillons sont passés à la postérité, dont l'Hôtel du collectionneur de Ruhlmann (histoire-image) et l'Esprit nouveau de Le Corbusier (Fondation LC), qui tendent à représenter le tournant de 1925 à eux seuls, sur deux sommets opposés : le luxe dit "Art déco" et le dépouillement du "Mouvement moderne"... Si l'on résonne différemment, cherchant les liens plus que les séparations, c'est dans le pavillon "Une Ambassade française" que l'on trouvera l'union entre tradition et modernité qui va poser les jalons des changements à venir. Organisé par la SAD, nous y découvrons les ensembles les plus proches des aménagements intérieurs des décennies qui vont suivre. C'est la jeune "aile gauche" des décorateurs qui se rassemble ici, pour la première fois (à la droite du pavillon). Dans de petites pièces, on découvre des présentations (relativement) moins ostentatoires que dans le reste de l'Exposition de 1925, ni exagérément précieuses, ni ostensiblement modernes. Certains ensembles sont entrés dans l'histoire. Ce sont évidemment les plus démonstratifs : "Chambre de Madame" d'André Groult, avec ses meubles en galuchat aux formes voluptueuses (MAD), "Bureau-bibliothèque" à la fois viril et architecturé de Pierre Chareau (MAD), "Fumoir" extraordinairement vide et puriste de Francis Jourdain, "Salle de culture physique" des mêmes Jourdain et Chareau, ainsi que le "Hall - jardin d'hivers" de Rob' Mallet-Stevens... Mais il ne faut pas manquer la plus petite des pièces, quasi-anodine, qui annonce avec vingt ans d'avance le style reconstruction. Il s'agit de la chambre de jeune fille d'un petit nouveau, parmi les grands de la SAD, René Gabriel. Son stand est discrètement moderne, si banal à nos yeux contemporains qu'il devient invisible... Personne ne semble le voir, mais il ne faudrait pas oublier que c'est ici, et précisément dans cette chambre, durant ce moment-clef de l'Exposition de 1925, que René Gabriel invente la sobriété nouvelle d'une modernité bientôt démocratique. Ci-dessous, les photographies du portfolio avec les pièces situées dans l'aile de l'Ambassade où sont installés les décorateurs les plus modernes de la SAD (qui vont bientôt fonder l'Union de artistes modernes), dans leur succession, telles qu'elles se présentaient aux yeux des visiteurs de l'époque.
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