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vendredi 27 août 2021

Charles Dudouyt // rustique moderne (2/2)

Meubles [de grande série] "dans le goût de..." [mais qui ne sont pas de] Charles Dudouyt

Suite de Charles Dudouyt // rustique moderne (1/2). Mon amie Carole rédige pour la revue Milk décoration de passionnants petits articles dans la rubrique "Iconique". Ses textes sont fouillés et portent sur des objets choisis, au design irréprochable et original, méconnus, parfois atypiques, voire complètement inattendus, répondant ainsi à la ligne éditoriale de Milk. Elle désirait ce mois-ci parler du guéridon à trois sphères que l'on voit très souvent attribué à Dudouyt. Ne le trouvant nulle part dans les archives, sans la moindre piste, sans recoupement possible des sources, la dead line s'approchait dangereusement en cette période de vacances, Carole finit par me passer un coup de fil : "Qu'en dis-tu ?" Je vais donc fouiller de mon côté : rien non plus, mais rien de rien. Pourtant, ce guéridon entre bien dans la ligne moderno-rustico-créative inventée par Dudouyt, toutefois sans la rareté, sans la "distinction" aurait dit Bourdieu. Il est vrai que certains de ses modèles ont été produits en petite série, comme le prouve la désignation d'ensembles par des noms propres ("Roxane", "Parchemin", "Iseult",  "Verhaeren"), signe d'une édition en quelques dizaines d'exemplaires. Leur prix (env. 6.000 francs vers 1935) correspond à la moyenne des ensembles vendus dans les "ateliers d'arts" des grands magasins parisiens (entre 3.000 et 10.000 francs, cf. Dufet, Michel, « La crise et le salon des artistes décorateurs », Décor d’aujourd’hui, n°5, 06/1934, pp.13-17). Signalons que l'Atelier d'art populaire de René Gabriel propose exactement au même moment un ensemble à 1.500 francs... Passons... Tout en rédigeant un premier post sur "Art utile" (numéroté 1/2), je réponds donc à Carole en lui disant que non, rien dans les publicités ne permet d'affirmer que ce guéridon est bien "de Dudouyt". C'est donc "dans le goût de...". Disons qu'il est possible que son entreprise l'ait produit après sa mort, sans document, ni signature. Mais on sait le rôle tenu par ces meubles courants faussement attribués (Ceci n'est pas... // mais qu'est-ce ?), il font circuler le nom, le style. De fait, si le fauteuil "no Jourdain" (Modernité algéroise // No Francis Jourdain) n'existait pas, il n'y aurait presque jamais un Jourdain en vente... Faut-il donc, pour démocratiser l'histoire des arts, fabriquer des fakes ? Non, ce n'est pas notre rôle.

Carole conserve donc le doute dans son article, tout en revenant sur l'œuvre de Dudouyt que nous aimerions tous les deux sortir définitivement de l'oubli, en précisant que ce guéridon est "représentatif de son influence". À défaut de connaître le créateur de ce modèles trop Dudouyt pour en être, et maintenant qu'il est écrit que ceci est "dans le goût de", débutons l'enquête : quand ont été attribués à Dudout la chaise rustique et le guéridon ? Et par qui ? L'historique Google indique rapidement le début des années 2010 : plusieurs annonces présentent la petite chaise comme une création soit de Perriand (déjà très à la mode), soit de Dudouyt (déjà beaucoup moins connu)... Mais le tournant s'opère à la suite d'une vente chez "Enchères Côte d'Opale" à Boulogne-s/Mer, en 2014 (lot n°300 sur boulognesurmer.auction.fr) qui ajoute à la petite chaise notre guéridon et une table. A partir de ce moment, tous les vendeurs attribuent ces meubles relativement communs à Dudouyt. En réalité, celui-ci produisait peu, pour gens aisés, comme le signale Michel Dufet dans son "Hommage à l'œuvre de Dudouyt" - premier texte publié après la mort du décorateur :  

« Si Dudouyt a pu mourir, l'an dernier, sans que le monde des arts lui rende l'hommage qui lui était dû, cela tient sans doute à l'indépendance de cet artiste qui ne sacrifiait à aucune des théories qui divisent, aujourd'hui encore, les créateurs de meubles. Son art était personnel et ne saurait être classé, étiqueté. Il œuvrait sans affectation de tendances, d'une façon saine, simple et puissante. Il ne concevait le meuble que construit grâce à de beaux plateaux de chêne massif, sur quartiers, d'une fabrication rigoureuse et sans défaut. Ses formes rejoignaient celles de nos beaux modelés paysans, mais le luxe inouï de leur exécution ne pouvait s'adresser qu'à une aristocratie, à une élite peu nombreuse puisque la majorité de cette élite a coutume d'admirer les mièvreries décadentes, les marqueteries de fleurs du XVIIIe siècle et les incrustations de nacre ou d'ivoire que celles-ci suscitent dans notre art présent, bien davantage que les beaux volumes de chêne savamment et puissamment orchestrés. 

Ce que notre époque lui devra pourtant, c'est d'avoir montré que l'on pouvait créer de la beauté sans obéir à aucun des "pompiérismes" en vigueur, sans adopter ni la formule "U.A.M.", ni la formule des "constructeurs", ni la formule des "modistes", sans copier le Louis XVI ou le Napoléon III. Dudouyt est d'abord et avant tout constructeur, mais il n'est jamais obnubilé par l'évidence de la construction, "tarte à la crème" du temps présent ; et si le bâti régulier d'une porte l'ennuie il n'hésite pas à faire passer, par dessus l'un des montants, une belle masse de chêne qui le cache et qui, tout en accentuant la dominante horizontale des lignes de son meuble, — privilège esthétique, — lui permet d'entailler la serrure dans du bois debout qui ne saurait jouer, — progrès constructif incontestable sur toutes les méthodes traditionnelles. — On a l'impression que Dudouyt cherchait d'abord une forme belle, qu'ensuite il se préoccupait de la construire ; grâce à cette nouvelle étude, il découvrait modes et rythmes de construction nouveaux. C'est là que s'affirme sa maitrise. 

C'est aussi par là qu'il impose à l'art de son époque et à ses disputes, dont il démontre la futilité, une leçon. Car on peut défier quiconque de prouver qu'un principe d'art puisse être absolu, définitif, lorsqu'il s'agit de construction en bois, matière vivante dont on ne peut que présumer des réactions sans jamais aucune certitude, où il faut "mettre tous les atouts dans son jeu", ce que faisait toujours Dudouyt. Ce que l'on peut affirmer, alors avec une absolue certitude c'est que beaucoup de décorateurs et de critiques contemporains ont mésestimé "Dudouyt"; plusieurs aussi l'ont condamné au nom d'un principe faux et les autres n'ont pas ajouté à ses ouvrages l'importance qui convenait. Pour quoi nous avons tenu à lui rendre ici l'hommage qu'il mérite et, devant la génération nouvelle, à reposer sa question, tandis que de fervents élèves ramassent le flambeau et poursuivent avec enthousiasme l'œuvre interrompu. » (Décor d'aujourd'hui, n°44, mars-avril 1948, pp.31-32)

Si l'on reconnaît bien un "style Dudouyt", signalons qu'il s'inscrit tout de même dans une vague "rustique moderne" que les historiens ont progressivement effacé de l'histoire. Un récit manque car l'internationalisme strict d'après-guerre (communiste et capitaliste) devait écraser ce résidu (populiste) en le poussant vers le plus terrifiant des extrêmes (fascisme). Conséquence de l'amnésie, des représentants majeurs de ce "mouvement", du grand Frank Lloyd Wright à l'architecte tchèque méconnu Grégr (Vladimír Grégr // hystérie créative 1935), en passant par les Seiz Breur, tous sont devenus des "inclassables", balayés par l'unicité d'une histoire n'acceptant dans sa lignée que les formes anhistoriques et commerciales d'un néo-Bauhaus américain. Après 1945, il fallait oublier les composantes romantiques et régionalistes des Arts & Crafts de William Morris. Bien qu'elle se nomme Libération, l'époque reste clivante, heureusement beaucoup moins violente, mais toujours intolérante. L'histoire était en pleine réécriture par les vainqueurs, mais comment ne pas s'interroger aujourd'hui sur la légitimité oubliée de ces créations à la fois modernes et vernaculaires, produites par une Europe en déclin qui cherchait un "exotisme" dans son environnement immédiat. N'est-ce pas une démarche légitime ? N'est-ce pas une approche plus modeste, voire plus généreuse ("coloniser" son propre territoire, "exploiter" son seul passé, se "négrifier" soi-même) ? Est-il plus légitime de croire en la supériorité quasi-religieuse - car invérifiable - du rationnel (mais en vertu de quel critère : l'usage, le coût, le marché) ? C'est la question posée en France par l'œuvre de Dudouyt ou celle, plus marginale parce que rattachée à un idéal politique devenu indéfendable, des Seiz Breur.

On note cependant qu'après le décès de Charles Dudouyt en 1946, il n'est plus question d'inspiration régionale. Le "rustique" est nié, le mot lui-même devient péjoratif. Seul l'ancrage moderne est vanté. Les textes évoquent une ligne tirée de la matière, le bois guidant naturellement vers des gestes uniques, robustes, honnêtes. Tout au plus, il existerait une convergence évolutive avec les traditions... Une phrase en aparté dans l'article d'hommage du Décor d'aujourd'hui (n°44) affirme, sans gène, que "l'art sobre et puissant de Dudouyt ne subit aucune influence due à des formes du passé" ?! La guerre conduit au déni... N'oublions pas que Sartre définit la "mauvaise foi" en 1942, dans la première édition de L’Être et le Néant. L'époque est au reniement. Seule la nouveauté sera par la suite tolérée. Il faut tout changer, oublier l'outrage. Cela s'officialise lorsque "la Gentilhommière" dirigée par Jacques Dudouyt, fils de Charles, édite et présente au Foyer d'aujourd'hui de 1949, aux côtés des anciens modèles de son père, des créations du décorateur Pierre Bloch, beaucoup plus proche de la neutralité du design reconstruction. C'est à cette date que la revue Mobilier et décoration décide (enfin) de publier un article entièrement consacré à Charles Dudouyt.... 

Ci-après les images trouvées dans des revues de décoration... 

lundi 19 mars 2018

André Arbus // mobilier architectonique

chaises présentées à la Galerie Novella

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Voici une découverte de notre ami Robert Willey (galerie Novella, Houston, Texas) : deux chaises très simples qui nous conduisent à flâner sur le chemin des Arts & Crafts " à la française ", poursuivant le layon ouvert par René Gabriel. Après l'échec du salon de la Société des Artistes décorateurs en 1947, alors que Gabriel tombe gravement malade (pour en savoir plus, il faudra lire la monographie qui sortira chez Norma en septembre...) et doit abandonner son poste de président de la SAD, l'année 1948 est celle où l'élite des créateurs français se met au " meuble de série ". On se souvient du premier essai mené par Jacques Adnet (Jacques Adnet // Brest 1947), et il est suivi par Paul Beucher et Jacques Hitier dans l'école Boulle, René-Jean Caillette et ses amis du " Groupe Saint-Honoré ", Marcel Gascoin et son cercle de jeunes créateurs qui rouvrent le salon des Arts ménagers (Meubles de série // arts ménagers) ; enfin - plus étonnant et moins connu - André Arbus pour le salon du " Beau dans l'Utile " au Pavillon de Marsan. Pour ce créateur au sommet de l'artisanat français dont l'élitisme semble un maître-mot, c'est un tournant. Le Beau dans l'Utile est à considérer au sens strict, puisque le mobilier d'Arbus est conçu pour accueillir les œuvres des " ornemanistes ", ce qui caractérise presque toutes ses créations. Il propose cette fois des meubles sobres en chêne produits en série et servant de " support " à quelques grands artistes qui se prêtent au jeu et préparent des dessins pour ses meubles : Jean Picart le Doux, Paul Levalley, Jean-Paul Delhumeau, Roger et Hélène Bezombes, Claude Besson, René Fumeron, Laure Malclès, Jacques Margerin, Jules Flandin, André Minaux, André Foy, Jean Leblanc, Marcel Pfeiffer, Théo Tobiasse, Paul Vera... La liste est époustouflante ! Difficile de savoir comment, combien, sous quelles conditions l'édition s'opère, mais les ventes que l'on trace dans la Gazette de Drouot et sur Artnet montrent que l'essai ne s'est pas limité aux exemplaires fournis pour l'exposition.

Ces meubles renouent pleinement avec la tradition Arts & Crafts. On y retrouve la simplicité et l'épaisseur qui se sont épanouies au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis le tournant de 1900, alors que le vieux continent s’empêtre dans le style nouille et semble vivre au milieu des elfes. Toutefois, Arbus reste dans son domaine de prédilection, celui du Classicisme, précisant même pourquoi il construit son meuble à la manière d'une architecture, avec corniches, colonnes ou pilastres : " contrairement à la mode de l'époque, les dessus sont débordants, car il est normal que les dessus soient débordants. Ils tendent à un caractère anonyme, "banal" dans le sens où André Gide l'emploie, c'est à dire humain (celui qui veut tout tirer de soi n'arrive qu'au bizarre et au particulier) ". Voilà la parfaite définition d'un style 1940 qui se prête à la série. Chose rare, Arbus  cite le statut de ses clients : " les acheteurs de ces meubles appartiennent aux classes les plus diverses. Ce sont de grands fonctionnaires, des artistes, des critiques d'art, des dactylos, des ouvriers et même des industriels ébénistes, pour leurs besoins personnels. Cette expérience a été louée par les uns, blâmée par les autres [...] Je m'empresse de dire qu'elle ne constitue pas, à mes yeux, la seule solution du meuble de série en France. Elle représente ma modeste contribution à l'oeuvre pour laquelle des camarades travaillent avec foi. "

Série, modestie, foi, camaradie, et même banalité... Ce sont les mots-clefs pour désigner René Gabriel et le style reconstruction. Le prix représente une sorte d'exploit pour Arbus : 18.270 francs l'armoire, 10.220 francs le bahut bas, 16.150 francs le grand bahut, 4.770 francs la table. On peut le souligner car cela revient à un mois de salaire d'ouvrier, tarif qui commence à se rapprocher de René Gabriel (qui vend une salle à manger complète pour le même prix). L'article précise : " On peut les acheter à ce prix là et les premières séries sortiront en février. Ils ne sont pas au coefficient 10 des meubles les meilleur marché d'avant-guerre. C'était là le point essentiel du problème. Ces meubles n'ont pas, comme l'on dit, le caractère rustique. Il n'y a pas plus de raison de proposer à un ouvrier ou à un ingénieur de Paris des meubles rustiques que d’habiller une midinette en fermière. Ils essaient aussi de n'avoir pas ce caractère de simplicité affectée, que l'on trouve parfois dans les tentatives de cet ordre. Le snobisme de la purée n’est pas pour le peuple. Nous n’avons pas imposé de thèmes particuliers aux artistes. ll est remarquable que tous les décors évoquent la joie de vivre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les meubles d’une époque heureuse, par je ne sais quel choc en retour. Cet art spontané n’est ni torture, ni cruel, n’en déplaise aux critiques qui veulent a tout prix retrouver la dureté de l’heure dans les œuvres contemporaines. "

lundi 30 janvier 2017

Meubles David // Polymeubles


Camille et Pierre David ne débutent pas avec le Meublit (Camille et Pierre David // Meublit). Leur aventure commence bien plus tôt, du côté d'Orléans : c'est une belle et longue histoire que Pascal David nous invite à découvrir dans une biographie qu'il a entièrement rédigée. Son texte est reproduit ci-après. Les historiens y trouveront matière à satisfaction car on y décèle les obsessions des pionniers modernes " non-radicaux ", ceux qui ont mené la lutte avant que les grandes industries internationales ne prennent toute la place. Avant de lire ce passionnant récit, il faut une petite entrée en matière permettant d'éclairer le contexte et d'encourager certains à venir explorer les archives. On découvre ici la volonté commune qui animait de célèbres contemporains, René Gabriel, Marcel Gascoin ou Jacques Hitier, même si les frères David ne bénéficient pas du même soutien. Entrepreneurs autodidactes, leurs créations apparaissent plus discrètes, mais elles n'ont pas moins d'intérêt ; au contraire, leurs meubles démontrent la généralisation, à cette époque, d'un esprit d'entreprise associé à un élan créatif moderne et à une qualité encore artisanale. Bien qu'ils se placent hors du podium officiel, inscrits au premier étage du Grand Palais pendant le salon des Arts ménagers (Palmarès // Salon des arts ménagers), les " Meubles David " doivent être redécouverts, aux côtés d'autres " industriels " remarquables comme Pierre Roche (Atelier Saint-Sabin // ancien et moderne), Pierre Cruège (Tables Partroy // Pierre Cruège), Emile Seigneur (Emile Seigneur // Berceau de France), Louis Paolozzi  (Paolozzi et Guermonprez // reconstruction lyrique) et quelques noms toujours dans l'obscurité ! Sans oublier que leur situation reflète celle d'un grand nombre de ces créateurs qui vont renouveler la conception du mobilier après-guerre (Art utile // style reconstruction).

vendredi 9 octobre 2015

Fabien Vienne // reconstruction "éco-radicale"

Stand de Fabien Vienne, Pierre Sagui, Terzian et Louise Vienne, SAD 1946, in Décor d'aujourd'hui n°36

Inoubliables, les meubles de Fabien Vienne interrogent par leur singularité. La Cité de l'architecture et du patrimoine lui a consacré cette année une exposition et il devient aisé de savoir qui il est, ce qu'il a inventé, dans quel contexte (citéchaillot.fr et fabienvienne.com). Trop jeune pour s'imposer pendant la reconstruction - étant né en 1925 -, il parvient toutefois à figurer dans les revues Art et décoration et Décor d'aujourd'hui dès 1946, après une première présentation au Salon des artistes décorateurs. Son premier ensemble est étrangement " éco-radical " et représentatif des recherches sur le mobilier d'urgence démontable avec table, buffet, fauteuil, banc, tabouret ; ses meubles intéressent la critique de l'époque car leur conception interroge la problématique du meuble économique. "Amusante recherche vers le dépouillement total" affirme le Décor d'aujourd'hui avant de préciser qu'ils ont été exécutés par les sourds-muets d'Asnières. Fusion anticipée de l'Arte Povera et du Pop Art, ce mobilier apparaît extrêmement pauvre et très facile à produire en grande série, formé de simples planches de frêne équarries et de panneaux cloutés, stabilisés par des découpes formant un système de crochetage : une prouesse pleine d'ingéniosité qui restera isolée dans l'histoire, étant à la fois trop extrême et trop subtile pour pouvoir faire école. Cette originalité (liée à une exceptionnelle imagination 3D), Fabien Vienne va la cultiver à partir de sa première expérience professionnelle comme maquettiste chez Jean Bossu, alors que celui-ci réalise la ferme expérimentale " Le Quesnel " au sein du village témoin du Bosquel, un projet de reconstruction remontant à 1941. Ce bâtiment est extraordinaire (voir In situ, revue des patrimoines), avec un parti architectural fondé sur trois principes : les proportions du Modulor, une ossature originale et visible, un remplissage par un matériau écologique (béton de terre). Fabien Vienne va toute sa vie continuer à travailler modularité, structure et remplissage, notamment dans des meubles concrètement produits en série et présentés au Salon d'automne en 1948. Il abandonne par la suite l'ameublement mais continue de créer des "ossatures" singulières au service d'une conception économique qu'il appliquera aussi bien à l'urbanisme qu'aux jouets pour enfants ! A priori,  les meubles de ce génie des assemblages précurseur du "brutalisme" n'ont pas été retrouvés. Ils ont pour seuls équivalents les modèles pour enfants d'Hans Wegner (1944) et les prototypes en peuplier de Jacques Dumond  à destination des sinistrés (1946) mais la construction de ces derniers (par assemblage à mi-bois ou cheville) demande bien moins d'imagination...

You only meet once a Fabien Vienne Furniture to never forget. The Cité de l'Architecture et du Patrimoine has devoted an exhibition to him and it's so easy to know which is Fabien Vienne, which he invented and context. Too young to prevail among the model creators during reconstruction - he was born in 1925 - he nevertheless manages to be in the magazines Art & Décoration and Décor d'aujourd'hui in 1946, after a first participation to the Salon des Artistes decorateurs. This set strangely "eco-radical" is representative research on removable emergency furniture, consists of a table, two benches, a buffet and an armchair; his furniture concern the critics of the time because their singular construction questions the issue of the poor furniture. "Fun research in direction of a total despoliation" says Décor d'aujourd'hui adding that these pieces were performed by deaf-mutes. Poverty is now model, twenty years before Arte Povera. In fact, this furniture appears easy to mass produce and extremely economical, simple formed and hewn planks studded panels stabilized by recesses: a full feat of ingenuity that will remain isolated in the furniture history, being both too radical and too subtle to school. This extreme originality (due to an exceptional 3D imagination), Fabien Vienne grown since his first professional experience as a model maker at Jean Bossu, while it carries out the experimental farm "Le Quesnel" in the type village Le Bosquel a reconstruction project dating back to 1941. This building is amazing with an architectural concept based on three principles: the Modulor proportions, an original and visible framework, an ecological material (concreting clay). Throughout his life, Fabien Vienne will extend this line of research by creating singular "frames" serving an economical design that apply both to urbanism as toys for children! A priori, the first furniture of this assemblies genius have never been found. Their only equivalent children's models Hans Wegner (1944) and Jacques Dumond utility furniture (1946) but their construction (halved or pegged) requires less imagination

mercredi 15 janvier 2014

Pierre Pigaglio // les céramiques d'Eric (1/2)

une vingtaine de céramiques de Pierre Pigaglio, la collection GG

Référence nécessaire au feu pendant les grands froids, la Maison du Patrimoine du Havre accueille des céramistes de mi-janvier à mi-février. Premier événement en 2014 : Pierre Pigaglio. Pour ce personnage, la part de mystère domine encore, à l'exception des informations circulant à Saint-Amand-en-Puisaye (grespuisaye.fr // Pigaglio), avec une photographie collective (grespuisaye.fr // Maubrou) et une date de naissance : 1913. Pierre Pigaglio s'y est installé de 1942~44 à 1947~50 en reprenant l'Atelier de Jean Maubrou et son tourneur, Camille Gendras. Ajoutons que l'Atelier accueille et forme, de décembre 1945 à décembre 1946, Jean Derval. S'il semble difficile de détricoter les rôles de chacun dans le quatuor Pigaglio-Maubrou-Derval-Gendras, on peut observer des variances suivant les signatures : les pièces uniquement marquées "PPigaglio" sont ultra-sobres ; quand s'ajoute "D" ou "Derval", elles sont lourdement ornementées ; quant au "PMP" (Pierre Pigaglio-Maubrou), il apparaît presque systématiquement et accompagne les nappages travaillés où se retrouvent les recettes de Maubrou, émaux dans un rouge de cuivre tournant vers le turquoise ou dans un blanc crème plus ou moins cristallisé. Au tourneur la fabrication, au maître les nappages, à l'apprenti les ornements ! Quant à Pigaglio, il impose ses formes. Son arrivée dans cet atelier est immédiatement remarquée par sa production atteignant une simplicité extrême, un moment où les modèles vernaculaires de la tradition potière renaissent en étant épurés, remodelés, "modernisés" - coupe, coupelle, assiette, vase, pichet, bonbonnière, bougeoir, pied de lampe, service à liqueur, etc. -, créant un instant identifiable entre la pièce unique et la production de masse, atténuant les débordements décoratifs de l'Art déco pour réintroduire l'utilitaire. Les critères du "style Reconstruction" s'y retrouvent donc, montrant qu'ils touchent la céramique au même titre que l'architecture et l'ameublement... Voilà l'explication de l'omniprésence de Pierre Pigaglio aux salons de la Société des artistes décorateurs de 1945 à 1949, à l'Exposition internationale de l'urbanisme et de l'habitation (Paris) et à l'Exposition itinérante La céramique française contemporaine (Vienne, Baden-Baden, Berlin) en 1947. Dans le catalogue de Vienne, Renée Moutard-Uldry résume ainsi la situation : "Indiquons deux aspects assez différents en pleine et juvénile évolution de la céramique française. Nous pensons d'abord aux oeuvres inspirées ou vivifiées par des traditions régionalistes et se réclamant de la poterie populaire (Pigaglio, Madoura, Roulot, Blouzard). Enfin, une tendance nouvelle semble prendre, ces dernières années, une importance particulière : des artistes (Pouchot, Jouve, Lenoble, les 4 Potiers, Carbonell, Chevallier [s'ajouteront Callis et Derval]) renonçant au tour, préfèrent modeler ou sculpter la terre, créant ainsi des oeuvres d'un caractère nettement décoratif..." Les créateurs du modernisme social s'orientent évidement vers la première tendance, on retrouve donc Pierre Pigaglio dans les stands et boutiques de René Gabriel, Marcel Gascoin, Landault et Mortier jusqu'au début des années 1950 ; il est encore cité et illustré dans l'ouvrage de Michel Faré, La céramique française contemporaine en 1953 : "Dans ce même village [Saint-Amand-en-Puisaye], Pierre Picaglio [sic] réussit à résoudre le difficile problème d'une production artistique qui soit assez abondante pour répondre à toutes les demandes." Puis il disparaît brutalement du paysage, étouffé par la vague néo-moderniste des "Dubrocq" ! Malheureusement, quand le brutalisme refait la mode dans les années 1960, Pigaglio n'apparaît plus, une absence notoire en 1962 quand le Musée des Arts décoratifs présente les Maîtres potiers contemporains où il est juste cité comme un ancien collaborateur de Jean Derval... 3ème version 09 fév. - merci à Patrick Favardin et grespusaye.fr

A Fire reference necessary during cold weather , the "Maison du patrimoine" in Le Havre host ceramists in January-February ... First event , 2014 : Pierre Pigaglio . Let us in the introduction that the potters are singular artists who, like cooks and magicians are organized by families are transmitted secrets "recipes ", " cooking ", " wheel " , " kiln " sometimes even " factory ".  Pierre Pigaglio (born 1913) , mysterious ceramist installed 1942 /44 to 1947/50 in Saint-Amand-en-Puisaye (cf. grespuisaye.fr ) is very prestigious lineage : he moved into the Jean Maubrou factory , student of Edmond Lachenal , itself formed by Théodore Deck ! Let us add that everyone knows : Pierre Pigaglio was master of Jean Derval . Why this long lines ? Because potters cannot ignore that transmission is at the origin of invention, material leaves know that rubbing it, experience ca not be limited to words of writings or pictures because it lies only in the action. That said, here are some pictures of the GG Collection where we can see how the pottery tradition can be reshaped : cut, cup , vase, pitcher , candy box , candle holder, lamp base , liquor flask. The works are all signed Pigaglio & Maubrou with a suggestive " PMP " and / or " PPigaglio " sometimes "D" is added to indicate the intervention of Derval in decoration. Everything is in a erthenware- white to dark brown ware with occasional thin traces found pyrite.On brand Maubrou the work surface of the parts , especially on small cuts in enamel glazes with the red copper turning to turquoise, cream and more or less crystallized. But Pierre Pigaglio mainly by the extreme simplicity of its style , the potter accompanying René Gabriel , Marcel Gascoin or Roger Landault from 1945 to 1950, creating an identifiable moment between precious splendor of Art Deco and modernist style demonstrations of 1950 , between the single room and mass production - the characters of " Reconstruction style " that affects the ceramic as well as architecture and furnishings ...


lundi 6 mai 2013

Frank Rogin // René Gabriel

 
Si, par moment, on se sent un peu isolé au Havre en trouvant ce divan-lit dans un vide-greniers en fin de matinée (vide-greniers // décroissance), pensons à ceux qui sont à New-York : là-bas, de nombreux galeristes aiment ce mobilier. Il ne faut pas manquer Tom Thomas, Pascal Boyer et, surtout, Demisch-Danant pour le Mid-Cent (1950's) ainsi que Frank Rogin pour le Modernism (1930's), les deux se croisant autour du "style Reconstruction". Faisons donc un premier tour chez Frank Rogin qui nous montre - concernant René Gabriel - de nombreux meubles, quelques rééditions, de rares photographies d'archives ainsi qu'une excellente biographie. Le galeriste se présente ainsi : "Frank Rogin représente la troisième génération d'une famille d'antiquaire et a ouvert sa propre galerie en 1993. Les séries qu'il présente se concentrent sur les designers et les architectes modernistes européens qui ont aménagé des espaces publics et privés pendant le 20ème siècle. Couvrant les différents mouvements européens de design de l'ère moderne, son inventaire comprend des pièces uniques ou produites en petites et en grande série".

A quick tour in the New York gallery of Frank Rogin (rogin.com). He offers us many vintage furniture by René Gabriel (and some contemporary editions), rare archival photographs and an excellent biography. He describes his career: "Frank Rogin, a third-generation antiques dealer, has been in business since 1993. His inventory focuses on European modernist designers and architects who have come to define the look of 20th century public and private spaces. Spanning the various modern era European design movements, the inventory includes unique pieces as well as those that were in both limited and large production".

lundi 12 mars 2012

Elias Svedberg // Nordiska Kompaniet

Elias Svedberg, mobilier présent dans le logement témoin de Malmö, 1944, d''après le Sörmlands Museum

Comme beaucoup de créateurs qui ont inventé le design, animés par la qualité et la démocratisation, le nom d'Elias Svedberg est aujourd'hui caché derrière des icônes plus "visibles". Sous prétexte d'une sobriété et d'une discrétion que l'on regarde comme intemporelle, nous avons oublié que cette "simplicité évidente" est une invention, dotée d'une histoire. Faisons abstraction du luxe ostentatoire et du formalisme artistique pour regarder ces premiers meubles de série : chaise pour s'asseoir ou fauteuil pour se détendre -point- sans prétention mais avec qualité, solidité, et finitions... parfaites. Images piochées au hasard du web et des archives qui nous indiquent la source d'inspiration de quelques créateurs français comme Jacques Hauville.

Like many artists who really invented design in the interests of quality and democratization, the name of Elias Svedberg has now passed into the background. Under pretext of simplicity and discretion you look too obvious now, we have forgotten that this "apparent simplicity" is just a great invention which has a history. Forget the luxury materials and artistic formalism to watch the furniture: chair to sit on or chair to relax-point unpretentious but with the quality, strength, and perfect finishes.

mercredi 18 janvier 2012

Jacques Hauville // Chahuts

illustration d'après chahuts.com

Jacques Hauville (né en 1922) fait un retour en force un nouveau site, Chahuts, qui publie des informations sur celui qui est aujourd'hui un inconnu : « très, très grand monsieur visionnaire, dessinateur de génie ». Occasion de redécouvrir celui que l'on croit a priori formé chez Gascoin : à l'époque, on se serre surtout les coudes... Si nous sommes encore en droit de nous interroger sur sa place réelle dans le phalanstère Gascoin, Jacques Hauville est à l'évidence une figure importante parmi les créateurs de modèles de série.

Jacques Hauville (born 1922) makes a comeback on Chahuts which publishes exclusive information on this unknown figure: "another very, very great man, visionary, great designer." The website makes us more about this designer which is formed by Marcel Gascoin : at this time, They stick together ... If we are still entitled to wonder about its real place in the phalanstery Gascoin, Jacques Hauville is obviously a great figure among creators of models. Read, watch, and, on occasion, detail.

lundi 2 janvier 2012

Meubles de série // Arts ménagers 1948

Jean Prouvé, stand du Foyer d'Aujourd'hui aux Arts ménagers de 1948 - via décor d'Aujourd'hui n°43

Entre l'Exposition de 1947 (Exposition internationale // urbansime et habitation) et les premiers appartements témoins inaugurés dans les villes de Province à partir de 1949, le lieu de la création en France est le Salon des Arts ménagers qui rouvre ses portes après un silence obligé depuis l'Occupation. Un article du Décor d'Aujourd'hui redonne le ton et montrent de nettes divisions : style décorateur, " grand magasin " ou moderniste – mais tout cela à un goût de déjà vu, sauf dans le meuble de série où une foule de créateurs approfondit les premières recherches menées par René Gabriel (voir Meubles de série // arts ménagers 2/2)...

Between International Exhibition of 1947 and first model apartments that open in different cities from 1949, creation center in France is the "Salon des arts ménagers", which reopened after the war. An article gives the tone and show clear divisions: decorative or "store" style, or modernist - everything is seen, except furniture series of our friends Gabriel, Gascoin, Hauville and others.


mardi 1 novembre 2011

Utility Furniture // Airborne armchair

via 1STDIBS - galerie Lastcentury

Un tour sur 1STDIBS et nous découvrons une série de fauteuils Airborne, signalés d’origine française. Bien entendu, ils sont charmants et so frenchy avec des lignes de fauteuil club et une taille très réduite (environ 70x80 cm). Nous y reconnaissons le style et le minimalisme caractéristique de l'immédiate après-guerre. Parfois attribués à Jacques Adnet, les plans proviennent en réalité des services d’aviation de Grande-Bretagne et sont diffusés Outre-Manche comme Utility Furniture : bel exemple d'une reprise technique dans la reconversion de l''économie de guerre. Cependant, ils connaissent un succès plus important en France grâce à leur ligne "art déco" et à un diffuseur de premier ordre : Marcel Gascoin.

A ride on 1STDIBS and we discover a series of Airborne armchairs, reported French origin. Of course, they are charming and so frenchy with their lines of club chair, very small. We recognize in these characteristics postwar period of French Art déco. Sometimes attributed to Jacques Adnet, the plans really come GB Aviation Services and are distributed as Utility Furniture: example of a technical rebound in reconversion of war economy. But they are an important success in France with a first class broadcaster: Marcel Gascoin.