samedi 23 juin 2012

Habitat d'urgence // exposition


Inauguration ce matin, 11h,  à l'Atelier Perret  de la première exposition sur l'habitat d'urgence au Havre. Avec la projection d'un film de Matthieu Simon : Nos maisons en carton comprenant les interviews de nombreux habitants des anciennes "cités provisoires". On y découvre aussi tous les meubles de sinistrés (entre autre de la collection GG) et la reproduction de quelques plans de René Gabriel provenant des Archives nationales de Fontainebleau. En vitrine, des galoches, des annuaires, et le souvenir d'un habitant célèbre au Havre : Julien Guillemard. Il aurait fallu citer aussi Gilles-Maurice Dumoulin... Ci-après, l'intégralité des textes présentés dans l'exposition.

Inauguration this morning, 11am, Atelier Perret, the first exhibition on emergency shelter in Le Havre. With a film of Matthieu Simon: Nos maisons en carton / Our cardboard houses - including interviews with many residents of temporary housing after the ww2. And also furniture (collection GG) and some René Gabriel blueprints (from the National Archives of Fontainebleau). On Display: vintage clogs, directories, and the illustrated diary of Julien Guillemard.



HABITAT D’URGENCE


le logement provisoire au Havre, 1945-1964

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe comptabilise près de 10 millions de sans-abri, la France étant le pays le plus touché après l’Allemagne. Le bilan français s’établit à 2 millions de sinistrés, 310 000 maisons et 440 000 immeubles totalement détruits, liste auxquels s’ajoutent la question du déminage, les dégâts dans les industries et les infrastructures. Choisissant d’autres priorités, l’État tarde à réagir concernant le relogement : il faut s’exiler, squatter, cohabiter dans des habitations épargnées. Pendant dix à quinze ans, on se contente de solutions précaires en attendant la reconstruction définitive…

Un grand nombre de citadins sont alors logés dans les cités provisoires construites à proximité des villes en chantier. Loin du confort promis dans les projets définitifs, les logements d’urgence offrent le minimum, suivant une approche impulsée par l’ingénierie militaire durant la Première Guerre mondiale. Ainsi, en 1944, la conception de l’abri pour soldat se combine singulièrement avec celle de la maison individuelle. En France, les recherches sont peu développées, faute de main-d’œuvre et de matériaux. Les sinistrés se retrouvent donc dans des baraques en planches, distribuées par le Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme (M.R.U.), quelques chanceux ayant accès à des maisons préfabriquées provenant d’autres pays.

Les obstacles sont nombreux et seules 130 000 baraques sont mises à disposition entre 1945 et 1950 – bien loin de répondre aux réels besoins, trois fois plus élevés. Pourtant conçues pour une courte durée de vie, l’histoire des cités provisoires se prolonge, faute de logements : près de 25 000 baraques sont toujours en place au début des années 1970. Aujourd’hui encore, certaines sont repérables au milieu du tissu pavillonnaire des grandes villes du nord et de l’ouest de la France.


L’EVOLUTION DES CITES PROVISOIRES

La reconstruction du Havre, aussi emblématique soit-elle, cache un préalable difficile. 12 000 logements sont à reconstruire et seulement 4 000 logements d'urgence vont être livrés. 1 630 sont listés en juin 1946 comprenant 470 maisonnettes en briques de récupération (maisons catastrophes et cités commerciales), 700 baraques françaises, 290 préfabriquées américaines et 170 chalets suédois. A cette première liste s'ajoutent 1 550 logements répartis dans trois camps militaires américains réhabilités entre 1946 et 1948 : 300 dans le camp François-Ier en centre-ville, 650 dans la forêt de Montgeon et 600 dans une commune proche, à Gonfreville-l'Orcher.

En attente d’un relogement, les sinistrés s’entassent dans les immeubles épargnés par les bombes ou s’éloignent de la ville. Considérées comme propriétés de l’État, les baraques de qualité très variable sont attribuées après une sélection drastique. Les destructions n’ont pas fait oublier les hiérarchies, ni les codes sociétaux liés au mérite et à la réputation : on distingue la main d’œuvre utile à la reprise économique et les squatteurs nécessiteux, déplacés vers des camps plus éloignés et parfois très sommaires.

Lorsque la reconstruction s’achève dans la seconde moitié des années 1950, les victimes des bombardements sont relogées et les cités accueillent désormais les sinistrés de la vie suivant l’expression d’Eugène Claudius Petit. Les habitations provisoires sont confiées à des organismes sociaux ou cédées à leurs occupants. L’histoire du provisoire vient finalement se confondre avec celle des bidonvilles. Leur destruction est prévue dans le cadre du Renouvellement urbain (décret du 31 décembre 1958) qui promeut la réalisation de grands ensembles, bien souvent édifiés à l’emplacement même des cités provisoires.


LA TABLE RASE

Le cœur historique du Havre a disparu en 2 fois 2 heures, les 5 et 6 septembre 1944 à la suite des bombardements alliés. Il représente 150 hectares, soit un dixième de la surface urbaine qui abritait près d’un tiers de la population.

Considérée comme la ville la plus sinistrée en France, la reconstruction du Havre devient une priorité nationale et symbolise la renaissance du pays. La ville va donc bénéficier de moyens exceptionnels, à la hauteur du désastre : le port est entièrement dévasté (quai détruits, hangars en ruines et bassin envahis par les épaves de navires coulés par les Allemands), le centre-ville se réduit à une vaste table-rase. On décompte plus de 5 000 morts répartis sur l’ensemble de la guerre dont 2 000 uniquement en septembre 1944. Sur 160 000 habitants, il y a 80 000 sans-abri – incluant les 35 000 « sinistrés totaux » du centre-ville.

Ce qui était autrefois un centre historique n’est désormais qu’un amas de gravats où l’on trace des allées pour récupérer des matériaux, du bois de chauffage et des briques que l’on empile en pyramides. Seule l’église Notre-Dame et quelques immeubles branlants apparaissent. Devenue cathédrale, l’église ne sera restaurée que trente ans plus tard : les impacts sur la tour sont conservés et son parvis, situé en contrebas, évoque le niveau du sol avant-guerre – la ville étant reconstruite sur près d’un mètre d’épaisseur de déblais.

Légende des photographies :
Centre-ville du Havre, reportage de 1944 par Roger Paris pour le Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme © Fonds Roger Paris, RMN, diffusion Médiathèque de l’architecture et du patrimoine.


UNE MICRO-HISTOIRE DE LA VIE HAVRAISE

La vie en cité provisoire a marqué toute une génération. Enfouis sous le récit officiel de la reconstruction, les témoignages sur les cités s’accumulent aujourd’hui sous forme d’albums de famille, d’ouvrages amateurs ou sur des sites internet qui démontrent un attachement peu commun à ce mode de vie. Enfants ou adolescents à cette époque, les témoins relatent un quotidien difficile marqué par une grande solidarité. Les détails y forment un paysage mémoriel : murs en planches, meubles de sinistrés, lessives en commun, émanations de goudron ou de grésil…

Pour beaucoup, ces cités provisoires – les plus importantes comportant écoles, commerces, lieux de cultes et administrations – représentent une étape majeure de la vie. Chacun s’est, à sa manière, approprié cet habitat éphémère, s’acharnant à le rendre durable dans un combat au quotidien : renforcer les murs trop légers, adjoindre un appentis ou une aile. Quelques habitations subsistent dans l’agglomération havraise et offrent un étonnant échantillon d’exemples internationaux : baraques françaises, chalets suédois, finlandais, autrichiens, canadiens, ou maisons américaines, qui constituent un patrimoine du provisoire devenu permanent grâce aux bricolages inventifs de ses habitants…

Légende des photographies
Cité commerciale Thiers, ph. anonyme, Fonds Mélissent, Musées historiques du Havre
Baraquement – bassin du Roy, collection particulière
Cité commerciale Thiers, magasin Vaxelaire, collection particulière


LE MOBILIER D’URGENCE

Les meubles pour sinistrés ont été dessinés par René Gabriel, spécialiste du mobilier de série économiques. Les contraintes sont strictes : il faut qu’il soit produit par différents fabricants disposant de machines simples. Il est également nécessaire d’utiliser des matières disponibles et que les meubles soient faciles à transporter (légers, peu encombrants) et à monter.

Contrairement à la Grande-Bretagne ou à l’Europe du Nord, la France ne dispose pas d'un comité chargé de vérifier la conformité entre les modèles et les productions. Les plans sont donc envoyés par les services de l’Etat, chaque producteur les interprétant à sa manière... Les finitions et les matériaux sont donc très variables. Produits en dizaines de milliers d’exemplaires, ces meubles marquent les prémices d’une production industrielle sous la conduite d’un créateur de modèle : acte de naissance du futur « design ». On peut également noter que leur qualité annonce le « style reconstruction » dont René Gabriel sera le principal porte-parole à la fin des années 1940, notamment en réalisant aux côtés d’Auguste Perret le premier appartement témoin du Havre.

Légende des photographies
Cité François-Ier - Porte Océane, ph. anonyme, fonds Hermant, archives municipales du Havre
Cité de la Bourse, ph. Robert Lhommet, fonds Tournant, archives municipales du Havre
Vue aérienne - bassin du Commerce, ph. Maison Henrard, Musées historique du Havre
Bassin du Commerce - ISAI, ph. Francis Fernez, fonds Tournant, archives municipales du Havre
Plans de René Gabriel, © Archives nationales de Fontainebleau
ISAI – place de l’Hôtel-de-Ville, ph. Maison Henrard, Musées historique du Havre


LES CITES DU HAVRE

Tous les havrais connaissent désormais l’histoire des camps « cigarettes », destinés aux soldats américains puis réhabilités en cités provisoires : sur le boulevard François-Ier, dans la forêt de Montgeon et dans la commune de Gonfreville-l’Orcher. Dans le centre-ville se trouve la cité commerciale Thiers mais d’autres axes sont bordés par des sièges d’entreprises et des commerces : le long du boulevard de Strasbourg, autour de la bourse provisoire, le long du quai George-V et aux abords de la gare ferroviaire. Il existe également de nombreuses habitations groupées au nord de l’hôtel-de-ville et du square Saint-Roch, ainsi qu’à l’emplacement de la caserne Kléber.

D’autres enfin sont plus éloignés du centre-ville : à Graville, dans les quartiers portuaires (quartier de l’Eure, les Neiges) et surtout sur le plateau d’Aplemont où sont édifiés des baraques françaises, suédoises, américaines et autrichiennes dont certaines subsistent encore.

Légende des photographies
Vue aérienne du François-Ier (sud), . Maison Henrard, Musées historique du Havre
Palais de Justice, Franklin building et cité Kléber, Maison Henrard, Musées historique du Havre
Baraquements autour de la bourse provisoire, Fonds Fernez, archives municipales du Havre