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mercredi 25 avril 2018

Vladimír Grégr // hystérie créative 1935

Villa de Jevan, par Vladimír Grégr, via novinky.cz

Non, cette architecture fabuleuse n'est pas une villa de Mallet-Stevens, ni une maison tardive et oubliée de Charles et Marie-Laure de Noailles qui aurait été meublée par Jean Royère ou par Oscar Niemeyer... Non, nous ne sommes pas en Californie, où Richard Neutra resterait associé à Frank Lloyd Wright pour inventer une modernité étrangement "vernaculaire"... L'objet est pourtant de cet ordre d'importance : cette architecture moderne, créative, luxueuse est l'oeuvre d'un seul et même homme, l'architecte tchèque Grégr. Il vient refermer l'épisode allemand provoqué par l'épluchage d'Innendekoration avec ce numéro spécial daté de décembre 1935. Il mériterait aujourd'hui un bel article, très richement illustré, dans Citizen K. Certes, avant de regarder les images, il faut franchir un détestable texte où la rédaction cherche à relier le génie de cet architecte à la culture germanique. Mais des signes évidents montrent que cela n'est absolument pas le cas... Le "vernaculaire" est aussi un style international ! Ce que l'auteur de l'article ignore, c'est que Vladimír Grégr va par la suite résister à l'occupation allemande. La fin est tragique puisqu'il est arrêté par la Gestapo en 1940, enfermé dans une prison de Berlin et exécuté le 22 février 1943. Même endoctrinée, la rédaction d'Innendekoration aurait dû deviner que le génie et l'ouverture d'esprit de cet homme ne se plieraient pas à la pensée simpliste et rigide que l'Allemagne tente (dès lors) d'imposer à l'Europe. Mais la propagande n'a pas a se convaincre elle-même, elle cherche seulement à convaincre. C'est d'ailleurs le principe même de cette information à sens unique qui caractérise la propagande. Loin de sombrer dans ce travers, Vladimír Grégr est le produit d'une absorption sans limite, dans monde ouvert et dans un univers d'abondance et de luxe, ne connaissant aucune barrière intellectuelle. Il n'existe que très peu d'équivalents dans le monde. Il ne se compare qu'aux grands noms déjà cités.

Pour le ré-ancrer dans son Heimat, les rédacteurs utilisent une pirouette en affirmant que "La concurrence des peuples n'est pas éteinte par le point de vue national, mais ajustée dans ses conditions et renforcée dans son accent." L'article insiste ensuite sur ses origines, car on veut alors croire aux vertus d'un lignage racial et familial : " Le décor intérieur de Vladimir Grégr nous apparaît comme de très haute qualité et en même temps comme un travail lié au folklore. Vladimir Grégr vient d'une famille établie depuis longtemps en Tchéquie. Son arrière-grand-père Josef Grégr était ingénieur et travailleur forestier - les célèbres produits de la sylviculture de la région de Písek en Bohême ont été créés par lui. Le grand-père, Eduard Grégr, était l'envoyé du Conseil impérial de Vienne et un tchèque bien connu des politiciens. Le père, Zadislav Grégr, était propriétaire d'une institution artistique dans laquelle presque toutes les créations importantes des styles tchèques ont été produites." Une impressionnante liste qui indique principalement une chose, c'est que l'architecte-designer dispose de la culture, des relations et des moyens qui lui permettront de donner libre cours à son imagination et d'exercer pleinement son métier. Puis, enfin, l'article en vient aux véritables sources de sa culture architecturale : "Vladimir Grégr est né en 1902 à Prague, a étudié la technique au collège de Prague, puis a effectué des voyages d'étude en Angleterre, Turquie, Afrique du Nord, Espagne, Grèce, Allemagne et a pris un peu plus de temps pour visiter Berlin, Munich et Paris." En 1930, son premier grand projet est l’installation d'un club sportif à Prague, intégrant des sports nautiques dans des locaux couverts, avec différents bâtiments annexes (restaurants, club-house, vestiaires et salles d'entrainement). En 1931, il construit ses premières villas dans le quartier de Barrandov à Prague et, en 1932, il réalise de nombreux aménagements intérieurs pour des acteurs et des réalisateurs de cinéma, ainsi que des banques et quelques appartements individuels. En 1933 et 1934, Grégr construit toujours des villas (à Nové Město nad Metují) et aménage de nombreux intérieurs, appartements, restaurants, ainsi que le ministère du Commerce de Prague. A partir de 1935, il s'occupe d'une maison de campagne à Jevan près de Prague [pour Antonín Schauer, avocat et important politicien sous la Première République Tchèque]. En outre il revient la même année et retravaille dans le quartier Barrandov. Actuellement Grégr est occupé avec l'équipement du nouveau type de train express et d'une voiture automobile aérodynamique."

On voir ici s'établir les premières sources d'un moment d'hystérie créative dans l'histoire de la décoration. Le cas de Jean Royère est emblématique en France, surtout dans ses projets tardifs. Mais en élargissant notre champ d'horizon, on s'aperçoit vite que ces inventeurs de formes enregistrent un véritable moment dans l'histoire des arts, dont l'impact se mesure un peu partout dans le monde. Le terme "moment" est osé, car il faudrait parler d'instant, l'épisode est bref, prisonnier entre la crise de 1929 (qui remet en question le rationalisme industriel en Europe) et la montée en puissance des totalitarisme qui étouffent progressivement les pensées alternatives. On a affaire à un véritable "meta-style", qui s'amorce dès les années 1930, avec une liberté d'esprit qui se démocratisera seulement à la fin des années 1960. On peut d'ailleurs y intégrer le rondocubisme et le style paquebot, mais ce sont déjà des versions rigidifiées et institutionnalisées (qui se systématiseront encore plus dans le "style 1940").  On peut également y ajouter le streamling des Etats-Unis, mais il est déjà prisonnier des impératifs commerciaux, industriels, financiers et légaux qui détruiront d'une autre manière sa liberté organique. Non, cette liberté est un luxe et elle le restera. Quant à la liberté dans le design ? Elle existe également, mais ailleurs et autrement.


lundi 19 mars 2018

André Arbus // mobilier architectonique

chaises présentées à la Galerie Novella

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Voici une découverte de notre ami Robert Willey (galerie Novella, Houston, Texas) : deux chaises très simples qui nous conduisent à flâner sur le chemin des Arts & Crafts " à la française ", poursuivant le layon ouvert par René Gabriel. Après l'échec du salon de la Société des Artistes décorateurs en 1947, alors que Gabriel tombe gravement malade (pour en savoir plus, il faudra lire la monographie qui sortira chez Norma en septembre...) et doit abandonner son poste de président de la SAD, l'année 1948 est celle où l'élite des créateurs français se met au " meuble de série ". On se souvient du premier essai mené par Jacques Adnet (Jacques Adnet // Brest 1947), et il est suivi par Paul Beucher et Jacques Hitier dans l'école Boulle, René-Jean Caillette et ses amis du " Groupe Saint-Honoré ", Marcel Gascoin et son cercle de jeunes créateurs qui rouvrent le salon des Arts ménagers (Meubles de série // arts ménagers) ; enfin - plus étonnant et moins connu - André Arbus pour le salon du " Beau dans l'Utile " au Pavillon de Marsan. Pour ce créateur au sommet de l'artisanat français dont l'élitisme semble un maître-mot, c'est un tournant. Le Beau dans l'Utile est à considérer au sens strict, puisque le mobilier d'Arbus est conçu pour accueillir les œuvres des " ornemanistes ", ce qui caractérise presque toutes ses créations. Il propose cette fois des meubles sobres en chêne produits en série et servant de " support " à quelques grands artistes qui se prêtent au jeu et préparent des dessins pour ses meubles : Jean Picart le Doux, Paul Levalley, Jean-Paul Delhumeau, Roger et Hélène Bezombes, Claude Besson, René Fumeron, Laure Malclès, Jacques Margerin, Jules Flandin, André Minaux, André Foy, Jean Leblanc, Marcel Pfeiffer, Théo Tobiasse, Paul Vera... La liste est époustouflante ! Difficile de savoir comment, combien, sous quelles conditions l'édition s'opère, mais les ventes que l'on trace dans la Gazette de Drouot et sur Artnet montrent que l'essai ne s'est pas limité aux exemplaires fournis pour l'exposition.

Ces meubles renouent pleinement avec la tradition Arts & Crafts. On y retrouve la simplicité et l'épaisseur qui se sont épanouies au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis le tournant de 1900, alors que le vieux continent s’empêtre dans le style nouille et semble vivre au milieu des elfes. Toutefois, Arbus reste dans son domaine de prédilection, celui du Classicisme, précisant même pourquoi il construit son meuble à la manière d'une architecture, avec corniches, colonnes ou pilastres : " contrairement à la mode de l'époque, les dessus sont débordants, car il est normal que les dessus soient débordants. Ils tendent à un caractère anonyme, "banal" dans le sens où André Gide l'emploie, c'est à dire humain (celui qui veut tout tirer de soi n'arrive qu'au bizarre et au particulier) ". Voilà la parfaite définition d'un style 1940 qui se prête à la série. Chose rare, Arbus  cite le statut de ses clients : " les acheteurs de ces meubles appartiennent aux classes les plus diverses. Ce sont de grands fonctionnaires, des artistes, des critiques d'art, des dactylos, des ouvriers et même des industriels ébénistes, pour leurs besoins personnels. Cette expérience a été louée par les uns, blâmée par les autres [...] Je m'empresse de dire qu'elle ne constitue pas, à mes yeux, la seule solution du meuble de série en France. Elle représente ma modeste contribution à l'oeuvre pour laquelle des camarades travaillent avec foi. "

Série, modestie, foi, camaradie, et même banalité... Ce sont les mots-clefs pour désigner René Gabriel et le style reconstruction. Le prix représente une sorte d'exploit pour Arbus : 18.270 francs l'armoire, 10.220 francs le bahut bas, 16.150 francs le grand bahut, 4.770 francs la table. On peut le souligner car cela revient à un mois de salaire d'ouvrier, tarif qui commence à se rapprocher de René Gabriel (qui vend une salle à manger complète pour le même prix). L'article précise : " On peut les acheter à ce prix là et les premières séries sortiront en février. Ils ne sont pas au coefficient 10 des meubles les meilleur marché d'avant-guerre. C'était là le point essentiel du problème. Ces meubles n'ont pas, comme l'on dit, le caractère rustique. Il n'y a pas plus de raison de proposer à un ouvrier ou à un ingénieur de Paris des meubles rustiques que d’habiller une midinette en fermière. Ils essaient aussi de n'avoir pas ce caractère de simplicité affectée, que l'on trouve parfois dans les tentatives de cet ordre. Le snobisme de la purée n’est pas pour le peuple. Nous n’avons pas imposé de thèmes particuliers aux artistes. ll est remarquable que tous les décors évoquent la joie de vivre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les meubles d’une époque heureuse, par je ne sais quel choc en retour. Cet art spontané n’est ni torture, ni cruel, n’en déplaise aux critiques qui veulent a tout prix retrouver la dureté de l’heure dans les œuvres contemporaines. "

mardi 14 mars 2017

Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé


Après la période glorieuse qui suivit l'Exposition de 1925, reprenons l'histoire des Galeries Barbès pour rejoindre l'époque de la Reconstruction. Il faut d'abord constater que, du milieu des années 1930 à la fin des années 1940, la couverture des catalogues montre notre "bonhomme Ambois" installé confortablement dans un large fauteuil. Ce choix marketing évoque une orientation vers une idée normative du confort. Le "style Barbès" s'est trouvé. Pour d'aucuns, il se serait plutôt perdu dans une option qui va ringardiser la marque, avant de provoquer sa perte. Une étude statistique montre que les recettes habituelles s'épuisent graduellement. Les meubles historiques, qui représentaient encore les deux tiers des offres en 1926, disparaissent. Les reliquats de l'Art nouveau subissent le même sort. Le Rustique résiste un peu mieux et occupe cinq pages parmi les quarante que comprend, par exemple, le catalogue de 1949. Indatable, par conséquent indémodable et rassurant, le rustique est voué au succès dans les moments de bouleversement... Quant à l'espace libéré par ces grandes extinctions, il est occupé par des styles dits "modernes". Durant l'Entre-deux-guerres, il s'agit principalement du style 1925 et de ses variantes tardives (cf. Galerie Barbès [1/2] // dictionnaire des styles) proches des formules inventées par les grands artistes décorateurs. Par la suite, cet "Art déco" se singularise, avec des lignes exagérément déployée dans une "modernité" auto-revendiquée, mais qui ne l'est plus du tout... Et c'est là le second bouleversement enregistré par les Galeries Barbès : après avoir introduit en 1925 les styles contemporains dans les productions populaires, ce grand magasin va déployer à partir de 1935 une ligne esthétique singulière pleinement adaptée à son public. Il s'agit du "moderne bombé", où la "modernité" semble bomber le torse et se couvrir de tatouages...

lundi 6 mars 2017

Galeries Barbès [1/2] // dictionnaire des styles


Voici un article exceptionnellement long car le sujet est prétexte à une leçon sur l'histoire du meuble et de l'architecture. Reflet de la demande populaire, le catalogue des galeries Barbès de 1930 fait l'effet d'un véritable Dictionnaire des styles allant de la Haute époque jusqu'à la dernière actualité... Malgré le mépris que peuvent exprimer les critiques vis-à-vis de ce genre de grands magasins, il faut reconnaître que les productions "Art déco" qui côtoient les "meubles de style" dans les Galeries Barbès épousent avec une certaine aisance l'esthétique du moment, probablement avec plus de facilité que les orgueilleux artisans qui reproduisent encore à l'identique l'ébénisterie de l'Ancien Régime. Plutôt que de comparer les deux qualitativement, il est plus intéressant d'utiliser ce catalogue pour réviser une histoire de l'ameublement, où se reflètent les grands moments de l'architecture, de la céramique, des bijoux et même de la mode vestimentaires ; d'autant plus que ces "styles" ne s'arrêtent pas au passé ancien, les tendances récentes dominent même les propositions (à 60%). C'est une nouveauté. Avant 1925, le "moderne" restait réservé à quelques privilégiés, les grands magasins populaires n'offrant rien de comparable... Voyons maintenant chronologiquement quels sont ces styles que l'on trouve enregistrés dans le catalogue Barbès. Notons en premier lieu l'absence du néogothique passé de mode depuis un certain temps, à tel point qu'il est même interdit dans la reconstruction après la Première Guerre mondiale. C'en est fini des égarements romantiques ! L'histoire commence donc par ce moment glorieux de la Renaissance française, que l'on désigne souvent par "style Henri-II". Ce sont des meubles en chêne ciré foncé, chargés très lourdement par les éléments décoratifs de la Première Renaissance, avec ses colonnes-candélabres, ses arabesques, ses rinceaux, ses feuillages, ses vasques. Au centre de la façade, le portrait équestre du roi est généralement remplacé par des scènes romantiques, galantes ou pastorales. Un chevalier monte vers son château où l'attend à l'occasion une princesse, parfois c'est une scène de chasse, un troubadour, des animaux... Très à la mode depuis la fin du XIXème siècle, le "buffet Henri-II" accompagné de chaises excessivement jacobéennes représentent l'ennemi des modernes qui s’exaspèrent de voir ainsi l'industrie gaspiller le temps et la matière dans des productions jugées laides et inadaptées. Que l'on compare ces ensembles à ceux du Bauhaus présenté la même année au SAD (Bauhaus // réception française en 1930).

dimanche 26 février 2017

M. Martin-Dupuis // Bibliothèques MD 1925



Chacun connaît les " bibliothèques MD ", bien qu'on leur reproche souvent une esthétique " Art déco " jugée tardive car certains se souviennent de leur mode à la fin des années 1960. Toutefois, il faut se renseigner plus avant et approfondir la question car cette entreprise existe depuis très longtemps et perdure jusqu'en 2006. Surprise ! L'histoire de ces " éléments " précède même celle des " casiers " de Le Corbusier. Bien qu'il ne s'agisse que de bibliothèque, le principe en est le même : " extensibles ", " transformables ", mais " toujours élégants ". C'est un libraire-éditeur, Monsieur Martin-Dupuis, qui invente ces casiers chics vers 1920. Et le modèle ne va pas bouger durant quatre-vingts ans. En fouillant un peu, il est aisé de retrouver les publicités que ce libraire hors du commun diffuse en abondance dans les revues littéraires à partir de 1925. On en apprend un peu plus sur ce personnage original lors d'une déclaration de faillite publiée dans les journaux en 1931 : "Jugement du Tribunal de Commerce de la Seine (12 juin) : M. Martin-Dupuis (dit François Martin, dit encore Jean-François ou Jean-Louis Martin-Dupuis), libraire-éditeur, fabrication et vente de bibliothèques M. D., à Paris, 9, rue de Villersexel, ayant bureaux même ville, 6, boulevard Sébastopol, avec magasin et dépôt, 23, rue Albert, et fabrique à Saint-Maur-les-Fossés (Seine), avenue des Sapines, 9, exploitant en outre, 17, rue Pascal, une agence d'affaires dénommée Caisse centrale de recouvrements et d'escompte, demeurant, à Paris, 28, rue de Tolbiac." (Le Temps, 15 juin 1931, p.3). L'homme a plusieurs noms, plusieurs métiers. Il est l'un de ces hyperactifs que la Grande Dépression va faucher. Et l'on imagine la tragédie, les factures impayées, la faillite et le rachat de l'entreprise par un nouvel investisseur... Il y a là sans aucun doute un bon sujet à roman d'aventure, pour un voyage dans les Années folles. Surtout si l'on regarde son principal succès d'éditeur : L'amour et l'esprit gaulois, un ouvrage richement illustré en quatre volumes reliés, publiés entre 1927 et 1928. L'atteinte aux bonnes mœurs et la faillite ne ralentissent cependant pas l'entreprise MD qui continue de vivre après avoir ainsi échappé aux mains de son fondateur. Les publicités inondent toujours les journaux, revues et magazines. Mais les repreneurs sont à leur tour victimes de l'histoire, probablement plus tragiquement encore car l'entreprise est abandonnée sous l'Occupation. Puis elle réapparaît en 1948. C'est alors que l'on retrouve les éléments de M. Martin-Dupuis dans des ensembles de Pierre Cruège. Celui-ci s'investit dans l'entreprise comme le montre un brevet à son nom, de 1962, pour une machine permettant de fabriquer plus efficacement des "éléments mobiliers". Ci-après, le premier catalogue MD, illustré dans le plus pur "style 1925", suivi par une grille tarifaire datée de 1930.

samedi 25 juin 2016

Une ambassade française // Exposition de 1925



Ouvrons le précieux portfolio édité par Charles Moreau, Une Ambassade française, et entrons dans le plus grand mythe de l'architecture et de la décoration, l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Le somptuaire et l'excellence dominent l'événement. Bien des pavillons sont passés à la postérité, dont l'Hôtel du collectionneur de Ruhlmann (histoire-image) et l'Esprit nouveau de Le Corbusier (Fondation LC), qui tendent à représenter le tournant de 1925 à eux seuls, sur deux sommets opposés : le luxe dit "Art déco" et le dépouillement du "Mouvement moderne"... Si l'on résonne différemment, cherchant les liens plus que les séparations, c'est dans le pavillon "Une Ambassade française" que l'on trouvera l'union entre tradition et modernité qui va poser les jalons des changements à venir. Organisé par la SAD, nous y découvrons les ensembles les plus proches des aménagements intérieurs des décennies qui vont suivre. C'est la jeune "aile gauche" des décorateurs qui se rassemble ici, pour la première fois (à la droite du pavillon). Dans de petites pièces, on découvre des présentations (relativement) moins ostentatoires que dans le reste de l'Exposition de 1925, ni exagérément précieuses, ni ostensiblement modernes. Certains ensembles sont entrés dans l'histoire. Ce sont évidemment les plus démonstratifs : "Chambre de Madame" d'André Groult, avec ses meubles en galuchat aux formes voluptueuses (MAD), "Bureau-bibliothèque" à la fois viril et architecturé de Pierre Chareau (MAD), "Fumoir" extraordinairement vide et puriste de Francis Jourdain, "Salle de culture physique" des mêmes Jourdain et Chareau, ainsi que le "Hall - jardin d'hivers" de Rob' Mallet-Stevens... Mais il ne faut pas manquer la plus petite des pièces, quasi-anodine, qui annonce avec vingt ans d'avance le style reconstruction. Il s'agit de la chambre de jeune fille d'un petit nouveau, parmi les grands de la SAD, René Gabriel. Son stand est discrètement moderne, si banal à nos yeux contemporains qu'il devient invisible... Personne ne semble le voir, mais il ne faudrait pas oublier que c'est ici, et précisément dans cette chambre, durant ce moment-clef de l'Exposition de 1925, que René Gabriel invente la sobriété nouvelle d'une modernité bientôt démocratique. Ci-dessous, les photographies du portfolio avec les pièces situées dans l'aile de l'Ambassade où sont installés les décorateurs les plus modernes de la SAD (qui vont bientôt fonder l'Union de artistes modernes), dans leur succession, telles qu'elles se présentaient aux yeux des visiteurs de l'époque.

dimanche 7 octobre 2012

1939-1945 collaboration // Images de France

Dominique, Images de France février 1943 .

En 1939 et 1945, l'Union des artistes modernes et le Salon des arts ménagers cessent leurs activités, le Salon des artistes parvient à se maintenir, mais un évènement naît en 1940 : le Salon de l’imagerie. L'image est bien la nouveauté du moment, et le mot est associé à la précieuse revue en couleur Images de France - nouveau nom pris par Plaisir de France, réapparition singulière alors que le papier manque... Car le plaisir n'a plus sa place alors que le réel disparait déjà pour céder sa place au cinéma, au visuel, à l'évasion, s'insérant jusque dans la mode vestimentaire et dans le mobilier. Images de France donne une parfaite idée de la création sous l’Occupation et montre la renaissance de l'ancienne génération des artistes décorateurs : plus l'évasion est grande au sommet et plus elle cache un vaste espace souterrain à la base. L'élitisme s’associe alors à l’idéologie d’un épanouissement individuel de l’ouvrier dans un savoir-faire de prestige, un travail artisanal qui s’oppose à la frustration de l'ouvrier spécialisé ne voyant pas la finalité de sa tâche : détournement de l’argument socialiste de William Morris, car il s’agit là d’intérêts bien particuliers ! La Compagnie des arts français publie dans cette revue une déclaration pleine-page : "la tradition française est de créer" ! Les décorateurs signataires - Adnet, Arbus, Dominique, Jallot, Leleu, Pascaud, Printz, Prou, Rousseau et Lardin - font semblant de résister à l'Occupant en refusant d’être passéistes : de biens grands mots, car les articles prônent la tradition ("perdue" pendant la crise de 1928-38) et s'opposent au modernisme, à la démocratisation. L'artisan prend plaisir en travaillant uniquement pour une richissime élite qui se servira de la chose pour impressionner les autres plus que pour se faire plaisir... Même si ce genre d'ouvrage semble ridicule dans le cadre désert du "Palais de New-York" en 1942, où se tient le Salon des artistes décorateurs et où l'on stocke en sous-sol les biens juifs réquisitionnés. Que découvre t'on ? On vante le retour de la ferronneries d’art d'un Gilbert Poillerat et la précieuse marqueterie d'un Jules Leleu. Le seul souci réaliste se limite aux difficultés d’approvisionnement (bois exotiques, tissus) ou aux réquisitions pour l'armement (métaux, solvants), Jean Royère imagine donc un "grenier aménagé sans bon d’achat" faisant de ces contraintes un levier d’action. On découvre aussi le brutalisme "premier" des meubles monoxyles d’Alexandre Noll et l'ambiance autoritaire et rustique d’une maison de campagne décorée par Maurice Jallot. Le style de l'Occupation est dans ce mélange singulier de luxe, d'élitisme et de populisme, il nous montre comment les frustrations sont instrumentalisées derrière la promesse du "bien du peuple" pour finalement servir l'intérêt d'un petit monde de privilégiés...

In 1940, Union of modern artists and homework exhibition named “Salon des arts ménagers” cease their activities, but artists decorators maintains an event and a picture exhibition born, combined with precious color magazine Images de France - singular appearance when paper runs out ... For this times they are already cinema, visual inserting in fashion clothing and furniture. Reading this magazine gives us a fair idea of creating during Occupation and we see that it is the 1925 generation of decorative artists who survive best. Their elitism is then associated with an ideology of individual development worker in a manual skill prestigious craftsmanship that opposes frustration of skilled worker not seeing the purpose of its task… An socialist argument of William Morris against mechanization, because it is of interest more than know-how. The French Company of Art publishes in this review a full-page statement: "The French tradition is to create" decorators signatories - Adnet, Arbus, Dominique, Jallot, Leleu, Pascaud, Printz, Prou, Rousseau and Lardin - argue that If they refuse to be backward-looking. Property for big words Images de France advocates tradition ("lost" during 1928-30 crisis) and opposes Modernism especially idea of democratization. The craftsman then works only for wealthy elite ... It boasts the return of ironwork art of Gilbert Poillerat  or a Jules Leleu precious inlay - even if their works seem ridiculous in the Palais de New-York (now Palais de Tokyo), where empty stands Salon decorators. Realistic concern is limited to certain supply difficulties (exotic woods, fabrics) or requisitions for weapons (metals, solvents). Jean Royère imagines an "attic without voucher" constraints by a lever action. We also discover the brutalism furniture with canoes Alexandre Noll and furniture of a neo-rustic cottage Maurice Jallot. Unique blend of luxury, elitism and Folk art: it is the new style of the Occupation! And we can understand how frustration combined with the democratic "good for people" promise can serve interests of a little world ...

vendredi 9 décembre 2011

1913 Francis Jourdain // Château Gourdon



Le Château Gourdon était il y a peu un musée des Arts décoratifs. La mémoire d’internet est là pour le saluer – le Web jouissant d’une hypermnésie. Il se souvient de tout, mais pour combien de temps ? Piochons les informations, retrouvons la muséographie, extrayons chaque meuble sur le site de Christie’s. Puis remettons le tout sur les blogs afin d'engendrer une mémoire en boule de neige. Car le musée est fermé, son responsable (Laurent Negro) venant d’accomplir un acte de dispersion en mars dernier. Parmi les trésors du luxe Art déco et du modernisme, un seul nom me faisait vraiment vibrer : Francis Jourdain. Pourquoi ?

Chateau Gourdon was recently a Decorative Arts Museum. Memory of Internet is there to greet him - Web enjoys hypermnesia. It remembers everything, for how long? Seek information, find the museum, extract every piece of furniture on Christie's website. Then put it all on blogs to generate a snowball memory. Because this museum is closed, manager (Laurent Negro) dispersed the collection in March. Among the treasures of luxury Art Deco and Modernism, just one name really made ​​me thrill: Francis Jourdain. Why?

mardi 16 août 2011

Jacques Adnet // Brest 1947

chaises en merisier et table bridge sur modernism.com

La reconstruction et son "art utile" ne correspondent pas véritablement aux productions luxueuses de la CAF (Compagnie des arts français) dirigée par Jacques Adnet depuis 1928, qui a abandonné depuis longtemps sa vocation première (1919 Sue et Mare // CAF) pour s'affilier à un modernisme moins social et plus formel, d'ordre esthétique et artisanal. Pourtant, à l'invitation de Marcel Gascoin, probablement dans la volonté de pousser les membres de la société des artistes décorateurs à se rapprocher des créateurs de l'Union des artistes modernes, Jacques Adnet, et son bras-droit Jean Lesage, participent à l'Exposition internationale de 1947 (Exposition internationale // urbanisme et habitation). Ils présentent quelques meubles pour l'Appartement type de la ville de Brest. Ces prototypes, conçus dans un « style Directoire » revisité, se déclinent en chaise, fauteuil bridge, fauteuil de salon, table ronde, table carrée, table basse, et dans de grands lits jumeaux... Un style Directoire que l'on peut également retrouver à partir de 1951 dans les meubles de série en bois produits par l'Atelier Saint-Sabin avant d'être repris par Manufrance (Atelier Saint-Sabin // Ancien et moderne), même les experts des grandes salles des ventes s'y trompent... Mais Adnet les invente bien plus tôt, la première fois en 1946 dans un ensemble bridge en version noir et or, dans les locaux de la CAF, accompagnés par les grandes tapisseries vertes de Lucien Coutaud. D'un intérêt certain pour comprendre les hésitations parcourant l'immédiate après-guerre, et bien qu'ils soient d'une qualité indéniable, les lits présentés à Brest ne résistent pas à l'analyse. Créés pour être exécutés en grande série, leur qualité est loin de correspondre aux moyens financiers de leurs destinataires, à la simplicité d'entretien souhaité quand on ne dispose pas d'aide domestique (les croisillons), à l'économie de matière et à la légèreté indispensable pour le transport, ni même aux usages - les lits jumelés obéissant aux habitudes de la grande bourgeoisie, mais pas aux pratiques courantes des sinistrés. Jacques Adnet, habitué à la pièce unique et à des commanditaires aisés, ne parvient pas à trouver le chemin d'une classe moyenne qui apparaît pourtant comme la clientèle future. Chant du signe d'une décoration française qui hésite encore entre ses héritages et ses inventions, les critiques des revues comprennent déjà qu'il faut se tourner du côté du Mouvement moderne ou des productions plus modestes de René Gabriel et de Marcel Gascoin.

1947, Jacques Adnet exposes furniture for affected people in model apartment (Brest). Currently featuring the "parents room" of the model apartment of Le Havre, the furniture shows difficulty to understand decorators average demand. Both beds are also visible in the Modernism Gallery (1500 Ponce de Leon Blvd., 2nd Floor - Coral Gables, FL. 33134)