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mercredi 30 décembre 2020

Jean Nouvel // l'architecture est un art utile

Citation sur fond photographie de Gérard Julien- AFP


Jusqu'à aujourd'hui l'expression "art utile" restait pour la plupart des gens un héritage flou et lointain. L'historienne des arts et de l'architecture Rossella Froissart Pezones s'attache heureusement à nous la remettre en mémoire  (In : "Poirrier Philippe, Tillier Bertrand, Aux confins des arts et de la culture. Approches thématiques et transversales XVIe-XXIe siècle, Rennes, P.U.R, 2016, pp.109-125 - cf. Hal). Cette histoire remonte la filiation jusqu'aux "arts mécaniques" médiévaux, qui deviennent des règles de convenance et d'économie pendant la Renaissance, puis se rattachent à l'humanisme des Lumières et - enfin - se cristallisent de manière évidente dans l'Encyclopédie :

"Opportunément sous-titrée Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), l’entreprise éditoriale initiée par Diderot et d’Alembert rejette la séparation entre savoir et technique et fait de l’utilité sociale une catégorie essentielle pour l’évaluation de la place de l’artiste au sein de la communauté libérale et réformée. Les arts appliqués – ébénisterie, orfèvrerie, céramique… - comme les pratiques totalement dépourvues d’intentionnalité esthétique, cristallisent un même imaginaire progressiste et sont regroupés dans l’article « Art ».À la fonction morale se joint désormais le calcul commercial sans que ces visées soient perçues comme contradictoires, puisque la rationalisation de la production contribue autant au développement économique qu’elle concourt à l’avènement d’un bien-être commun."

La valorisation des arts dans l'objectif d'une utilité sociale surgit de manière limpide dans l'idéal rationnel de la Révolution. Cela interroge et dérange, car cette utilité singulière surgit lorsqu'un monde disparait (justement celui de l'artisanat domestique). Cela finit par déplaire lorsque l'utilité dérive dans le pragmatisme commercial qui agite l'industrie. Une réaction place désormais en opposition la beauté et l'utilité. Rossella Froissart Pezone cite comme l'un des exemples les plus anciens la "Préface à Mademoiselle de Maupin" par Théophile Gautier (1835) :

" il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien – affirme l’écrivain - et tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature"

On en arrive à la séparation des deux camps, adhérant ou réfutant la possibilité d'un art social, c'est à dire d'un art qui transformerait la société. C'est l'angle choisi dans ce blog (Art utile // intentions) en partant de l'opposition sur ce point entre Proudhon et Zola. Mais il ne faudrait pas réduire l'art utile aux penseur révolutionnaires, anarchistes ou socialistes : il y a d'étranges compromis, comme celui du renouveau de l'art sacré associé au catholicisme social (Ateliers d'Art sacré), certes proche d'une certaine gauche, mais qui assume ouvertement la puissance des images dans leur pouvoir réformateur.

Rappelons aussi que l'expression "art utile" a également été réactivée par l'historien de l'art Stéphane Laurent, auquel je l'ai emprunté pour intituler ce blog (pas de raison qu'une expression assimilée à Proudhon soit la propriété de qui que ce soit...). Mais voilà que notre "art utile" se diffuse désormais partout, c'est Ben qui le vole à son tour, en 2013, pour inaugurer la Fondation du doute à Blois, et c'est aussi une question du bac qui provoque des entrelacs philosophiques (hors sujet, la plupart du temps). Tous les enseignants s'y penchent. Par exemple, Philoturgot : dès l'introduction, le correcteur entre dans le triangle infernal luxe-nécessité-technique pour finir sur l'idée d'art comme expression de "notre liberté", sans préciser qui-quoi-quel est ce "nous". Le serpent se mord la queue. Il y a aussi Philagora, plus tranché : "Soyez ferme sur ce point ! L'objet d'art est inutile par rapport au besoin et à la morale : l'œuvre belle n'a de fin qu'elle-même. Au contraire, pour l'objet technique, l'utilité en détermine les caractéristiques essentielles". On a tous compris : si t'as pas le bacho, mieux vaut en rester à Kant et Hegel. Ce baragouinage éducatifs continue ainsi de séparer les matières, comme elle a toujours su le faire. Les enseignants stagnent-ils par croyance, par obéissance, par ignorance ? Peu importe.

Face au charabia des pédagogues, nous préférons encore choisir le point de vue "archi" de Jean Nouvel. Lui aussi a récemment revendiqué un art utile. Qu'en penser ? Pouvons-nous être en accord avec ce star-architecte ? Ni oui ni non. Disons que l'architecture "globale" et "contextuelle" de ses bâtiments géants hypermodernes (que son agence tente d'enraciner dans un désert où des néo-bédouins ont été biberonnés aux pétrodollars) me séduit autant que l'architecture "globale", "zadiste", "molle" des y(a)ourtes où survivent les néo-guerriers mongols de l'écologie radicale. Ce n'est pas méchant, ni même ironique, nous aimons vraiment ces extrêmes, car il faut y voir énormément de détermination et de bonne volonté. Disons que ceci reste malheureusement de l'architecture en déshérence, paumée dans les zones, au milieu d'un désert, au raz d'un sol brûlant, frôlant la surface et la réalité sans parvenir à atterrir. Attendons qu'ils découvrent Bruno Latour et son matérialisme pratique. Regardons en géologue en caressant le sol, en creusant le sous-sol, en se tapant la tête dessus avant de penser à saisir un marteau. Pour résumer, Jean Nouvel n'est jamais très loin d'atteindre son but, certainement très proche du nôtre, du vôtre, de celui qu'il faudrait atteindre, mais il ne fait qu'effleurer prudemment ce qu'il faudrait creuser sans ménagement

Enfin, tout ce préambule déviant, mi-figue mi-raisin, pour dire un grand MERCI à Jean Nouvel. Car nous ne pouvons qu'admirer le propos qu'il tient face à la question d'Arnaud Laporte dans sa "masterclasse" qui s'adresse aux jeunes poètes en voie de disparition... Il dépasse tous les enseignements pédagogiques institutionnels en leur rappelant simplement que l'architecte n'est certainement pas un artiste. Voici l'échange, que j'ai pris soin de saisir scrupuleusement par écrit : 

Ci-après, transcription écrite d'une réponse de Jean Nouvel à Arnaud Laporte  (franceculture.fr/emissions/les-masterclasses), et quelques interrogations...

mardi 16 avril 2019

Reims-Paris // reconstruire une cathédrale

Cathédrale de Reims, sans charpente, par P. Castelnau, 1917, fonds Albert-Kahn
[Ajout du 15 mai 2019 : voir la réaction du plus grand spécialiste de la question, Frédéric Epaud, dans un article de Géo : "Six idées reçues sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris" ]

"Incrédulité", "tristesse", Notre-Dame de Paris était en flamme cette nuit ! Comment ne pas parler de ce drame sur ce blog ? Reconstruire n'est pas uniquement un projet de société tourné vers l'avenir, il faut parfois en passer par la "reconstitution", rebâtir les piliers qui fondent notre pensée autant que notre paysage. Notre-Dame de Paris, c'est l'invention en France du Patrimoine, du Romantisme, du Gothique, ceci pour ne parler que d'un petit instant dans un millénaire d'histoires (au pluriel). C'est ici, au XIXe siècle, que s'ouvre un nouveau récit historique, plus conscient de lui-même, de son devoir de mémoriser les réalités humaines et matérielles. Comment "reconstituer" un tel lieu de mémoire ? Au préalable, il faut mener l'enquête en cherchant un précédent : évidemment, on pense à Reims en 1914-1918. Il aura fallu une bombe incendiaire, des stocks de paille accumulés au pied de l'édifice et des échafaudages en bois pour que les flammes se propagent depuis la tour nord de la façade occidentale jusqu'à la charpente (conférence de la cité de l'architecture). Le feu doit couver des heures durant et atteindre des températures très élevées pour se propager aux épaisses pièces de chêne qui la constituent. Et il faut, dans le cas de Reims, que les bombardements durent quatre ans pour provoquer l’effondrement de la voûte.

"Colère", pour ma part : contrairement à Reims, ce n'est pas la guerre qui a touché Paris, c'est la bêtise de notre temps où l'économie de quelques euros nous coûte des milliards. Le premier de nos "monuments nationaux" a brûlé à une époque où caméras, surveillance automatisée, alarmes, drones, pompes, tuyaux ne coûtent rien. Mais l'argent n'est plus là, pas la moindre piécette pour ça ou pour de menus travaux. L'argent s'enferme depuis une quarantaine d'années dans une spéculation absconse, se dissout dans l'abstraction du monde financier et dans l'irréalité de nos écrans. Le progrès du virtuel a engendré le déclin du réel, et il faut être d'une grande bêtise pour nier ce phénomène. Comme beaucoup, je suis entré dans une "fureur jaune", car je vois les esprits médiocres qui nous gouvernent ne pas comprendre que leurs économies de bouts de chandelle sont ruineuses. Ces comptables égotiques et étriqués ne voient pas l'absence d'avenir et l'effacement du passé qu'ils provoquent. Notre président, qui fut le dernier a réagir (à 23h30), probablement pris dans la panique de ses communicants, peut clamer que l'on va reconstruire : c'est son rôle dans l'ère d'une post-vérité où tout semble affaire de volonté... Moi, je sais que je ne suis pas prêt de revoir Notre-Dame, connaissant le faible taux d'écoute des personnes compétentes, sachant le triste état de la main d'oeuvre, ayant constaté la gestion de nos forêts tournées vers l'exportation... Pis encore, j'imagine la question qui se posera en découvrant la réalité de nos moyens face aux besoins : faut-il vraiment refaire à l'identique ? Cela prendrait trop de temps... Alors, on va en conclure qu'il faut du "neuf", du "vite fait bien fait", idée prônée par un quelconque "starchitecte" se présentant aux médias comme un super-héros de série télévisée. Nos comptables-gouvernants choisiront évidement cette ultime option, celle qui correspond à leur mentalité forgée sur petit écran.

"Inquiétude", également : pour Reims, le monde entier s'était déjà mobilisé, mais politiques et journalistes étaient trop occupés à fabriquer la propagande anti-allemande. Il y a eu une souscription et les milliardaires (qui étaient alors américains), quelques riches à travers le monde, ainsi qu'un bon nombre de bourgeois rémois ont vidé leurs poches en ayant une seule exigence : que cela ne brûle plus. Heureusement, la question de la reconstruction restait aux mains des "pratiquants" et des "savants", ceux qui connaissaient les faits matériels. C'était l'époque où les "intellectuels" ne travaillaient pas au service du gouvernement et affrontaient des questions populaires en y répondant avec expérience, intelligence et modestie. Associés à des architectes compétents (sans être célèbres), ils vont résoudre le problème. Un génie de l'architecture, Henri Deneux, est finalement nommé par la hiérarchie des Monuments Historiques. Il va sacrifier sa carrière et sa vie pour reconstruire la cathédrale de façon respectueuse et moderne... Il invente une charpente constituée d'éléments de ciment armé préfabriqués (photos sur wikipedia), en s'inspirant des pièces courtes imaginées par un autre génie de l'architecture : Philibert Delorme. Longue filiation, transmission de savoirs, émulation, innovation, amélioration, génie humain, abnégation, puissance financière, main d'oeuvre qualifiée, fiabilité administrative, retrait des politiques face aux experts, et beaucoup de patience : voici quelques ingrédients pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Quant à la durabilité ? Qu'elle ait fait ses preuves, en ayant déjà duré... Bref, pour Paris, on est mal barré...

Ci-dessous, le magnifique portrait d'un sculpteur devant la cathédrale de Reims, en 1917, autochrome de Paul Castelnau, fonds Albert Kahn (qui fut très sensible au drame de la destruction et à l'intelligence de la reconstruction).

lundi 10 septembre 2018

Reims 1920 // baraques provisoires et histoire durable



Le tocsin sonne le premier août 1914. Placardée dès le lendemain sur un mur de Reims, cette affiche suit le "désordre" provoqué par l'invasion du Grand-Duché et annonce le fameux "ordre" de mobilisation générale qui suit immédiatement et que l'on retrouve dans tous nos livres d'histoire. Le maire de Reims, Jean-Baptiste Langlet, appelle au calme ses concitoyens. L'image semble dater d'hier... En réalité elle a un siècle et provient des collections extraordinaires du musée Albert-Kahn... Qui sait que les fameux "autochromes" de la Première Guerre mondiale s'étendent plus largement ? Et pourtant, ces photographies en couleur offrent une série d'images uniques au monde, par sa volonté de couvrir systématiquement le territoire en poursuivant la logique de la Mission héliographique. On découvre Reims immédiatement après les destructions, au tout début des années 1920. Un lieu de mémoire s'est imposé depuis l'incendie de la cathédrale relayé dans le monde entier. Les historiens réécrivent l'aventure du "joyau gothique", lui offrent la première place, font de "l'école de Reims" le point de départ de la sculpture médiévale et inventent le "Sourire de Reims". La tête du fameux ange est tombée sous les bombes, mais la statue de Jeanne d'arc, elle, a résisté à l'ennemi et semble prête à en découdre. Pour dénoncer le coupable, on place de chaque côté du portail occidental les canons de 77 allemands ! On sait aujourd'hui que les choses sont plus compliquées et, si la cathédrale est déjà un modèle pour Viollet-le-Duc, elle n'est pas le lieu d'invention du gothique ou de l'ange au sourire... Peu importe la part d'exagération, les touristes arrivent en masse afin de visiter la "ville martyr" (Reims 14-18), aussi nombreux qu'à l'époque des sacres. Et les habitants installent déjà des baraquement pour que l'on puisse acheter des souvenirs, des biscuits et des bouteilles de champagne. Les grandes maisons multiplient alors les visites des caves, c'est souvent tout ce qu'il reste à voir et cela constituera une nouvelle attraction, très prisée sur ce chemin de pèlerinage emprunté par les familles de poilus.

Pendant ce temps là, partout dans la ville, des baraquements s'installent. Ce ne sont pas des logements, car la plupart des habitants se réimplantent hors de la ville, mais des commerces. On voit les ossatures se monter partout, parfois pour être remplies d'agglomérés en mâchefer ou de briques. Mais la plupart sont en bois et s'étendent dans les secteurs qui ne doivent pas être reconstruits : places, parcs, abords des grandes avenues... Ce ne sont pas les baraques "Adrian" réutilisées après avoir abrité les poilus, suivant  un récit que l'on trouve répété à l'infini sans qu'il soit contrôlé, mais la plupart sont bel et bien en bois, offrant un paysage peu banal. On pourrait imaginer que les riches forêts de la région, des Ardennes et d'Argonne, auraient pu fournir la matière première mais ces bois là étaient garnis d'éclats d'obus. Sans doute viennent-ils d'un peu plus loin, des forêts de Normandie, de Touraine, des Landes. 

Paul Marchandeau, maire de la ville à partir de 1925, se lasse vite et dénonce ces constructions qui donnent à la ville "un aspect semblable aux cités du Transvaal ou du Colorado quand on découvre un filon" (cité par le journal L'Union, le 7 octobre 2016). Et ce n'est pas faux. Mieux encore, contrairement aux clichés du Far West, on dispose à Reims de très belles images aux couleurs vives avec les devantures de boutiques. Inutile de revoir La ruée vers l'or, on y est déjà, et tout en couleur ! On l'appelle la "Ville en bois" et elle est implantée sur les Promenades entre la Porte de Mars, la gare et le cirque. L'architecture semble singulière, minimale et fonctionnelle - sans aucun doute héritée des constructions traditionnelles qui entourent les grandes forêts françaises. Les dessins sur les façades et les intérieurs de boutiques nous replongent cependant dans les Années folles. Le phénomène est étonnant, mais on dispose, grâce à ces autochromes, d'une ressource beaucoup plus riche et plus sensible sur la Première que sur la Deuxième Guerre mondiale, où le noir et blanc domine. Il faut également bien mesurer le fait que la première reconstruction est mieux couverte par la propagande car les destructions sont celles de l'ennemie et les vainqueurs sont d'autant plus fiers de montrer les résultats. Pour la Seconde Guerre mondiale, la quasi-totalité des bombardements étaient ceux des Alliés et il devient très gênant d'évoquer l'étendu des dégâts et la lenteur du redressement. Il faut à peine dix ans pour reconstruire Reims (1918-1928) et plus de vingt pour Le Havre (1945-1965)... Il ne s'agit pas seulement d'une affaire de budgets, il y existe une grande différence dans la perception, pleinement comparable aux politique de valorisation menées sur les sites de la victoire de Verdun et de la défaite du Chemin des Dames, le premier lieu que l'on va glorifier, et le second que l'on va s'acharner à effacer...

dimanche 20 mai 2018

Henri Lancel // vente Tradart

Intérieur de la villa Le Ponant au Home sur mer, créé en 1955 par Henri Lancel

La biographie de l'architecte-décorateur Henri Lancel reste un mystère, bien qu'il figure dans la prestigieuse liste des Portraits de décorateurs dressée par Pascal Renous en 1969... Les connaisseurs en "art utile" savent qu'il fait une apparition soudaine et remarquable dans le mobilier de grande série (Henri Lancel // Lévitan 1955). Les fins observateurs peuvent encore découvrir son nom par la suite, s'ils lisent les petites lignes sous les publicités Formica en 1958... Il devient un certain temps le spécialiste de ces meubles modernistes aux plateaux couverts par ce matériau robuste et vivement coloré ; sa préférence allant vers le bleu... Après ces débuts à la fois créatifs et industriels, il fait une présentation  remarquée au Salon des artistes décorateurs de 1959 en exposant un bureau de direction intégrant un luminaire exécuté par Mathieu. Cette apparition parmi les "officiels" lui permet de s'introduire dans l'ultime grand projet des artistes décorateurs français : le paquebot France ! C'est ainsi que les amateurs de Transatlantiques connaissent bien son nom, grâce à ses petites commodes en aluminium, (avec façade adaptée à la décoration de la cabine : gainée de tissu blanc, noir, bleu, ou laqué façon écaille, bleu dur ou brun). Ils comptent parmi les rares meubles retrouvés de ce "géant des mers", après son abandon au Havre et son démantèlement (en 2007), passons...

Pour en savoir plus, il est indispensable de franchir l'estuaire de la Seine, d'aller de "l'autre côté de l'eau" jusqu'à Deauville. Grâce à l'indication donnée par le commissaire priseur James Fattori, lors de sa préparation de la vente du 27 mai (Tradart), nous pouvons découvrir un intérieur d'exception permettant de retracer un projet architectural d'Henri Lancel, daté de décembre 1955. On s'aperçoit que ces fameuses petites maisons en série (Henri Lancel // Printemps 1954) n'ont pas été seulement théoriques : ce créateur déjà prolifique dans le mobilier participe également au "mouvement" des villas  modernistes. Il s'agit de la villa "Le Ponant" située au Home-sur-Mer (actuel Home-Varaville) dans le Calvados. L'ameublement n'est malheureusement pas de l'architecte, le goût des occupant allant plutôt vers une modernité plus rustique. Cependant, en matière d'éclairage, les équipements de la maison semblent bien correspondre : de très beaux luminaires de Mathieu se découvrent dans la maison - prouvant une collaboration ancienne entre le l'architecte-décorateur et le fameux éditeur.


samedi 7 avril 2018

Das Dorf im Warndt // Allemagne 1941




Des rumeurs sur le buffet de cuisine en bois blanc (Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs) nous ont progressivement entraîné du côté obscur du design (Buffet de cuisine // Origines 1913-1937). Effectuant le tour du monde du design dans les années 1930-1950, il serait absurde de ne jamais regarder du côté de l'Allemagne : celle-ci va violemment dominer l'Europe et influencer ses voisins. Sans enter dans le dark tourism, il ne faut pas non plus se voiler la face. Mieux vaut affronter cette réalité et voir comment le design a été exploité par les totalitarismes. Sa connivence avec le fascisme, le nazisme, le stalinisme puis le capitalisme ont longtemps été mis en accusation... avant que l'on pénètre dans l'ère amnésique contemporaine... C'est pourtant dans le contexte naissant des trois ou quatre totalitarismes (si l'on y ajoute un certain libéralisme sauvage, innommé et mal-classé car nous  baignons toujours dedans) qu'est née l'idée d'afficher un design social dans des appartements témoins. Cela se passe lors du duel de mâles dominants que se livrent Mussolini et Hitler. Le premier ayant montré sa capacité à faire des logements populaires à la Triennale de Milan, le second s'y met en décidant la création d'un village situé dans la Sarre, un territoire qu'il convient de "germaniser" après son bref passage sous l'administration française. Entouré des frontières ennemies (Feind), ancienne poche communiste, ce choix n'est pas celui du hasard : il s'agit de concevoir un outil de propagande plus que de progrès ! Le village-modèle a été conçu par le service de l'urbanisme de la ville de Sarrebruck (située à une vingtaine de kilomètres) par les architectes Georg Laub et Hermann Stolpe, sous la direction de l'urbaniste Walther Kruspe, membre du Parti National Socialiste (NSDAP). D'après le site Memotransfront, ce projet a été lancé le 24 novembre 1936 et prévoit 122 logements de colons (Siedler), avec des maisons individuelles et cinq immeubles collectifs dits populaires. En 1938, les constructions sont achevées et, trois ans plus tard, en novembre 1941, un numéro de la revue Innendekoration est spécialement consacré à ce sujet, tentant de montrer par l'image une application concrète de l'idéologie nazie dans la vie quotidienne, visible dans l'urbanisme, l'architecture, l'ameublement et la décoration...

Personne ne sera surpris d'apprendre que tout cela est absolument affreux ; pour être précis, effrayant plutôt qu'affreux car le mobilier n'est pas inintéressant. Évidemment, celles et ceux attirés par l'uniforme apprécieront, mais les autres (souhaitons qu'ils·elles soient nombreux·ses) auront la nausée. Les meubles ne sont pas spécifiquement laids, ni l'architecture classico-rustico-moderne. Tout cela est extraordinairement ordinaire, et l'on a fait pire depuis. Non, c'est l'agencement, la mise en scène, l'orchestration de cette "banalité" qui fait peur. Exactement comme les êtres humains présents sur quelques photos : ce sont des enfants, qui ressemblent à tous les autres enfants à travers le monde. Rien de plus innocent et même de sympathique. Mais regardons mieux les poses et la manière de se répartir : les garçons sont en uniformes (Hitlerjugend) et étrangement alignés, certains en rang, ils se préparent déjà pour conquérir. Les filles sont isolées et tiennent la pose, ou font une ronde, mais elles sont sous contrôle et n'expriment aucune spontanéité... Le photographe ne les a pas surpris : ils tiennent la pause - assumons la faute car ce n'est pas une posture du corps mais un arrêt du temps. Ils sont venus là pour obéir dans un saisissement, car ce photographe représente le pouvoir. La plupart des gens sont donc précisément placés dans les coins, et restent immobiles comme des piquets dans des espaces vides démesurés... Et les maisons aussi sont étrangement positionnées, les chaises également. Tout est trop bien rangé, trop au milieu, trop sur le côté, trop exactement en diagonale. C'est précisément dans cette association figée du "trop" et du "banal"(qui n'est pas si évidente à remarquer) que réside l'effrayante singularité des extrêmes. Ce pouvoir sur tout (jusque dans la banalité des gestes et des objets quotidiens) peut définir le "totalitarisme" : il faudrait y repenser.

Toutefois, nous ne sommes pas là pour vérifier la justesse de l'analyse d'Arendt et digresser sur ses implications. Il faut en revenir aux faits et aux meubles.  L'architecte signalé dans toute les légendes est un certain Karl Sützer, mais il n'a laissé aucune trace. Ce fut le héros d'un jour, pas glorieux. La plupart de ses meubles évoquent grossièrement le design anglais des Arts & Crafts (Gordon Russel) avec quelques citations scandinaves (Carl Malmsten), mais sans finesse à cause d'ajouts rustiques (accentuation des caissons, effets de doucines, d'accolades). Seul un fauteuil à oreilles de Karl Nothhelfer détonne dans cette ambiance par son côté confortable et organique, presque chaleureux. Mais il n'est qu'une imitation d'un modèle suédois. On le dirait perdu. Le créateur reste encore dans les mémoires et il le mérite, c'est bien le seul. Par contre, cette cité vaut surtout en tant qu'élément de comparaison avec ce que les Suédois réalisent au même moment à Malmö et qui ouvrira ses portes en 1944-45 (Nordiska Kompaniet // Cité de Malmö). Il faut analyser : qu'est-ce qui ne fonctionne pas ici et qui marche parfaitement à Malmö ? C'est la question.


mercredi 4 avril 2018

Le Havre (1517-2017) // massacre patrimonial

ce projet de mentule spiralée n'est malheureusement pas une blague, c'est signé et vendu....




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Pétition : https://www.petitions24.net/petition_contre_le_projet_de_la_tour_videcoq
Analyse : http://archipostalecarte.blogspot.fr/2018/04/projet-videcoq-le-havre-une-catastrophe.html

Pour ceux qui l'ignoreraient encore, Le Havre est un cas unique au monde de patrimoine de la Reconstruction entièrement préservé : plus de 10 000 logements et une dizaine d'ensembles monumentaux dessinés par Auguste Perret et les célèbres membres de son Atelier, cent hectares à parcourir et à découvrir sans autres interventions que celles d'Oscar Niemeyer, Georges Candilis, Guy Lagneau, Guillaume Gillet... Impossible de faire mieux ! Du coup, le champ du possible ne s'ouvre qu'en direction du pire. Et le pire arrive, comme prévu. Pour tout avouer, cela n'est pas pour rien dans mon départ précipité hors de cette ville... Les non-initiés pouvaient se réjouir d'une inscription par l'Unesco sur la Liste du Patrimoine mondial. Moi-même, pourtant septique, je croyais encore à la protection du classement au titre des Monuments Historiques et à la rigueur des ABF qui défendent l'intérêt de notre patrimoine contre les puissances de l'argent. Hum ! Humpf ! Humpf ! Pardon, j'ai avalé de travers. Bref, je pensais pouvoir partir l'esprit libre (Le Havre // sauvé par les Monuments Historiques) et vivre paisiblement dans l'exil. Eh bien, non ! J'étais déjà loin et heureux quand Claude et Jean sont venus me trouver afin de m'annoncer le massacre. La vie havraise vous rattrape, où que vous soyez. Et mes amis me signalent une monstruosité incongrue qui va pousser d'ici peu, en plein milieu de la célèbre perspective du bassin du Commerce. Cet " Objet Voyant Non Identifié " est destiné à " re-densifier l'hyper-centre ", selon des experts locaux, grâce à ses 70 logements (rappel, pour ceux qui ont des problèmes avec les maths : 10 000 + 70 = 10 070). Mais, dans un rationalisme politique, on voit se dessiner un mode de calcul différent partant de cette tour-tournante.

C'est la première dans une longue série qui s'annonce - une sorte de test grandeur nature - et si celle-là passe, alors la voie sera huilée, les autres pourront se glisser sans entraves...

J'ai entendu Claude et Jean. Bien que ce ne soit pas dans mes habitudes, je signe la pétition, en me justifiant le plus sérieusement possible : " STOP ! Comment peut-on défendre à la fois l'Unesco et cette destruction paysagère, sur la perspective la plus emblématique du Havre ? Comment ose-t-on mettre en avant l'idée de dynamiser ce quartier grâce à quelques crèches, sur l'emplacement même des écoles que la municipalité vient de fermer ? Comment est-il possible d'imaginer que la décroissance du Havre n'est liée qu'à un problème de logements, et à cet endroit précis ? Comment des architectes peuvent-ils être assez incultes et prétentieux pour imposer un projet si médiocre aux côtés d'Auguste Perret et d'Oscar Niemeyer ? Comment justifier le silence des responsables locaux, des médias, des experts ? Une seule explication : le vide, la peur, le désarroi que provoque la MISERE STRUCTURELLE du Havre. Oui, la détresse intellectuelle et financière, voici la seule cause de la décroissance, celle de nos cités industrielles aux élites déconfites, incapables de se RENOUVELER LÀ OU IL FAUT. Acharnement à ne pas voir ses atouts, à les gaspiller. Restons-en au patrimoine moderne : démantèlement du paquebot France, castration de Niemeyer (pour une bibliothèque frigide), destruction du terminal des Transatlantiques (sous prétexte d'une usine que l'on savait fantoche). Le coupable n'est pas le tyran, mais celui qui marche à ses côtés en silence. " Voilà, c'est dit.

En font-ils exprès ? À l'évidence, on se moque une fois de plus de la naïveté des provinciaux. Voir, ci-après...

vendredi 16 juin 2017

Eric Touchaleaume // utopie plastic




Suite à une récente rencontre, dans la bonne humeur et l'émulation, avec Eric Touchaleaume - officiellement galeriste, mais en réalité aventurier et défricheur connu pour ses multiples découvertes dans les domaines du design et de l'architecture du Mouvement moderne, ainsi que pour son travail de restauration de l'Hôtel Martel, rue Mallet-Stevens - j'ai été heureux d'apprendre l'ouverture d'une exposition qu'il prépare en ce moment même à Marseille, avec son fils Elliot, sur la FRICHE DE L’ESCALETTE - Parc de sculptures et d’architectures légères (friche-escalette.com) : Utopie plastic. Pendant les deux mois d'été à venir, les visiteurs pourront découvrir trois modèles exemplaires d'habitation en plastique : La Futuro house de Matti Suuronen (1968), la Bulle six coques de Jean-Benjamin Maneval (1968) et l'Hexacube de Georges Candilis (1972) ; il sera également possible de suivre, en direct, le délicat travail de restauration d'une de ces maisons, et d'entrer pour découvrir quelques exemples remarquables de mobilier plastique. Les chanceux lecteurs de l'Art utile pouvant se déplacer jusqu'à Marseille seront les bienvenus à l'inauguration, le 23 juin à partir de 17 heures.

Une évidence raccorde ces projets de "science fiction" à la modernité d'après-guerre, quand il s'agissait de créer un habitat économique en s'ouvrant à tous les moyens techniques possibles. Le ton n'est cependant plus celui du minimum normatif, plutôt psychorigide, que dictait l'urgence. Dans les années 1960, la recherche est celle d'une "alternative", des vacances ouvrant à la libération des individus et des mœurs... S'il fallait trouver un point d'origine à ces maisons en apesanteur, dont l'âge d'or se situe entre 1968 et 1973, il faut aussi se tourner vers les hippies... C'est pourquoi je vous propose de replonger ci-dessous chez les grands ancêtres des Zadistes, architectes libre-penseurs et "artistes récupérateurs", grâce à un article publié dans la très officielle Architecture d'aujourd'hui, en décembre 1968 (pp.82-84), entièrement consacré à la communauté de Drop City, Colorado (wiki). Belle époque, où l'alternative ne consistait pas à revenir le plus en arrière possible, mais au contraire à trouver dans un passé proche l'autre façon d'inventer l'avenir...


lundi 20 février 2017

Bauhaus // réception française en 1930



L'exposition du Musée des arts décoratifs sur le Bauhaus prend fin le 26 février 2017 (La Fabrique de l'histoire // France culture). Elle porte sur " l'esprit du Bauhaus ". On y redécouvre le Walter Gropius de 1919 avec, en figure de proue, son mythe du bâtisseur de cathédrale. L'urbaniste-architecte-artiste-enseignant s'est approprié ce rôle en devenant chef d'orchestre de multiples corps de métier. L'exposition montre très bien cette diversité d'approche. Elle est splendide, éblouissante, inépuisable par la diversité de son contenu. Un " utilitariste " aurait toutefois préféré un travail sur la " réception " du Bauhaus plutôt que sur son esprit. Car l'histoire des vainqueurs doit s'écrire sous le regard des perdants, sinon elle n'est plus que de la propagande. En effet, la réception permet de conscientiser le choix des supports et des commentaires en nous indiquant, par répercussion, par l'extériorité même du regard, les " esprits " du temps et du lieu selon " l’œil " d'un individu autre ou d'un groupe ayant des intérêts divergents (un " œil " qui va s'identifier en miroir). En considérant ce principe, on trouve que le Bauhaus millésime 2017 répond trop à l'imaginaire-propagande de 2017 : le démiurge du Bauhaus est excessivement conforme à la vision du design dans notre espace-temps mondialisé, celui où un pseudo-créateur se place devant un écran, procrastine sur la toile et imagine des " choses "; certes, c'est relativement moins creux que le pseudo-consommateur qui " surfe " dans des " trucs " pour les acheter, mais l'un comme l'autre ignorent le " système " de " matérialisation " de ces " choses ". Personne n'y regarde de trop près, chacun préfère se concentrer sur l'acte de créa-consommation en oubliant toute la chaîne qui conduit la " chose " jusque chez soi, de la production à la réception. L'exposition permet donc de comprendre une différence essentielle : au commencement du Bauhaus était une volonté d'abolir la distance création-production-réception. Depuis, nous avons suivi le chemin inverse, beaucoup beaucoup de chemin... Pour le voir, il faut étudier la réception du Bauhaus, constater qu'il est presque ignoré avant 1929. C'est seulement en 1930 qu'il est invité à participer au Salon des Artistes décorateurs pour combler un autre " vide ", celui des membres de l'UAM. C'est la deuxième rencontre franco-germanique après celle 1910 (Deutsche Werkstätten // Salon d'automne). Mais, en 1930, le Bauhaus a lui-même déjà beaucoup changé. Ci-dessous, les illustrations et l'article un peu confus d'André Salmon publié dans Art et décoration. qui décrit ainsi l'Allemagne, " pays où le faux pas d'un passant donne le moins à rire ou pas du tout ." Mais une autre critique est plus incisive et profonde, elle a été découverte par Yvonne Brunhammer en 1990 (cf Art utile // Biblio) : il s'agit d'un texte de Pierre Lavedan publié dans L'Architecture qui évoque la " belle caserne en acier " de M. Gropius avec ses " cellules propres, nettes et engageantes comme le cabinet du dentiste ". J'ai reproduit l'intégralité du texte. Il est parfait, terrible, cinglant, extraordinaire, surtout aujourd'hui où le purisme de l'ultime Bauhaus envahit chaque millimètre et chaque seconde de notre quotidien. Tant de contrition, et ceci sans le moindre besoin de religion ! Pertinentes, aussi, ces phrases sur l'art et l'utile.

dimanche 21 février 2016

Le Havre // sauvé par les Monuments historiques

Les îlots d'habitation V40 et V41 de l'Atelier Perret "Monument historique"

On peut maintenant partir d'ici l'esprit tranquille... Les ISAI seront dans peu de temps classés au titre des Monuments Historiques. Il faut féliciter Fred et Pascal, résidents et défenseurs des ilôts V40 et V41 (v40v41.fr), à l'initiative de cette demande approuvée par la CRPS (Commission Régionale du Patrimoine et des Sites) et par tous les copropriétaires (à l'unanimité). Nous le savons, tous, ici et ailleurs, malgré l'Unesco, le "Label XXe", l'AVAP, "Ville d'art et d'histoire", et toutes les initiatives prises par la Ville depuis quelques années, le centre reconstruit n'est absolument pas à l'abri des destructions et des restaurations destructrices. Beaucoup les ont déjà remarquées le long de la rue de Paris où les finitions, qui signent la qualité du béton Perret (banché, ciselé, grésé, bouchardé, lasuré), ont été effacées par un sablage grossier ou cachées sous un indécrottable barbouillage de peinture grisâtre ou marronnasse. Mais ce n'est encore rien, relativement à ce qui se prépare... Il fallait donc en revenir une fois de plus à la sécurité des bons vieux "MH" de la Monarchie de Juillet. Ici, ils marquent l'aboutissement d'un travail de valorisation, et un soulagement, car on peut aujourd'hui compter sur les habitants pour défendre eux-mêmes et dans l'indépendance politique leur patrimoine. Quelque soit l'avenir, ce bout de Reconstruction n'est plus sous la menace d'une incompétence de décision ou d'expertise... Ici, non seulement les façades sont protégées, mais aussi les espaces communs (cours, halls, escaliers), l'intérieur du café "Au Caïd", ainsi que deux logements, dont l'Appartement témoin Perret. Question prestige, chaque lieu va pouvoir arborer la célèbre plaque émaillée au labyrinthe. Quant aux arguments, inutile de les lister, ils sont illustrés dans les photographies ci-dessous : la bonne préservation du bien et la continuité entre intérieurs et extérieurs, depuis l'échelle monumentale des perspectives donnant sur l'église Saint-Joseph et l'Hôtel de Ville, jusqu'aux détails qui entourent chaque porte d'entrée. Un exemple, pour l'anecdote, les poignées dans les halls : en acier peint dans les immeubles bas et en inox dans les tours, en fonction du nombre de passage. C'est un cas parmi tant d'autres, permettant d'illustrer le sens tout "perretien" de l'économie et du détail....

samedi 23 janvier 2016

Candilis II... le retour // vente Leclere

Présentation du mobilier Georges Candilis de la galerie Clément Cividino

Après un article rédigé il y a presque deux ans (Candilis // Artcurial vente du 19 mai), il faut revenir sur ce sujet qui fait boule de neige depuis la préemption du Centre Pompidou. Un article de L'Indépendant a depuis donné les circonstances de cette redécouverte : " Pour en arriver là, il a fallu le lent et minutieux travail de Clément Cividino, l'artisan de la renaissance de l'Hexacube de Candilis qui a conçu l'exposition présentée à Leucate pour le centenaire de l'architecte en juillet 2013. "En 2004, tout ce qui était encore sur place aux Carrats a été jeté dans deux bennes avant que la saison ne commence. Ce mobilier en bois ne correspondait plus aux exigences des normes de sécurité", raconte Clément Cividino qui a retrouvé, quelques années plus tard, lors de ses recherches sur Candilis, les rares chaises et tables abandonnées sur place dans des placards. Personne ne s'intéressait alors à Candilis… Mais la passion et la détermination ont fini par porter leurs fruits pour ce collectionneur atypique. " Il faut toujours en passer par cette phase de rejet, de détestation, de re-normalisation, parfois de destruction, pour ensuite re-découvrir. Chacun comprend désormais l'intérêt de l'hyper-simplicité du brutalisme rationnel de Georges Candilis et d'Anja Blomstedt. Qui peut, aujourd'hui, ne pas avoir de sympathie pour ce moment où l'on voulait réduire, démultiplier, alléger l'habitat, et finalement s'en désaliéner afin d'être toujours plus libre et plus humain. Un sommet atteint plus tard, visible en détail à travers deux beaux articles consacrés aux Hexacubes, dans As-tu-déja-oublié  et dans archipostalecarte. Après la redécouverte, chacun attend désormais la renaissance. Mais ces beaux meubles scolaires qui nous replongent dans les Goldens Sixties, ne doivent pas faire oublier que les Seventies qui vont suivre étaient plutôt une utopie pour adultes. Peut-être la fin de la projection du rêve encore normatif issu de la reconstruction ? Mais voilà presque 50 ans que nous rétro-pédalons. Le monde s'enferme, s'encombre, s'alourdît pour se protéger d'un je-ne-sais-quoi qui a fini par devenir quelque-chose, suivant le principe de la prophétie autoréalisatrice. Maintenant, ça suffit. Souhaitons que cet intérêt soit le signe précurseur d'un intelligent retournement. Ci-après le mobilier de la vente Leclere du 9 février 2016...

After an article published two years ago, we must return to this subject that snowballed since the acquisition by the Centre Pompidou. An article in L'Independent gives the circumstances of this discovery: "To get there, it took the slow and painstaking work of Clement Cividino, the architect of the renaissance of Hexacube who Candilis designed, an exhibition in Leucate for the architect's centenary in July 2013. "In 2004, everything was still there to Carrats was thrown into two buckets before the season begins. The wooden furniture no longer met the requirements of safety standards, "said Clement Cividino who found a few years later, during his research on Candilis, the few chairs and tables abandoned in place in cupboards. Nobody s' so interested in Candilis ... But the passion and determination finally pay off for this atypical collector." Always go through that rejection phase of detestation, re-normalization, sometimes destructive and then re-discover. Everyone now understands the value of brutalism and hyper-rational simplicity of Georges Candilis and Anja Blomstedt. Who can today have no sympathy for that moment when you wanted to reduce leverage, reduce habitat, and eventually alienate in order to be ever more free, more human. A peak later visible in detail through two fine articles on the Hexacubes in  As-tu-déja-oublié and archipostalecarte. After the rediscovery, everyone expects rebirth. But these beautiful school furniture that take us back in the Sixties Goldens, must not forget that the Seventies that followed were rather a utopia for adults. Perhaps the end of the projection of the dream still normative resulting from the reconstruction? But now, almost 50 years that we back-pedaling. The world is locked up, is a hitch, gets heavier to protect anything that eventually become something much, according to the principle of self-fulfilling prophecy. Now is enough. Let us hope that this interest is the early sign of a smart turnaround. Below Leclere sale, February 9, 2016 ...


jeudi 26 novembre 2015

Micro-musée // journée de conférences

Extrait de "pièces de vie" (Compagnie du Pianb à pouçes, ph. Thomas Malgras VdH, 2010)

Demain s'ouvre une journée de conférences intitulée Micro-musée : interpréter un espace du quotidien. L'accès est libre pour assister à différents exposés qui ont pour objectif de présenter plusieurs célèbres musées où l'architecture domestique est placée dans une démarche patrimoniale dynamique, allant de la reconstitution à l'identique jusqu'à la confrontation au présent, en passant par l'analyse sociale ou la création artistique. Les lieux représentés vont faire rêver tous les amateurs d'architectures modernes et d'autres rêves utopiques : le Familistère de Guise, le Musée d'histoire urbaine et sociale de Suresnes (avec son futur appartement témoin), le Prefab Museum de Londres et les préfabriquées du relogement d'urgence de l'association Mémoire de Soye, près de Lorient, l'association La Première Rue dans la cité radieuse de Le Corbusier à Briey, l'Unité d'habitation de Firminy-Vert et la Fédération des habitants des Unités d'habitation de Le Corbusier, l'exploration ira même jusqu'aux années 1980 avec Nemausus de Jean Nouvel. Il ne manquait que le Musée urbain Tony Garnier à Lyon, l'AMLOP et le tour était presque complet... Ce sera pour une prochaine occasion. Pour l'instant, il s'agit de poser les premières bases : en bref, comment mettre le logement urbain en musée, sans briser tous nos bons vieux rêves ? C'est la question à laquelle doivent répondre les intervenants. Ils présenteront, tour à tour, des sites culturels mettant en scène un ou plusieurs logements significatifs de l'histoire des utopies urbaines, de l'architecture et du design. Les communications concerneront la création d'outils interprétatifs permettant de s'adresser à un public élargi, l'objectif général consistant à poser les bases d'une problématique muséographique commune : trouver des techniques de préservation et de valorisation adaptées aux petits espaces du quotidien qui définissent le "micro-musée". La journée est organisée par le service Unesco-Ville d’art et d’histoire. C'est au Havre, au Musée Malraux (MuMa). Résumés ci-dessous...

Tomorrow opens a conference day entitled Micro-Museum: interpreting an everyday space. Access is free to attend these conferences which aim to present several examples of famous museums where domestic architecture is placed in a dynamic patrimonial approach, from identical reconstruction up to confrontation with present, through social analysis or artistic creation. Places represented the will to dream all lovers of modern architecture and other utopian dreams: Familistère de Guise, garden city of Suresnes (with its show flat), The Prefab Museum in London and a same experience in Lorient, the Cité radieuse of Briey (and a model apartment furnished by Pierre Guariche), the Le Corbusier Federation of the inhabitants of housing units, and an exploration until the 1980s with Jean Nouvel's Nemausus. Only missing Tony Garnier and his modern city ... It will be a next time. Now, these are the foundations: in short, how to put the urban housing inside a museum without breaking all our good old dreams? This is the question that must meet various stakeholders. They will present alternately cultural sites featuring one or more significant housing of urban utopias, modern architecture and design. Communications will concern the creation of interpretative tools to address a wider audience, the general objective of laying the foundations of a common museum problem: finding preservation and valuation techniques suitable for small everyday spaces define "micro-museum". The day is organized by the Unesco department of Le Havre. The event happens in the Malraux Museum (MuMa). Abstracts below ...

samedi 31 octobre 2015

Noisy-le-Sec // webdocumentaire

cité expérimentale du Merlan, à Noisy-le-Sec, illustration du webdocumentaire

Merci à Caroline Bougourd de m'avoir informé sur la diffusion en ligne d'Une balade au Merlan réalisé avec Robin de Mourat et Loup Cellard. Félicitation pour ce travail et souhaitons que ce patrimoine exceptionnel à échelle mondiale (et non nationale comme le dit, erreur ou lapsus, l'ABF) parvienne à survivre. S'il ne résiste pas à notre lamentable politique patrimoniale concernant cette période, l'endroit sera au moins intelligemment documenté. Notons que les réalisateurs ne ciblent pas la " vérité historique " du lieu, qu'incarne cependant avec excellence Hélène Caroux lors de ses interventions (Noisy-le-Sec // Cité expérimentale), mais laissent filer les témoignages jusqu'à ce que la cité et ses résidents glissent hors des rails. C'est alors que l'on retrouve les préjugés nés du trauma collectif, un " système de défense " bien rodé pour esquiver le point d'origine de la peur qui nous aveugle. Le premier consiste à croire que les bombardiers ont mal visé. Comme partout ailleurs, quelle bande de maladroits ! Faux, on ratisse large à l'époque, rien de chirurgical. C'est l'amputation systématique. Il nous faut assumer la logique du moment, chez les Alliés et chez les Nazis, non en militant anti-complotiste mais en analyste voyant la destruction dans sa dimension industrielle, celle qui se poursuit lors de la reconstruction dans l'urbanisme et la préfabrication. L'horreur, mais c'est ainsi. Nous retrouvons aussi l'idée d'une architecture reconstruite de style étranger, "à l'américaine". Vrai, puisque Noisy se veut une cité ouverte à toutes les expériences du monde mais, là encore, l'histoire globale démontre que le modèle du pavillon individuel naît au même instant aux US. Il faut évidemment relire Lewis Mumford qui s'en désole : ces pauvres femmes condamnées à attendre leurs maris... Et ces pauvres homme obligés de passer leur temps libre à tondre une pelouse et une haie... Ce qui se déroule à Noisy se passe aussi à NY, c'est la naissance d'un " style international populaire " dicté par l'industrie, elle-même manœuvrée par un État-providence ayant encore la puissance juridique de la dictature. C'est ce qu'il faut détricoter sous le bonheur de vivre placé en arrière d'une haie ayant entre 90 et 110 cm de haut, des portails blancs normalisés, des chemins en dalles de béton préfabriquées, des jardins d'agrément avec arbres fruitiers. On sent poindre l'effroi dans le paradis de l'ultime cité-jardin française... Bravo pour ce travail !

jeudi 15 octobre 2015

Roger Landault // style Hard-French

Ensemble de Roger Landault, récompensé par le CTB et le prix René Gabriel en 1955, cf. abc-rogerlandault 

Le site abc-rogerlandault.blogspot.fr présente de belles photographies de meubles avec noms et numéros des "modèles" ! Un luxe de précisions tiré des archives de l'entreprise ABC dont nous aimerions, par ailleurs, connaître l'histoire. En attendant, revenons vers Roger Landault, décorateur caractéristique de la jeune génération moderniste. Contrairement aux aînés, il ne vit ni ne meurt pour une idée mais s'adapte à des changements qui vont s’accélérant. Il surgit dans le "style 1940" au sein du Studium Louvre, s'épanouit dans la série avec l'entreprise ABC, et slalome entre les matières. Théorique en 1945 (style reconstruction // commission du meuble de France), son passage au "social" débute concrètement en novembre 1953 lorsqu'il conçoit des meubles pour un HLM situé au Pecq, dont les croquis sont publiés par le Décor d'aujourd'hui. Il cherche ses marques, vole une étagère à Gascoin, une chaise à Robin Day, un fauteuil à Hauville, une table à Gabriel, des accoudoirs aux frères Perreau, une desserte à "Bocado" : emprunts qui formeront les bases de son vocabulaire. En septembre 1954, pour un tarif de vente fixé à 260.000 francs (5.600 €), il obtient le second prix au concours du MRL avec l'ensemble "Junior" édité par ABC (Concours MRL 1954 // style HLM) où figure sa première "marque de fabrique" : une corniche arquée. En 1955, il créé une autre gamme d'éléments standards (intitulée "Dakar" en 1958) avec une autre signature graphique : une corniche débordante avec encoches sur les côtés pour se raccorder aux montants latéraux. Ces "meubles ABC" sont récompensés par le Prix René Gabriel et se trouve dans l'aménagement d'un appartement type de 5 pièces en HLM pour 400.000 francs (8.600 €) dans la "Ceinture verte" (immeuble de Jean Dubuisson). Roger Landault est l'un des premiers à assumer l'épuisement des possibilités formelles offertes par un rationalisme devenu style plus que projet, avec des manières plus que des méthodes. Il réinvente donc la "ligne" en tant qu'ornement et signature, à la manière des bâtisseurs de HLM qui, au même moment, doivent dessiner des bâtiments de construction identique (suivant les règles inventées pendant la reconstruction et appauvries par l'administration). Pour y échapper, les architectes jouent sur les plans masses (en "frise grecque") et ajoutent une petite "manie" qui permet de les identifier. Le Hard French (Bruno Vayssière [biblio 1988]) s'introduit dans le meuble et l'immeuble...

The site abc-rogerlandault.blogspot.fr presents photographs, with names of "series" and numbers of "models"! Numerous details about ABC company archives which we would, in addition, learn about its history. Meanwhile, back to Roger Landault, representative person of the young designer modernist generations. Unlike older's, he does not live and die for an idea but adapts to changes that will accelerate. He arises in the "Style 1940" for the Studium Louvre, flourishes in the serial production for the ABC Company, and slaloms between subjects. Theoretical, his "social" turn began in November 1953 when designing furniture for a council flat situated in Le Pecq, whose drawings are published by Le Décor d'aujourd'hui. He seeks its brands, steals wall-shelf of Gascoin, chair of Robin Day, armchair of Hauville, table of Gabriel, armrests of Perreau brothers, service table of "Bocado" loans that will form the basis of his vocabulary. In September 1954, for a sale price set at 260,000 francs (€ 5,600), he won the second prize in the MRL trial with the whole "Junior" edited by ABC company where his first "trademark": an arched cornice. In 1955, he created another range of standard elements (called "Dakar" in 1958) with another graphic signature: an overflowing ledge side notches to connect to lateral uprights. These "ABC Furniture" is awarded the Prix René Gabriel and ends up in the development of a standard apartment with five rooms in public housing for 400,000 francs (€ 8,600). Roger Landault is one of the first to assume the depletion of formal possibilities offered by a rationalism that project became more style, with more ways of methods. It reinvents a line-ornament as a signature, like public housing builders who at the same time should draw identical building construction (according to the rules invented for Reconstruction and impoverished by administration) then they play on Plans masses (in "Greek frieze") and add a small "mania" that identifies the author. Hard French (Bruno Vayssière) broke into the furniture ...

vendredi 25 septembre 2015

Yvan delemontey // reconstruire la France

Yvan Delemontey, Reconstruire la France. L' aventure du béton assemblé 1940-1955, éditions de la Villette, 2015

Cet ouvrage relate l'aventure de l'architecture au moment où celle-ci passe de l'artisanat à l'industrie, depuis la production en série "à pied d'oeuvre" jusqu'à la préfabrication de masse en usine. Le tout est analysé sous l'angle matériel de la construction et non comme une épopée spirituelle. C'est ainsi que l'auteur aborde sans complexe la manière dont la théorie fonctionnaliste et mécaniste moderne se fait happer par la logique des BTP. L'architecture de Corbu, Lods, Perret est moins présente que l'entreprise Mopin, Thireau-Morel ou Camus, les doctrines modernes se fixant dans des procédés techniques et des règlements administratifs. Suivant cette approche par assimilation, on constate que l'architecture connaît la même histoire que l'ameublement : les dates sont identiques, les mutations aussi, les logiques économiques et politiques coïncident. Résumons-les. Après une phase juridique pendant laquelle les idées modernes sont lissées et diffusées (sous l'Occupation), les chantiers expérimentaux se multiplient et marquent un moment exceptionnel d'émulation entre ingénieurs et architectes (pendant la reconstruction) puis, vers le milieu des années 1950, survient un basculement. Si une certaine variété formelle continue à s'afficher, la diversité technique et la finalité morale s'amenuisent à mesure que l'économie porte de plus en plus sur la main d'oeuvre. La conclusion tombe sur un élan moderne figé dans la rationalisation économique et la tradition esthétique. Cette interprétation historique revient à évoquer le passage du "projet moderne" au "style moderniste", ce qui se lit plus facilement dans l'ameublement (Henri Lancel // Lévitan). Sans doute les créateurs de meubles assument mieux cette transition car ils sont habitués à se faire traiter de "dessinateurs", "modistes", "stylistes" ou "moderniste" alors que la plupart des architectes se revendiquent encore des "arts majeurs", même s'ils sont ‑ depuis lors ‑ à la botte de l'industrie. Il faudrait aujourd'hui oublier le mot "architecte" et parler de "designer de bâtiment", pour s'obliger à faire le deuil d'une certaine modernité ou (ce que je souhaite de tout cœur) à se ressaisir et à reprendre position.

Whereas for years, this book recounts an adventure when architecture passes from craft to industry, production "on site" to mass prefabrication factory. Everything is analyzed in terms of construction and not a silly spiritual epic leading to the current highs. Thus the author unashamedly discusses how the functionalist theory and modern mechanist is caught up by the logic of construction. The architecture of Corbu, Prouvé, Perret is less present than Mopin, Thireau-Morel or Camus enterprises, modern doctrines freezing processes in technical and administrative regulations (still valid). In its receipt, architecture knows the same story as furniture: the dates are the same, mutations also, economic and political logics coincide. Summarize them: After a heavy legal phase where modern ideas are smoothed and assimilated (during Occupation), experimental projects are multiplying and mark an emulation moment between engineers and architects (during reconstruction) and, a failover occurs in the mid-1950s. If some formal variety continues to be displayed, the technical diversity and moral purpose are dwindling as the economy more and more bears on labor (and less and less on transport). The conclusion falls on destruction of modernity through economic rationalization, an interpretation to be broadcast because its advocates are few. However, a few elements seem too told me: passage of the "modern project" in "modernist style" who reads well in furniture. No doubt the designer furniture assume more easily this position because they are accustomed to being called "designers", "milliners", "stylists" or "modernist" while most architects still claiming "major arts" but - since then - they are under industral's thumb.


mercredi 22 octobre 2014

Le Corbusier à Marseille // vs style 1940



Suite à un sympathique mail de David Liaudet, rédacteur du blog archipostalecarte, voici pour identification une chose inimaginable dans l'Unité d'habitation de Marseille. Difficile de retrouver le créateur des meubles mais nous constatons immédiatement une distance avec Perriand ou Prouvé, autant qu'avec Gascoin ou Gabriel, mais une grande proximité avec le "style 1940"... L'ambiance affirme un luxe bourgeois en dégageant l'espace tout en montrant des sections épaisses, avec une excentricité si bien mesurée qu'elle évoque plutôt l'exposition de 1937 que de 1947. Et puis la touche rustico-anglo-coloniale et le masque sur le mur afin de montrer qu'on s'y connaît et qu'on aime l'aventure, qu'on a de l'argent et qu'on est puissant. Le logement idéal pour le caniche royal, soit à l'opposé de la révolution moderne, qu'elle soit radicale ou sociale. Allons plus loin et jouons le jeu en imaginant la vie d'un propriétaire pleinement satisfait d'acheter un appartement du Corbu, avec vue, et très fier de devenir par là même un homme moderne, comme il faut, sans savoir exactement ce que tout ça signifie. Il téléphone donc à un artiste décorateur de ses amis, très chic et fréquentable, qui fait venir les plus belles choses dans le goût actuel, simple mais confortable, original mais supportable. Satisfait de lui-même, l'ensemblier conseille à son client de faire photographier cette décoration qui doit remettre la mode sur le droit chemin. C'est si parfait, si léger, si équilibré dans ce cadre si original. Le photographe arrive mais le chien reste là. Tant mieux, gardons-le, il ne dépeint pas. "Ah ! Par contre, la table basse ne cadre pas tout à fait, pouvez-vous la faire tourner légèrement vers ma droite ? Merci... reculez... là... c'est parfait..." Puis la conversation se poursuit : "En faire une carte postale, vous pouvez, oui ? Oh ! Oh ! Oh ! Comme c'est amusant !" Allez, constatons que notre bonhomme a bien de l'avance : non dans la photographie, ni dans l'ameublement (où l'on note tout de même un certain décalage) mais, osons le dire, dans le profil des habitants de l'Unité... Ici comme ailleurs, hier comme aujourd'hui, le social n'est qu'un mythe destiné à séduire une élite bien plus qu'une réalité quantifiable ou mesurable. Ce cas extrême illustre une situation passée en sourdine qui mériterait pourtant d'être interrogée ! Ci-après, pour se soigner, les photographies du "véritable" appartement témoin, ouvert en juin-juillet 1949 (article du Décor d'aujourd'hui n°52), avec un mobilier qui n'était guère plus "social" mais dans un autre genre...

Following a friendly email from David Liaudet, webmaster of archipostalecarte, here for identification unimaginable thing in the Unité d'habitation (Marseille). Difficult to find the creator of this furniture but we find immediately a distance with Perriand and Prouvé, as much as with Gascoin or Gabriel, but proximity to the precious "style 1940" ... The atmosphere says a bourgeois luxury by releasing the space while showing thick sections with a measured eccentricity so that it would evoke 1937 exhibition rather than 1947. And the rustic-britain-colonial style and the mask on the wall to show that we know and love the adventure, we have money and powerful. The ideal accommodation for the poodle or the opposite of the modern revolution, whether radical or social. Let's go further and play the game by imagining the life of a fully satisfied owner to buy an apartment of Corbu, with a view, and very proud to become thereby a modern man, as it should, without knowing exactly what all this means. So phone to a friend decorator, very chic and creep, which brings the most beautiful things in the current taste, simple but comfortable, original but bearable. Pleased with himself, the decorator advises his client to be photographed his interior, must put the fashion on track. It's so perfect, so light, so balanced in this context, so original. The photographer arrives but dog stays there. Good, keep it, it does not depict. "Ah! For cons, the coffee table does not fit perfectly, you can rotate it slightly to my right? Thank you ... stand back ... there ... that's fine ..." Then the conversation continues: "Make it a postcard, you can, yes: Oh Oh Oh What fun!!!!" Come on, find that our man has a head start: not in photography or in furniture (where there is still a lag) but, dare we say, in the profile of the inhabitants of the Unit ... Here as elsewhere, then as now, the social is a myth intended to seduce more than a quantifiable or measurable reality elite. This extreme case illustrates a muted past situation which nevertheless deserves to be questioned! Below, to heal, photographs of "real" show apartment opened in June-July 1949 (Décor d'aujourd'hui, No. 52), with furniture that was little more "social" but on another style...

lundi 23 juin 2014

Exposition 2014 // Habitat provisoire 01


Samedi 28 juin à 17h30, chaque lecteur de ce blog est cordialement invité à l'inauguration d'une nouvelle exposition consacrée à l'habitat provisoire (deux ans après l'Exposition 2012 // Habitat d'urgence). Un moment important car l'Atelier Perret accueille les premiers éléments d'un baraquement MRU (type 534.10) reconstitué. Le choix du module s'est porté sur la version la plus large (éléments de 120 x 240 x 12 cm) avec des blocs spécifiques (trois "fenêtres" et une "porte"), le tout réalisé en deux semaines dans l'Atelier de notre ami constructeur Denis Bréault pour un coût de 8.000 euros (3.000 bois + 1.000 huisseries + 1.000 transport et petit matériel + 3.000 en main d'oeuvre). Cette dépense représente les deux-tiers de la façade, soit le cinquième du prix total en considérant le plancher, la toiture et les fermes. Ces chiffres indiquent que ce prototype de 65m2 revient aujourd'hui à 40.000 euros sans équipement... Le provisoire ne coûte donc pas si cher sachant qu'il peut durer très longtemps puisque les modèles de 1945 tiendraient encore tous debout s'ils avaient été mieux "traités", notamment contre le feu. Ajoutons que la reconstitution est légèrement plus grande mais surtout plus solide, mieux isolée et faite pour être montée/démontée (comme pour une yourte, il n'y a donc pas besoin de permis de construire). Bref, le rêve : maison neuve à moins de 50.000 euros, écolo-déplaçable, bricolo-artisanale : mais qu'attends-t'on pour agir ?

Saturday, June 28 at 17:30, every reader of this blog is cordially invited to the opening of a new exhibition devoted to the temporary habitat (two years after a first exhibition). An important moment for the Atelier Perret hosted the first elements of a restored MRU house's (534.10 Type). The choice of module is focused on the larger version (120 meters x 240 x 12 cm) with specific blocks (three "windows" and a "door"), all made ​​in two weeks in the "atelier" of our friend Denis Breault - manufacturer at a cost of 8,000 euros (3,000 wood + 1,000 frames + 1.000 transport and small equipment + 3,000 in labor). This expense represents two-thirds of the facade, the fifth of the total price considering the floor, the roof and farms. These figures indicate that this prototype is now up to 65m2 40,000 euros without equipment ... The draft does not cost so much knowing that it can last a very long time since the 1945 models would take all still standing if they had been better "treated", especially against fire. Adding that the reconstruction is slightly larger but also stronger, better insulated and made to be mounted / dismounted (as a yurt, so there is not need permission). In short, the dream of new home for less than 50,000 euros, eco-movable-handyman...

lundi 3 mars 2014

Hall d'entrée au Havre // visite privée


entrée sur l'avenue Foch avec l'oeuvre de Louis Leygue

Visite en compagnie du célèbre architecte d'intérieur Pierre Yovanovitch et d'une architecte de son agence, Christine Lili Cheng : nous avons pu pénétrer dans le hall d'un immeuble qui borde à la fois la place de l'Hôtel-de-Ville et la rive nord de l'avenue Foch. La porte est aisée à repérer grâce à la sculpture en aile d'oiseau de Louis Leygue qui la surmonte. Dans le goût des I.S.A.I. du Havre, ce bâtiment ne s'adressait cependant pas aux familles moyennes mais aux favorisés ; on peut ainsi y découvrir le même soin constructif mais avec une plus grande générosité dans les volumes et les détails, son coût de construction étant plus élevé. Comme il est également dessiné par des membres de l'Atelier de la Reconstruction du Havre, dirigé par Auguste Perret, les réflexions qui découlent de son observation sont multiples : déjà, la construction qu'impose Auguste Perret (né en 1874) reste bien "de son temps" et n'est comparable, dans son esprit et ses finitions, qu'à celui d'autres grands précurseurs comme Adolf Loos (né en 1870) ou Frank Llyod Wright (né en 1867). Il ne faut pas confondre avec les modernistes qui font leurs armes plus tardivement... Ce qui est particulièrement saisissant, c'est l'extrême sensation de luxe procuré par le béton armé - matériau pourtant pauvre -. L'effet semble lié à la puissante présence de la structure, à la finesse d'imbrication des éléments de remplissage, à la subtilité des variations dans les constituants (grès rose, quartzite blanche, silex roux, liants teintés), ainsi qu'au contraste entre les surfaces avivées à la boucharde et celles où le mortier est laissé brut (à peine rehaussé par un "ciment pur" qui lui donne un ton légèrement plus foncé). Un constat s'en dégage : la sensation de préciosité ne s'obtient pas avec des artifices, ni des ornements, ni une matière originale, ni du rare, ni même du supposé "riche", mais seulement par l'oeil et la main de l'homme. Plus encore, l'utilisation d'une matière pauvre apparaît comme l'unique garantie de la qualité voire du génie - celui qui n'a pas à chercher à leurrer ! Ci-dessous, les photographies de Pierre Yovanovitch et Christine Lili Cheng.

It's rare that I mention in this blog my " tour guide " vacations but the opportunity present to a visit with the famous interior designer Pierre Yovanovitch and architect of his agency , Christine Cheng Lili . A pleasant meeting which inevitably leads to reflections. Luckily, we were able to enter in a building between Place de l'Hotel de Ville and Avenue Foch . The door is easy to spot with a sculpture of wing aircraft by Louis Leygue . In the style of famous ISAI , this building is , however, a further quality because it was aimed at well-off and not the " average family " . One can thus discover the same constructive care but with a more generous volumes and details for its construction cost would certainly be higher. As it is also designed by the members of the Atelier de Reconstruction du Havre, directed by Auguste Perret , the reflections arising from its observation are many: already , Auguste Perret (born 1874) is a man of his time and style construction is comparable in quality craftsmanship as the other major precursors such as Adolf Loos (b. 1870) or Frank Lloyd Wright ( b. 1867). It is important do not to confuse those men with young modernists who make their weapons during 1930s or 1950s ... Then, what is particularly striking here is the extreme feeling of luxury that gives the material - however poor - what the concrete . This seems related to the powerful presence of the structure, finesse nesting filling elements , the choice of components ( pink sandstone , white quartzite , brown flint, binders tinted) , and the contrast between the surfaces heightened and those where the mortar is left rough ( enhanced by a "pure cement" which gives a slightly darker it). One thing emerges : the feeling of preciousness is not obtained with the artifice of an original , rare or rich material , but only by the human eyes & hands. Furthermore, the use of poor material appears as the only guarantee of genius - one who does not try to deceive ! Below , photographs of Pierre Yovanovitch and Christine Lili Cheng.

jeudi 19 décembre 2013

Bernard Zehrfuss // de la place pour l'inutile

Coin de cheminée chez Bernard Zehrfuss, couverture du numéro de Noël 1958 de la revue Maison Française

Rappel sur Pierre Bourdieu, ses "styles de vie" et son "choix du nécessaire"car l’utile est pour lui le luxe que l'on accorde aux pauvres... Une évidence dans cette période de fête et le rappeler peut permettre d'éviter certaines fautes de goût. Réservons l’inutile aux gens qui en ont les moyens ! A l'opposé, l'idéal franciscain n'est pas neuf et ne se limite pas aux instants festifs. Approchons plutôt les frontières morales du luxe inutile à travers cet article de Maison Française daté de Noël 1958. Depuis la "crise de 1955", les revues se sont éloignées du logement minimal et regardent désormais la maison de campagne, le mobilier international et l'antiquité, virage conservateur qu'illustre à la perfection le vieux moulin pittoresque tout meublé rustico-shaker où vit le ténor de l'opéra pas comique des grands ensembles : Bernard Zehrfuss (wiki). L'architecte inaugure alors le Palais de l'Unesco et dessine le Haut-du-Lièvre à Nancy. Ne soyons pas choqués ou étonnés par le contraste saisissant entre son cadre de vie et son oeuvre ; disons que sa demeure doit être une vitrine rassurante pour le commanditaire. Et puis la modernité y est présente, précisément dans d'inutiles œuvres d'art posées ça et là pour certifier la qualité du propriétaire, comme le mobile offert par Calder, l'aquarelle par Miró et les céramiques par Artigas, trois artistes qui collaborent à la réalisation du Palais de l’Unesco... Quant au texte accompagnant l'article, il est intitulé "les images de mon moulin" : outre un jeu de mots, le lecteur attentif peut y découvrir la signature de Ménie Grégoire, future célébrité de la radiodiffusion qui vulgarisera la psychanalyse et la sexologie dans les années 1960. Mais elle en est encore loin, ce qui permet de localiser une phrase "justificative" bien trop révélatrice, casée entre une citation de Bachelard et trois vers de Rilke : "On peut être architecte moderne sans détruire pour autant le passé : on peut aimer à la fois ce qui sera et ce qui a été". Dans tous les cas, pour lui-même, Zehrfuss va loin dans la préservation, conservant jusqu'aux cages à lapin sur le côté de son vieux moulin ! Rappelons que cette année-là, Marcel Carné abandonne ses portraits baroques et poétiques du peuple de France pour filmer "Les Tricheurs", chef-d'oeuvre souvent jugé réactionnaire. Mais la vraie question n'est pas là et semble être restée ouverte depuis lors : pour Noël, que veut-on, le Vieux-Moulin ou les cages à lapins ? Rien, la question est fausse et inutile.

Remember Pierre Bourdieu 's " lifestyle " and " choice of necessary" as useful for him the luxury that we give to the poor ... Evident in this festive period and recall can avoid some errors of taste . Reserve the useless for people who can afford it ! In contrast, the Franciscan ideal is not new and is not limited to festive occasions . Approach rather the moral boundaries of unnecessary luxury through this article of French House dated Christmas 1958. Since the "crisis of 1955 " , the journals are far from the minimum housing and now watch house, the International Style and antique, illustrated perfectly conservative shift the picturesque old mill fully furnished rustic / shaker where saw the tenor of French Housing Estate : Bernard Zehrfuss. The architect opens the Unesco Palace and draws the Haut-du-Lièvre in Nancy . Let us not be shocked or surprised by the contrast between his lifestyle and his work , saying that his remains should be reassuring the sponsor. And modernity is present precisely in unnecessary pieces of art and there asked to certify the quality of the owner , as offered by Calder , Miró and Artigas , three artists who collaborate to the implementation of the Unesco Palace ... As the accompanying article , it is called " images from my mill " . Puns apart , the careful reader can discover the signature of a future celebrity who popularize psychoanalysis and sexology during 1960's . But it is still far away, which helps locate a " supporting " phrase too revealing, Casee between a quote Bachelard and three verses of Rilke : "You can be a modern architect without destroying the past: we can love to both what is and what was . " In all cases , for himself , Zehrfuss go far in preserving , maintaining rabbit cages on the side of his old mill ! Private Joke ! Remember that this year, Marcel Carné abandons its baroque and poetic portraits of french people to film " The Cheaters ," masterpiece often considered reactionary. But the real question is not there and seems to have remained open since then : for Christmas, what do you want , Old Mill or rabbit cages ? Anything, the question is wrong and unnecessary.