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Meubles [de grande série] "dans le goût de..." [mais qui ne sont pas de] Charles Dudouyt |
Suite de Charles Dudouyt // rustique moderne (1/2). Mon amie Carole rédige pour la revue Milk décoration de passionnants petits articles dans la rubrique "Iconique". Ses textes sont fouillés et portent sur des objets choisis, au design irréprochable et original, méconnus, parfois atypiques, voire complètement inattendus, répondant ainsi à la ligne éditoriale de Milk. Elle désirait ce mois-ci parler du guéridon à trois sphères que l'on voit très souvent attribué à Dudouyt. Ne le trouvant nulle part dans les archives, sans la moindre piste, sans recoupement possible des sources, la dead line s'approchait dangereusement en cette période de vacances, Carole finit par me passer un coup de fil : "Qu'en dis-tu ?" Je vais donc fouiller de mon côté : rien non plus, mais rien de rien. Pourtant, ce guéridon entre bien dans la ligne moderno-rustico-créative inventée par Dudouyt, toutefois sans la rareté, sans la "distinction" aurait dit Bourdieu. Il est vrai que certains de ses modèles ont été produits en petite série, comme le prouve la désignation d'ensembles par des noms propres ("Roxane", "Parchemin", "Iseult", "Verhaeren"), signe d'une édition en quelques dizaines d'exemplaires. Leur prix (env. 6.000 francs vers 1935) correspond à la moyenne des ensembles vendus dans les "ateliers d'arts" des grands magasins parisiens (entre 3.000 et 10.000 francs, cf. Dufet, Michel, « La crise et le salon des artistes décorateurs », Décor d’aujourd’hui, n°5, 06/1934, pp.13-17). Signalons que l'Atelier d'art populaire de René Gabriel propose exactement au même moment un ensemble à 1.500 francs... Passons... Tout en rédigeant un premier post sur "Art utile" (numéroté 1/2), je réponds donc à Carole en lui disant que non, rien dans les publicités ne permet d'affirmer que ce guéridon est bien "de Dudouyt". C'est donc "dans le goût de...". Disons qu'il est possible que son entreprise l'ait produit après sa mort, sans document, ni signature. Mais on sait le rôle tenu par ces meubles courants faussement attribués (Ceci n'est pas... // mais qu'est-ce ?), il font circuler le nom, le style. De fait, si le fauteuil "no Jourdain" (Modernité algéroise // No Francis Jourdain) n'existait pas, il n'y aurait presque jamais un Jourdain en vente... Faut-il donc, pour démocratiser l'histoire des arts, fabriquer des fakes ? Non, ce n'est pas notre rôle.
Carole conserve donc le doute dans son article, tout en revenant sur l'œuvre de Dudouyt que nous aimerions tous les deux sortir définitivement de l'oubli, en précisant que ce guéridon est "représentatif de son influence". À défaut de connaître le créateur de ce modèles trop Dudouyt pour en être, et maintenant qu'il est écrit que ceci est "dans le goût de", débutons l'enquête : quand ont été attribués à Dudout la chaise rustique et le guéridon ? Et par qui ? L'historique Google indique rapidement le début des années 2010 : plusieurs annonces présentent la petite chaise comme une création soit de Perriand (déjà très à la mode), soit de Dudouyt (déjà beaucoup moins connu)... Mais le tournant s'opère à la suite d'une vente chez "Enchères Côte d'Opale" à Boulogne-s/Mer, en 2014 (lot n°300 sur boulognesurmer.auction.fr) qui ajoute à la petite chaise notre guéridon et une table. A partir de ce moment, tous les vendeurs attribuent ces meubles relativement communs à Dudouyt. En réalité, celui-ci produisait peu, pour gens aisés, comme le signale Michel Dufet dans son "Hommage à l'œuvre de Dudouyt" - premier texte publié après la mort du décorateur :
« Si Dudouyt a pu mourir, l'an dernier, sans que le monde des arts lui rende l'hommage qui lui était dû, cela tient sans doute à l'indépendance de cet artiste qui ne sacrifiait à aucune des théories qui divisent, aujourd'hui encore, les créateurs de meubles. Son art était personnel et ne saurait être classé, étiqueté. Il œuvrait sans affectation de tendances, d'une façon saine, simple et puissante. Il ne concevait le meuble que construit grâce à de beaux plateaux de chêne massif, sur quartiers, d'une fabrication rigoureuse et sans défaut. Ses formes rejoignaient celles de nos beaux modelés paysans, mais le luxe inouï de leur exécution ne pouvait s'adresser qu'à une aristocratie, à une élite peu nombreuse puisque la majorité de cette élite a coutume d'admirer les mièvreries décadentes, les marqueteries de fleurs du XVIIIe siècle et les incrustations de nacre ou d'ivoire que celles-ci suscitent dans notre art présent, bien davantage que les beaux volumes de chêne savamment et puissamment orchestrés.
Ce que notre époque lui devra pourtant, c'est d'avoir montré que l'on pouvait créer de la beauté sans obéir à aucun des "pompiérismes" en vigueur, sans adopter ni la formule "U.A.M.", ni la formule des "constructeurs", ni la formule des "modistes", sans copier le Louis XVI ou le Napoléon III. Dudouyt est d'abord et avant tout constructeur, mais il n'est jamais obnubilé par l'évidence de la construction, "tarte à la crème" du temps présent ; et si le bâti régulier d'une porte l'ennuie il n'hésite pas à faire passer, par dessus l'un des montants, une belle masse de chêne qui le cache et qui, tout en accentuant la dominante horizontale des lignes de son meuble, — privilège esthétique, — lui permet d'entailler la serrure dans du bois debout qui ne saurait jouer, — progrès constructif incontestable sur toutes les méthodes traditionnelles. — On a l'impression que Dudouyt cherchait d'abord une forme belle, qu'ensuite il se préoccupait de la construire ; grâce à cette nouvelle étude, il découvrait modes et rythmes de construction nouveaux. C'est là que s'affirme sa maitrise.
C'est aussi par là qu'il impose à l'art de son époque et à ses disputes, dont il démontre la futilité, une leçon. Car on peut défier quiconque de prouver qu'un principe d'art puisse être absolu, définitif, lorsqu'il s'agit de construction en bois, matière vivante dont on ne peut que présumer des réactions sans jamais aucune certitude, où il faut "mettre tous les atouts dans son jeu", ce que faisait toujours Dudouyt. Ce que l'on peut affirmer, alors avec une absolue certitude c'est que beaucoup de décorateurs et de critiques contemporains ont mésestimé "Dudouyt"; plusieurs aussi l'ont condamné au nom d'un principe faux et les autres n'ont pas ajouté à ses ouvrages l'importance qui convenait. Pour quoi nous avons tenu à lui rendre ici l'hommage qu'il mérite et, devant la génération nouvelle, à reposer sa question, tandis que de fervents élèves ramassent le flambeau et poursuivent avec enthousiasme l'œuvre interrompu. » (Décor d'aujourd'hui, n°44, mars-avril 1948, pp.31-32)
Si l'on reconnaît bien un "style Dudouyt", signalons qu'il s'inscrit tout de même dans une vague "rustique moderne" que les historiens ont progressivement effacé de l'histoire. Un récit manque car l'internationalisme strict d'après-guerre (communiste et capitaliste) devait écraser ce résidu (populiste) en le poussant vers le plus terrifiant des extrêmes (fascisme). Conséquence de l'amnésie, des représentants majeurs de ce "mouvement", du grand Frank Lloyd Wright à l'architecte tchèque méconnu Grégr (Vladimír Grégr // hystérie créative 1935), en passant par les Seiz Breur, tous sont devenus des "inclassables", balayés par l'unicité d'une histoire n'acceptant dans sa lignée que les formes anhistoriques et commerciales d'un néo-Bauhaus américain. Après 1945, il fallait oublier les composantes romantiques et régionalistes des Arts & Crafts de William Morris. Bien qu'elle se nomme Libération, l'époque reste clivante, heureusement beaucoup moins violente, mais toujours intolérante. L'histoire était en pleine réécriture par les vainqueurs, mais comment ne pas s'interroger aujourd'hui sur la légitimité oubliée de ces créations à la fois modernes et vernaculaires, produites par une Europe en déclin qui cherchait un "exotisme" dans son environnement immédiat. N'est-ce pas une démarche légitime ? N'est-ce pas une approche plus modeste, voire plus généreuse ("coloniser" son propre territoire, "exploiter" son seul passé, se "négrifier" soi-même) ? Est-il plus légitime de croire en la supériorité quasi-religieuse - car invérifiable - du rationnel (mais en vertu de quel critère : l'usage, le coût, le marché) ? C'est la question posée en France par l'œuvre de Dudouyt ou celle, plus marginale parce que rattachée à un idéal politique devenu indéfendable, des Seiz Breur.
On note cependant qu'après le décès de Charles Dudouyt en 1946, il n'est plus question d'inspiration régionale. Le "rustique" est nié, le mot lui-même devient péjoratif. Seul l'ancrage moderne est vanté. Les textes évoquent une ligne tirée de la matière, le bois guidant naturellement vers des gestes uniques, robustes, honnêtes. Tout au plus, il existerait une convergence évolutive avec les traditions... Une phrase en aparté dans l'article d'hommage du Décor d'aujourd'hui (n°44) affirme, sans gène, que "l'art sobre et puissant de Dudouyt ne subit aucune influence due à des formes du passé" ?! La guerre conduit au déni... N'oublions pas que Sartre définit la "mauvaise foi" en 1942, dans la première édition de L’Être et le Néant. L'époque est au reniement. Seule la nouveauté sera par la suite tolérée. Il faut tout changer, oublier l'outrage. Cela s'officialise lorsque "la Gentilhommière" dirigée par Jacques Dudouyt, fils de Charles, édite et présente au Foyer d'aujourd'hui de 1949, aux côtés des anciens modèles de son père, des créations du décorateur Pierre Bloch, beaucoup plus proche de la neutralité du design reconstruction. C'est à cette date que la revue Mobilier et décoration décide (enfin) de publier un article entièrement consacré à Charles Dudouyt....
Ci-après les images trouvées dans des revues de décoration...
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Dudouyt, bahut de l'ensemble "Roxane" (cf. 1934-09-28-p2 journal Excelsior) publié dans : 49-01_02-mobilier_et_décoration-an29-n01-p27
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Dudouyt, buffet de l'ensemble "Parchemin", 1934 (cf.1934-06-14-p2 journal Excelsior) in 1943, Meubles nouveaux, planche p.37 |
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Dudouyt, Salon des arts ménagers de 1936, DA-n15-p41 |
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Dudouyt, ensemble "Iseult" présenté au Salon des arts ménagers de 1936, section "Appartement de la famille française" (cf.1936-02-27-p2 journal Excelsior). In : DA-n15-p41 |
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Dudouyt 36-DA-n17-p25 SAD
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Buffet publié en 1936, in : Dudouyt 48-00-DA-n44-p38
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Salon [des arts ménagers, Foyer d'aujourd'hui], 1937, in : Dudouyt 48-00-DA-n44-p35 |
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buffet du Salon de 1937, Dudouyt 48-00-DA-n44-p38
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buffet du Salon de 1937, in : Dudouyt 49-01_02-mobilier_et_décoration-an29-n01-p27 - Copie
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variante du buffet du Salon de 1937, in : Dudouyt 43-Meubles-nouveaux-plch33 |
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Dudouyt, Exposition internationale de 1937, 37-11-15-Maisons_pour_tous |
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Dudouyt, Exposition internationale de 1937, 48-00-DA-n44-p34 - Copie
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Dudouyt, Exposition internationale de 1937, Meubles-nouveaux, 1937, planche p.45
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Bureau du cabinet de travail "Verhaeren", (modèle publié dans 1937-05-25-p2 journal Excelsior) et citation de 1948 in : Dudouyt 48-00-DA-n44-p39 |
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Bibliothèque du cabinet de travail "Verhaeren", 1937 (publié dans 1937-05-25-p2 journal Excelsior) In : 49-01_02-mobilier_et_décoration-an29-n01-p14 |
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Bureau du cabinet de travail "Verhaeren", 1937 (publié dans 1937-05-25-p2 journal Excelsior) In : Dudouyt 49-01_02-mobilier_et_décoration-an29-n01-p15
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salon avec table basse du cabinet de travail "Verhaeren", Dudouyt 37-DA-n22-p50 Dudouyt |
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Dudouyt, Salon des arts ménagers, foyer d'aujourd'hui, 1938, DA-n26-p20 |
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Dudouyt, Salon des arts ménagers, Expo habitation (chambre d'hôtel), 1939, DA-n32-p56 |

Dudouyt, buffet présenté au salon des arts ménagers, Foyer d'aujourd'hui, 1939,
in 1943-Meubles-nouveaux-plch p.37
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Dudouyt 49-01_02-mobilier_et_décoration-an29-n01-p23 |