lundi 19 juillet 2021

Charles Dudouyt 1933-1939 // rustique moderne (1/2)

Charles Dudouyt sur sa table à dessin, publicité pour la Gentilhommière. Comoedia, 12 octobre 1933.

Parallèlement au mouvement moderne, une autre branche de la création va fortement influencer le design Reconstruction. Elle s'amorce en 1925 avec l'architecte Le Même (Henry-Jacques Le Même // luxe rustique), se prolonge autour de créateurs comme Alexandre Noll et Jacques Mottheau, et possède d'innombrables descendants dans les années 1950, allant du robuste mobilier Votre Maison (Lille // Guillerme et Chambron, blog Pour Votre Maison) jusqu'aux créations néo-artisanales de Pierre Chapo (Le Strict Maximum // Chapo) ou de Jean Touret (Le Strict Maximum // Touret de père en fils). Signalons qu'il rebondit sur une interrogation datant de 1932, le Salon des artistes décorateurs tente alors de répondre à la crise du secteur en s'intéressant aux meubles courant et Jacques-Émile Ruhlmann lui-même use d'un style rustique moderne dans son "Rendez-vous des pécheurs de truite" (L'Art Vivant, 1932, p.293). Ce "style" va perdurer et il symbolise aujourd'hui encore un retour à la terre et au bois dont rêvent les créateurs contemporains les plus sensibles à l'environnement. Mais le principal inventeur du "rustique moderne" - celui qui assume cette expression dès 1933 - c'est Charles Dudouyt (1885-1946), un créateur qui devrait d'ici peu sortir de l'oubli... Un site créé par son petit-fils est déjà en ligne et donne quelques détails sur sa vie personnelle (charlesdudouyt.com)... Revenons à l'idée de "rustique moderne" (que reprendra Jacques Viénot, notamment pour évoquer Jean Royère). Elle n'est pas véritablement neuve, car elle est dans l'air du temps depuis la Première Guerre mondiale et découle d'un lointain revival associé au XIXe siècle, conduisant jusqu'à Viollet-le-Duc et William Morris. Le phénomène renaît après chaque crise, et plus encore après celle de 1929 : le retour au bois chez les modernes qu'incarnent Charlotte Perriand et René Gabriel participe du même mouvement. Toutefois, dans le rustique moderne, l'impératif socio-économique se place au second plan car l'idéologie est plutôt conservatrice et réactionnaire. Le "social" est au second plan, il convient surtout de relancer les ventes dans une crise du meuble et de mettre en avant une alternative qualitative et morale face aux productions industrielles. Plus concrètement, il s'agit de réinventer une alliance honnête entre l'authentique et le pratique, entre la  robustesse et la commodité, entre les traditions rustiques et les innovations modernes... Ces questions ne cessant de revenir, il serait stupide d'en chercher l'origine ou l'inventeur ; cependant, il existe bien un "âge d'or" avec une période où la réception est optimale, quand l'idée s'introduit un peu partout et impacte durablement les créations. Pour notre "rustique moderne", la période est incontestablement la seconde moitié des années 1930 et celui qui l'incarne le mieux est Charles Dudouyt. À ce nom s'associent un lieu et une date : le Salon des arts ménagers, précisément les stands 4 et 4bis de la section "Appartement de la famille française" (ancêtre du "Foyer d'aujourd'hui"), depuis sa création en 1936 jusqu'en 1939. Fouillons son œuvre en son temps, regardons. 

Fils d'un commissaire priseur, Charles Dudouyt se fait connaître  à l'âge relativement avancé de 48 ans, en 1933, trois ans après avoir vendu son ancien commerce à Neuilly-sur-Seine (archives commerciales de France, 30/07/1930, p.4371) : "M. Charles DUDOUYT, meubles et créations, demeurant à Pontoise (Seine- et-Oise). rue de la Fontaine-d'Amour et rue des Vinets, n°7. A vendu : A la Société à responsabilité limitée : « COLAS BREUGNON », « Meublier », dont le siège est à Neuilly-sur-Seine, rue de Chartres, n° 39. Une fonds de commerce de : Vente de Meubles RUSTIQUES exploité, à Neuilly-sur-Seine, rue de Chartres. n° 39, comprenant : l'enseigne, le nom commercial, la clientèle et l'achalandage y attachés, le droit pour le temps restant à courir à partir du 15 juillet 1930 au bail des lieux où il s'exploite, les différents objets mobiliers et le matériel servant à son exploitation.  Il nomme sa nouvelle entreprise "la Gentilhommière", afin de s'apparenter aux petits manoirs rustiques qui ont fleuri entre la Normandie et la Bretagne au XVI-XVIIe siècle. Il abrite le "gentil" avec cette élégance rurale propre à la noblesse terrienne, s'épanouissant dans un fief sans perdre le contact avec la terre, conservant précieusement le sens de la temporalité et de la matérialité. On retrouve l'élégante simplicité du "Cottage" des Arts & Crafts dans sa version française. Mais la Gentilhommière de Dudouyt n'est pas un château-en-Bretagne, c'est une concrète et importante entreprise. Il s'assure une totale indépendance grâce à un magasin au 63, boulevard Raspail, doté d'une "équipe de dessinateurs" ; s'y associe un atelier de production, rue de la Butte aux Cailles. En 1933-1934, le style reste plus rustique que moderne : il est très directement inspiré par la Renaissance et le Louis-XIII. Les meubles sont en chêne massif, poli, ciré, foncé ou naturel, à l'occasion noirci ou blanchi.  Il sont dits "taillés dans le bois massif" et généreusement renflés, avec de lourds panneaux rainurés, sculptés, parfois en pointe de diamant à la manière du style Breton ou plus simplement en plis de serviette ("parchemin"). Les "fromages" et boules du Louis-XIII se transforment en gros ovoïdes et sphères en bois qui resteront dans son œuvre une signature discrètement "Renaissance espagnole". Avant 1935, la marque s'associe ainsi au rustique de luxe des meubles de château, dans un éclectisme régionaliste massif et épuré. C'est un dessin au trait gras qui s'oppose assez radicalement au dessin ultraprécis des plans industriels.

Dudouyt se bat alors pour faire connaître "La Gentilhommière" en multipliant les encarts publicitaires dans des journaux parisiens à contenu culturel (L'Oeuvre, Comoedia, Excelsior) et dans des journaux d'information politiquement conservateur (Le Matin, l'Echos de Paris) voire fascisant (Le Jour). Ces véritables petits articles montrent une transparence commerciale en avance sur son temps, dans l'esprit des "publi-informations". Ils nous relatent chaque événement, comme les nouveaux modèles présentés en vitrine, les stands installés dans les différents salons d'expositions, et même les inspirations (falaises bretonnes), l'atelier et ses dessinateurs, des vues en détail des meubles, des bibelots, etc. Aux côtés des illustrations apparaissent de petits textes tentant de faire comprendre les sources d'inspiration, prônant à la fois "l'honnêteté d'antan" et le "confort d'aujourd'hui". L'élitisme est mis en avant, signalant une certaine considération pour l'individualisme d'une clientèle aisée. Le petit nombre d'exemplaires de chaque modèle est signalé à de multiples reprises : ici, l'acheteur se procure des meubles qui sont - presque - exclusivement les siens. Mais nous savons que la plupart des créateurs modernes cherchant à faire de la "grande série" à vocation démocratique n'obtiennent pas de meilleurs résultats ! Loin des faux-semblants, la  "petite série" est ici pleinement assumée et ouvre au contraire le plaisir de renouveler les créations, d'expérimenter les formes, tout en prenant en considération la singularité de chaque client (des meubles "faits pour vous"). Il n'y a donc pas un "modèle" Dudouyt (qui évoluerait par sélection vers l'homogénéité, voire l'unicité d'une chaise-type ou d'un buffet-type), mais plutôt une "façon" Dudouyt tendant vers la diversité (car ses meubles sont encore largement façonnés à la main, manu-facturés). Cette "façon" se comprend en regardant comment il évolue, comment il joue des volumes de bois, sculptés, tournés, patinés en "huit tons"...

Rapidement, le moderne gagne du terrain sur le rustique, l'élitisme mimant la "Haute époque" s'efface devant une part créative grandissante. Le goût antiquaire répondait alors aux illusions d'un consommateur relativement naïf : l'acquéreur d'un meuble de série est souvent persuadé d'acheter une pièce unique, de nombreux acheteurs confondent encore le meuble "de style" et le meuble "d'époque"... Refusant ce genre d'entourloupe, Dudouyt assume pleinement ces différences et va progressivement élargir et diversifier sa clientèle. Il va moderniser son style et s'ouvrir à des salons d'exposition s'adressant à tous les publics, comme la Foire de Paris et les Arts ménagers ; ce que ne feraient jamais des artistes décorateurs respectables ! Le succès est au rendez-vous et, à la fin de l'année 1935, le magasin s'agrandit : au 63, s'ajoutent les 65 et 67, boulevard Raspail. D'autres créateurs viennent enrichir les "ensembles" proposés à la Gentilhommière : tapis Chichaoua de Tarbouriech. petits objets des artisans de Dinan (sous la direction de Jacques Mottheau), bois sculptés d'Alexandre Noll, céramiques de Bischoff, et peinture d'artistes aimant le littoral, en Bretagne, comme Lucien Seevagen, Pierre Bompard, Pierre-Henri Garnier Salbreux, André Foy, Le principal tournant s'opère en janvier 1936, dans la section du "Foyer d'aujourd'hui", créé par la Chambre nationale d'ameublement, alors nommé "Appartement de la famille française" . À l'exigence d'une édition en petite série, dite "industrielle", s'ajoute celle de prix comparables aux ensembles édités par les "ateliers d'arts" des "grands magasins". Cet effort conduit certainement Charles Dudouyt à simplifier plus encore les formes, à rendre les dimensions compatibles avec des logements moyens, ce qu'il obtient avec l'ensemble "Iseult" où l'on trouve étonnamment dispersés des cercles imbriqués, citation lointaine du style breton. 

À partir de 1936, Charles Dudouyt se voit récompensé par les revues spécialisées qui reproduisent dans leurs pages les créations de la Gentilhommière. À 50 ans, il commence à exposer au salon de la société des artistes décorateurs, puis il est invité à présenter un petit ensemble à l'Exposition internationale de 1937 dans la section de l'ameublement. Mais il se situe de facto dans le camp des décorateurs modernes, car il continue d'exposer aux Arts ménagers, disposant même de trois stands en 1938 : le premier auprès des architectes modernes dans la partie "Exposition de l'habitation", le deuxième avec les grands magasins parisiens dans le "Foyer d'aujourd'hui", et le troisième au milieu des autres grandes entreprises de meubles (hors des sélections officielles). Il atteint alors pleinement son style, qui est imité par les autres exposants, plus particulièrement ceux du Foyer d'aujourd'hui.  L'Occupation vient interrompre ce succès. Si Dudouyt n'expose pas au Salon des artistes décorateurs de 1942, il reste discrètement "membre associé". On tenait certainement à sa présence car son style devait plaire aux propagandistes du moment, compatible avec les clichés qui circulent alors sur l'artisan et la rusticité "vraie" du terroir. Ses meubles sont publiés dans le seul portfolio édité entre 1940 et 1944 : Meubles Nouveaux - nouvelle série, daté de 1943. Toutefois, malgré ce succès potentiel, le décorateur reste en retrait et ne joue pas le jeu malsain auquel se prête, par exemple, son collègue Alexandre Noll qui n'hésite pas à se faire photographier en "artisan rustique" avec sa famille (dans Images de France). Comme pour compenser le retrait de Dudouyt, Noll se met lui-même à produire de gros meubles, n'utilisant que le ciseau et la gouge dans une régression jusqu'au-boutiste. Dudouyt n'entre pas dans ce genre d'exagération, voire de mensonge. Lui, il assume la petite série : si la main est encore très présente, elle n'est pas seule. La mécanisation est inévitable dans l'atelier. Dudouyt ne le nie pas, il est dans une vérité de l'artisanat, loin des phantasmes réactionnaires de Vichy (cf. Laurence Bertrand Dorléac sur l'art et Cédric Perrin sur l'artisanat). De fait, il rencontre de vrais difficultés pendant la guerre. Proche des gens réels, il est contaminé par la tuberculose et, comme René Gabriel, il en meurt. 

Ci-après, témoignage exceptionnel d'une cinquantaine de publicités de la Gentilhommière, toutes publiées entre 1933 et 1939 dans les journaux L'Œuvre et Excelsior. 

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variante : 1938-06-22-p3 journal L'Oeuvre
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