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lundi 10 septembre 2018

Reims 1920 // baraques provisoires et histoire durable



Le tocsin sonne le premier août 1914. Placardée dès le lendemain sur un mur de Reims, cette affiche suit le "désordre" provoqué par l'invasion du Grand-Duché et annonce le fameux "ordre" de mobilisation générale qui suit immédiatement et que l'on retrouve dans tous nos livres d'histoire. Le maire de Reims, Jean-Baptiste Langlet, appelle au calme ses concitoyens. L'image semble dater d'hier... En réalité elle a un siècle et provient des collections extraordinaires du musée Albert-Kahn... Qui sait que les fameux "autochromes" de la Première Guerre mondiale s'étendent plus largement ? Et pourtant, ces photographies en couleur offrent une série d'images uniques au monde, par sa volonté de couvrir systématiquement le territoire en poursuivant la logique de la Mission héliographique. On découvre Reims immédiatement après les destructions, au tout début des années 1920. Un lieu de mémoire s'est imposé depuis l'incendie de la cathédrale relayé dans le monde entier. Les historiens réécrivent l'aventure du "joyau gothique", lui offrent la première place, font de "l'école de Reims" le point de départ de la sculpture médiévale et inventent le "Sourire de Reims". La tête du fameux ange est tombée sous les bombes, mais la statue de Jeanne d'arc, elle, a résisté à l'ennemi et semble prête à en découdre. Pour dénoncer le coupable, on place de chaque côté du portail occidental les canons de 77 allemands ! On sait aujourd'hui que les choses sont plus compliquées et, si la cathédrale est déjà un modèle pour Viollet-le-Duc, elle n'est pas le lieu d'invention du gothique ou de l'ange au sourire... Peu importe la part d'exagération, les touristes arrivent en masse afin de visiter la "ville martyr" (Reims 14-18), aussi nombreux qu'à l'époque des sacres. Et les habitants installent déjà des baraquement pour que l'on puisse acheter des souvenirs, des biscuits et des bouteilles de champagne. Les grandes maisons multiplient alors les visites des caves, c'est souvent tout ce qu'il reste à voir et cela constituera une nouvelle attraction, très prisée sur ce chemin de pèlerinage emprunté par les familles de poilus.

Pendant ce temps là, partout dans la ville, des baraquements s'installent. Ce ne sont pas des logements, car la plupart des habitants se réimplantent hors de la ville, mais des commerces. On voit les ossatures se monter partout, parfois pour être remplies d'agglomérés en mâchefer ou de briques. Mais la plupart sont en bois et s'étendent dans les secteurs qui ne doivent pas être reconstruits : places, parcs, abords des grandes avenues... Ce ne sont pas les baraques "Adrian" réutilisées après avoir abrité les poilus, suivant  un récit que l'on trouve répété à l'infini sans qu'il soit contrôlé, mais la plupart sont bel et bien en bois, offrant un paysage peu banal. On pourrait imaginer que les riches forêts de la région, des Ardennes et d'Argonne, auraient pu fournir la matière première mais ces bois là étaient garnis d'éclats d'obus. Sans doute viennent-ils d'un peu plus loin, des forêts de Normandie, de Touraine, des Landes. 

Paul Marchandeau, maire de la ville à partir de 1925, se lasse vite et dénonce ces constructions qui donnent à la ville "un aspect semblable aux cités du Transvaal ou du Colorado quand on découvre un filon" (cité par le journal L'Union, le 7 octobre 2016). Et ce n'est pas faux. Mieux encore, contrairement aux clichés du Far West, on dispose à Reims de très belles images aux couleurs vives avec les devantures de boutiques. Inutile de revoir La ruée vers l'or, on y est déjà, et tout en couleur ! On l'appelle la "Ville en bois" et elle est implantée sur les Promenades entre la Porte de Mars, la gare et le cirque. L'architecture semble singulière, minimale et fonctionnelle - sans aucun doute héritée des constructions traditionnelles qui entourent les grandes forêts françaises. Les dessins sur les façades et les intérieurs de boutiques nous replongent cependant dans les Années folles. Le phénomène est étonnant, mais on dispose, grâce à ces autochromes, d'une ressource beaucoup plus riche et plus sensible sur la Première que sur la Deuxième Guerre mondiale, où le noir et blanc domine. Il faut également bien mesurer le fait que la première reconstruction est mieux couverte par la propagande car les destructions sont celles de l'ennemie et les vainqueurs sont d'autant plus fiers de montrer les résultats. Pour la Seconde Guerre mondiale, la quasi-totalité des bombardements étaient ceux des Alliés et il devient très gênant d'évoquer l'étendu des dégâts et la lenteur du redressement. Il faut à peine dix ans pour reconstruire Reims (1918-1928) et plus de vingt pour Le Havre (1945-1965)... Il ne s'agit pas seulement d'une affaire de budgets, il y existe une grande différence dans la perception, pleinement comparable aux politique de valorisation menées sur les sites de la victoire de Verdun et de la défaite du Chemin des Dames, le premier lieu que l'on va glorifier, et le second que l'on va s'acharner à effacer...

dimanche 11 novembre 2012

Marcel Gascoin // interview 1963

Marcel Gascoin en 1962, revue Arts Ménagers n°147, p.142

La Revue de l'ameublement publie dans les années 1960 une série d'interviews des grands décorateurs par Pascal Renous - une très importante ressource pour tous les biographes. On peut lire sur ce blog celle de Jacques Hitier (Jacques Hitier // interview 1964). Maintenant voici celle de Marcel Gascoin faite en 1963. Notons que le personnage est relativement invisible derrière son oeuvre, ses photographies publiées sont rares et ses propos se formulent comme des aphorismes - économie des mots bien dans le goût du milieu du 20ème siècle. Pierre Paulin le décrit comme un cauchois au regard malin, et l'un de ses anciens élèves le présente comme une personnalité simple : "Un petit monsieur, discret, poli, sérieux. Toujours bien mis" (témoignage). Gascoin, trop longtemps oublié, peut-être trop discret, comme ses meubles...

The Revue de l'ameublement publishes in the 1960s a series of interviews with leading designers - a resource for biographers. You can read in this blog Jacques Hitier interviews (Jacques Hitier / / interview 1964). Now here is one of Marcel Gascoin, in 1962. Note that his character is relatively invisible behind his work, portraits are rare and remarks published are formulated as aphorisms - much in the style of mid-century: an economy in words. Pierre Paulin described as a norman under evil, and one of his former students presents as a single character: "A little gentleman, discreet, polite, serious. Always well dressed". Gascoin, too long forgotten, perhaps too quiet, like his furniture ...

dimanche 7 octobre 2012

1939-1945 collaboration // Images de France

Dominique, Images de France février 1943 .

En 1939 et 1945, l'Union des artistes modernes et le Salon des arts ménagers cessent leurs activités, le Salon des artistes parvient à se maintenir, mais un évènement naît en 1940 : le Salon de l’imagerie. L'image est bien la nouveauté du moment, et le mot est associé à la précieuse revue en couleur Images de France - nouveau nom pris par Plaisir de France, réapparition singulière alors que le papier manque... Car le plaisir n'a plus sa place alors que le réel disparait déjà pour céder sa place au cinéma, au visuel, à l'évasion, s'insérant jusque dans la mode vestimentaire et dans le mobilier. Images de France donne une parfaite idée de la création sous l’Occupation et montre la renaissance de l'ancienne génération des artistes décorateurs : plus l'évasion est grande au sommet et plus elle cache un vaste espace souterrain à la base. L'élitisme s’associe alors à l’idéologie d’un épanouissement individuel de l’ouvrier dans un savoir-faire de prestige, un travail artisanal qui s’oppose à la frustration de l'ouvrier spécialisé ne voyant pas la finalité de sa tâche : détournement de l’argument socialiste de William Morris, car il s’agit là d’intérêts bien particuliers ! La Compagnie des arts français publie dans cette revue une déclaration pleine-page : "la tradition française est de créer" ! Les décorateurs signataires - Adnet, Arbus, Dominique, Jallot, Leleu, Pascaud, Printz, Prou, Rousseau et Lardin - font semblant de résister à l'Occupant en refusant d’être passéistes : de biens grands mots, car les articles prônent la tradition ("perdue" pendant la crise de 1928-38) et s'opposent au modernisme, à la démocratisation. L'artisan prend plaisir en travaillant uniquement pour une richissime élite qui se servira de la chose pour impressionner les autres plus que pour se faire plaisir... Même si ce genre d'ouvrage semble ridicule dans le cadre désert du "Palais de New-York" en 1942, où se tient le Salon des artistes décorateurs et où l'on stocke en sous-sol les biens juifs réquisitionnés. Que découvre t'on ? On vante le retour de la ferronneries d’art d'un Gilbert Poillerat et la précieuse marqueterie d'un Jules Leleu. Le seul souci réaliste se limite aux difficultés d’approvisionnement (bois exotiques, tissus) ou aux réquisitions pour l'armement (métaux, solvants), Jean Royère imagine donc un "grenier aménagé sans bon d’achat" faisant de ces contraintes un levier d’action. On découvre aussi le brutalisme "premier" des meubles monoxyles d’Alexandre Noll et l'ambiance autoritaire et rustique d’une maison de campagne décorée par Maurice Jallot. Le style de l'Occupation est dans ce mélange singulier de luxe, d'élitisme et de populisme, il nous montre comment les frustrations sont instrumentalisées derrière la promesse du "bien du peuple" pour finalement servir l'intérêt d'un petit monde de privilégiés...

In 1940, Union of modern artists and homework exhibition named “Salon des arts ménagers” cease their activities, but artists decorators maintains an event and a picture exhibition born, combined with precious color magazine Images de France - singular appearance when paper runs out ... For this times they are already cinema, visual inserting in fashion clothing and furniture. Reading this magazine gives us a fair idea of creating during Occupation and we see that it is the 1925 generation of decorative artists who survive best. Their elitism is then associated with an ideology of individual development worker in a manual skill prestigious craftsmanship that opposes frustration of skilled worker not seeing the purpose of its task… An socialist argument of William Morris against mechanization, because it is of interest more than know-how. The French Company of Art publishes in this review a full-page statement: "The French tradition is to create" decorators signatories - Adnet, Arbus, Dominique, Jallot, Leleu, Pascaud, Printz, Prou, Rousseau and Lardin - argue that If they refuse to be backward-looking. Property for big words Images de France advocates tradition ("lost" during 1928-30 crisis) and opposes Modernism especially idea of democratization. The craftsman then works only for wealthy elite ... It boasts the return of ironwork art of Gilbert Poillerat  or a Jules Leleu precious inlay - even if their works seem ridiculous in the Palais de New-York (now Palais de Tokyo), where empty stands Salon decorators. Realistic concern is limited to certain supply difficulties (exotic woods, fabrics) or requisitions for weapons (metals, solvents). Jean Royère imagines an "attic without voucher" constraints by a lever action. We also discover the brutalism furniture with canoes Alexandre Noll and furniture of a neo-rustic cottage Maurice Jallot. Unique blend of luxury, elitism and Folk art: it is the new style of the Occupation! And we can understand how frustration combined with the democratic "good for people" promise can serve interests of a little world ...

mercredi 28 mars 2012

Henri Lancel // Lévitan 1955

catalogue Lévitan, 1955

La fin de la modernité sociale correspond à son assimilation effective par l'industrie et les grands magasins de meubles, phénomène qu'accompagne une lassitude de la critique face à la banalité des modèles primés par le ministère (Centre technique du bois // concours 1954 & 55) et une fascination pour le modernisme états-unien (Knoll France // Printemps 1955). Alors qu'architectes et décorateurs font leur shopping chez Knoll, les fabricants de meubles s'approprient la Reconstruction en tant que "style". En 1954, Henri Lancel crée plus de 150 modèles et une maison préfabriquée en bois pour les grands magasins du Printemps (Henri Lancel // Printemps 1954). En 1955, il dessine une centaine de meubles pour "Lévitan jeune" ("boilavable" et "boimétal") où l'on retrouve les marques de ses prédécesseurs. Toutefois, contrairement aux difficultés que présentaient les premières recherches, l'industrie lui offre la possibilité d'innombrables variations grâce à ses moyens d'usinage et ses budgets. À la différence de René Gabriel, Jean Prouvé, Marcel Gascoin, qui ont consacré leur vie à affiner un seul modèle optimisé pour "la série", Henri Lancel n'a besoin que de quelques mois pour en créer des dizaines concrètement produits par l'industrie. Inutile de s'acharner sur un détail, une finition, une matière, une méthode, ces petites économies n'ont plus aucun sens. Les créateurs perdent alors leur légitimité pour revendiquer une forme vraie adapté à l'industrie : elle n'existe pas. L'illusion du Bauhaus n'est plus possible et la modernité se trouve ainsi condamnée à devenir un style. Le "mobilier industriel" retrouve sa légitimité et reprend ses habitudes d'imitation, le copiage reposant désormais sur le moderne (qui remplace l'ancien) : si certains meubles de Lancel sont de véritables créations, la plupart apparaissent comme des copies ou mixtures (le bureau 953 est, par exemple, à mi-chemin de Jacques Hauville et d'Alain Richard). Quoiqu'il en soit, la création réside moins dans l'invention d'un langage moderne que dans la manipulation d'une grammaire moderniste pré-inventée. Le créateur de modèle de série n'est plus un maître dont la signature graphique est reconnaissable mais un grammairien anonyme qui sait se saisir des inventions graphiques passée pour en faire la synthèse dans une gamme (au service d'une marque)...

1955: Reconstruction style is dying and the light wood passed into disuse among creators, industry takes hold of this last trend that had been designed just for that. Among the brands in that capture, Levitan is one of the first, after undertaking Henri Lancel. Thus were born the lines "boilavable" and "boimétal" ... Included lessons of Gascoin, Bessie, Landault, Hauville, Hitier, etc.. If reporters initially shows her enthusiasm, then soon forgets: so too much, although it is acknowledged that good taste finally enters into mass market ...

jeudi 24 novembre 2011

Jacques Hitier // interview 1964

via Revue de l'ameublement, avril 1964

Pour ne pas le recopier à mon seul usage, voici le texte d'une interview donnée par Jacques Hitier. Jacques Hitier est un décorateur qu'il ne faut pas oublier : comme tout un chacun au milieu du vingtième siècle, il recherche l'alliance de la qualité et de la production mécanisée mais il faut y ajouter une connaissance parfaite des matériaux et des techniques productives. Enfin, surtout, ce qui doit nous paraitre un élément fondateur relativement à la période de la Reconstruction : une volonté de qualité et de diffusion auprès du " Français moyen ". Ci-dessous, ce qu’il pense en 1964 alors que la parenthèse de la Reconstruction se ferme et que l’on se réjouit d’entrer dans la grande consommation – tout en dénonçant l’erreur des grands ensembles...

Here is a text of an interview given by Jacques Hitier in April 1964. Jacques Hitier is a designer should not be forgotten. Like everyone in the middle of the twentieth century, he seeks an alliance of quality and mechanical production, but it must be added a thorough knowledge of materials and production techniques. Finally, most important, what should we look a founding element of the Reconstruction period: a desire to spread. Here's what he thinks when the bracket is closed and he tries to save the world of designers ...

vendredi 1 juillet 2011

Auguste Perret // la reconstruction



Redécouvert grâce à la patrimonialisation de son œuvre, souvent perçu comme un "constructeur"
et parfois même regardé comme un "simple technicien", on étudie trop peu le regard qu’Auguste Perret porte sur les usages et les intérieurs. Impossible de parler simplement de fonction car il n’est pas fonctionnaliste : un handicap - aujourd’hui encore - face au troupeau d'architectes et de designers ânonnant la-forme-suit-la-fonction ! Fouillons la question. Partons du premier numéro du Décor d'aujourd'hui publié après la guerre, au début de l'année 1946, relisons l'introduction puis l'article d'Auguste Perret. Regardons ensuite comment se construisent de tels propos à travers quatorze extraits - ni plus ni moins - tirés d'un ouvrage de référence : Auguste Perret, Anthologie des écrits, conférences et entretiens (Christophe Laurent et al., éditions du Moniteur, 2006). Un livre très complet où il ne manque que l'article du Décor d'aujourd'hui... On découvre ainsi la complexité du personnage qui n’est pas un inventeur mais un architecte, au sens noble du mot : celui qui organise en toute conscience, puise dans le passé et le présent, cherche les méthodes et les compétences permettant d’exprimer au mieux l’Art de bâtir. Sans doute l’une de ses principales "découvertes méthodologiques" consiste à articuler structure et remplissage, relier le domaine scientifique de la matière (donc d’une vérité tiré du matériau, de la gravitation, du climat, de la technique productive) avec le domaine subjectif des usages (disons le relativisme des sciences sociales, des normes), l'un proche de l'immuabilité et l'autre de la flexibilité. Dans cette oeuvre, forme et fonction ne jouent pas dans les mêmes temporalités, l'architecture apparait donc comme l'art de trouver les plus justes "points d'appui".