jeudi 30 juillet 2020

Groupe Saint-Honoré // Caillette & Cie

Décor d'aujourd'hui, n°53, nov.-déc. 1949, stand des frères Perreau, du "groupe Saint-Honoré"

Tous les sites d'histoire du design, sans exception, regardent le "groupe Saint-Honoré" comme un événement historique ; certains exagèrent déjà beaucoup en le présentant comme l'un des points de départ pour les meubles de série en France ; d'autres s'égarent encore plus loin... Par exemple, le journal La Tribune (latribune.fr) a publié en 2010 un article intitulé "Quand le design devient une industrie" où l'on trouve cette phrase saugrenue : "Sixties [sic] Sur le terrain, le groupe Saint-Honoré formé par de jeunes décorateurs ouvre à Paris un magasin coopératif destiné à diffuser du mobilier aux dimensions réalistes, démontable, escamotable, superposable et pliant..." Nul ne saura jamais où ce journaliste a puisé cette idée, ni pourquoi il place l'événement dans les années 1960, alors qu'il date de la fin de l'année 1949 : sans doute la culture orale combinée à quelques lectures en diagonale, mais certainement pas la règle d'or journalistique du "recoupement des sources" (certes, le blog Art utile n'existait pas encore).... Pardonnons, car il faut toujours se réjouir de voir, grosso modo, un rapprochement entre les univers du design et de l'industrie, même si cela reste confus. Un jour viendra où le quidam français comprendra que le "disagne" n'est pas un produit inutile et inconfortable, coûteux et luxueux, aux formes biscornues et ostentatoires, aux matières rares et précieuses, mais l'inverse ! 

Toutefois, s'il faut écrire une histoire française du design de meubles, il convient de le faire correctement, en plaçant chaque événement à sa juste place. Avant que les fake news tirés des plus mauvais journaux, et parfois des meilleurs livres, n'envahissent définitivement la toile, mieux vaut établir une chronologie... Signalons tout de suite qu'une dizaine d'événements déterminants en matière de mobilier de série précédent la formation du "groupe Saint-Honoré". Citons :

Il convient donc de redonner à ce groupe la réalité de son importance afin de voir pourquoi il fait événement et en quoi il serait spécifique. Premièrement, ce groupe n'est ni un "magasin" (encore moins "coopératif"), ni même une association, mais simplement l'union provisoire et opportune de six créateurs désirant organiser une (et une seule) exposition temporaire ! Celle-ci ne provoque pas de discontinuité dans les lignes créatives, mais se situe pleinement dans le prolongement des recherches amorcées depuis la Libération visant des meubles de série robustes, rationnels, démontables, combinables, transportables (voire transformables), économiques, etc. Bien qu'ils n'aient pas été remarqués, la plupart des membres du groupe participent aux expositions citées ci-dessus  : Hauville et Perreau ont très discrètement débuté dans l'exposition de 1947 ; puis Jacques Perreau a réalisé l'équipement de l'habitat-modèle du village d'Epron, dans le Calvados, présenté au SAM de 1949 ; de la Godelinais travaille sur divers meubles industriels aux Arts ménagers en 1949 et sur un modèle de chambre d'hôtel pour le SAD en 1949 ; quant à Bernard Durussel, il est le seul a connaître un réel succès en apparaissant une première fois au salon des Arts ménagers en 1948 grâce à ses recherches sur le mobilier en tube de métal (Bernard Durussel (1926-2014) // desserte roulante).

Reste l'hypothèse de la "jeunesse", mais la liste des participants figurant dans la revue Maison française (n° 34, janvier 1950, p.22) pousse à rejeter également cette idée simple : 41 ans pour Renan de la Godelinais (1908-1986), 30 ans pour René-Jean Caillette (1919-2004), 27 ans pour Jacques Hauville (1922-2012) ; restent les 23 ans du réellement jeune Bernard Durussel (1926-2014) et l'âge inconnu des frères Robert et Jacques Perreau (si quelqu'un à la réponse, merci de me contacter). Toutefois, ce large éventail ne dérange pas la rédaction du Décor d'aujourd'hui (n°53, nov.-déc. 1949) qui titre un peu trop vite "les jeunes s'unissent" et "en groupe des jeunes étudient les problèmes d'aujourd'hui", lançant une rumeur qui s'éternise encore de nos jours... De fait, plutôt que des "jeunes", ces créateurs sont surtout des inconnus pour les critiques. Il s'agit de nouveaux venus dans ce domaine... Et encore, la nouveauté reste relative car seul René-Jean Caillette n'a jamais exposé auparavant. Est-ce lui qui dispose des ressources permettant d'organiser cette présentation du "groupe" dans l'une des boutiques les plus luxueuse de Paris, à l'intersection de la rue du Faubourg Saint Honoré et de la rue Royale ? C'est la piste privilégiée par Patrick Favardin qui le signale comme organisateur - probablement à partir de sa documentation personnelle.

Oui, certes, mais "jeune", c'est surtout le mot nouveau ! C'est celui de la section de Marcel Gascoin au salon des artistes décorateurs la même année. "Jeune", c'est mieux que "série", si triste, tourné vers le sinistre, le social, le passé de la guerre. "Jeune", ce n'est pas forcément le créateur, c'est surtout le style,  c'est aussi le client qui veut miser sur l'avenir, sur la simplicité et qui n'a pas besoin d'être fortuné.

Quoiqu'il en soit, le véritable événement que provoque cette initiative est la mise en avant de six décorateurs méconnus dans deux articles (Maison française et Décor d'aujourd'hui). En arrière plan, s'opère discrètement l'intégration de René-Jean Caillette dans le petit cercle des premiers "créateurs de modèles de série". Au centre du cercle, Marcel Gascoin, dont deux exposants du groupe Saint-Honoré, Hauville et Durussel, sont d'anciens employés, et avec lequel les frères Perreau ont déjà travaillé pour l'Exposition internationale et les Arts ménagers... Seul Caillette était alors un inconnu aux yeux de Gascoin, qui hérite justement à cette date de l'organisation de très grands événements légués par René Gabriel : salons, expositions, chantiers d'Etat, publications, etc. Pour résumer, comme le signale Patrick Favardin dans ses Décorateurs des années 1950, l'exposition du "Groupe Saint-Honoré" marque la rencontre de Caillette et de Gascoin, et j'ajoute : un point c'est tout ! Il est fort probable qu'il s'agisse en réalité d'un "coup de com' " imaginé par des créateurs cherchant à renforcer leur position, et à se faire remarquer des critiques et d'un public supposément avisé. Ces "(plus ou moins) jeunes loups" visent un lieu de prestige en affirmant présenter un nouveau style capable de séduire la jeunesse dorée des beaux quartiers. C'était le premier événement du genre, et l'idée a certainement séduit le déjà-vieux Marcel Gascoin (né en 1907...) héritier de l'antique René Gabriel (1899, siècle d'avant...), lui-même descendant du préhistorique Francis Jourdain (1876, quand même).  Trois génération de modernes et c'est à partir de cette date que le "design" devient un "style jeune", provoquant une confusion entre la "jeunesse" et la "nouveauté", qu'il s'agisse des créateurs, de leurs créations, ou de leurs acheteurs. 

Ci-après, présentation de quatre autres stands de l'exposition du "groupe Saint-Honoré" publiés, cette fois en noir et blanc, dans le Décor d'aujourd'hui et autres images contemporaines des mêmes créateurs...








René-Jean Caillette, Maison française (1950-01) étagère-sur-socle - secrétaire fauteuil présentés dans son stand du "groupe Saint-Honoré" en 1949

Bernard Durussel, Maison française (1950-01) et Meubles et décors (1951-01/02) stand du "groupe Saint-Honoré" et mise en scène avec la desserte-roulante du salon des Arts ménagers de 1949

Jacques Hauville, Meubles et décors (1951-01/02) et Maison française (1950-01) contemporain du stand du "groupe Saint-Honoré", quasi-identique à sa présentation aux Arts ménagers en 1949.

Renan de la Godelinais, Meubles et décors (1951-03/04), contemporain du stand du "groupe Saint-Honoré" avec buffet démontable - et reproduction à l'identique du stand des Arts ménagers de 1949