mercredi 25 avril 2018

Vladimír Grégr // hystérie créative 1935

Villa de Jevan, par Vladimír Grégr, via novinky.cz

Non, cette architecture fabuleuse n'est pas une villa de Mallet-Stevens, ni une maison tardive et oubliée de Charles et Marie-Laure de Noailles qui aurait été meublée par Jean Royère ou par Oscar Niemeyer... Non, nous ne sommes pas en Californie, où Richard Neutra resterait associé à Frank Lloyd Wright pour inventer une modernité étrangement "vernaculaire"... L'objet est pourtant de cet ordre d'importance : cette architecture moderne, créative, luxueuse est l'oeuvre d'un seul et même homme, l'architecte tchèque Grégr. Il vient refermer l'épisode allemand provoqué par l'épluchage d'Innendekoration avec ce numéro spécial daté de décembre 1935. Il mériterait aujourd'hui un bel article, très richement illustré, dans Citizen K. Certes, avant de regarder les images, il faut franchir un détestable texte où la rédaction cherche à relier le génie de cet architecte à la culture germanique. Mais des signes évidents montrent que cela n'est absolument pas le cas... Le "vernaculaire" est aussi un style international ! Ce que l'auteur de l'article ignore, c'est que Vladimír Grégr va par la suite résister à l'occupation allemande. La fin est tragique puisqu'il est arrêté par la Gestapo en 1940, enfermé dans une prison de Berlin et exécuté le 22 février 1943. Même endoctrinée, la rédaction d'Innendekoration aurait dû deviner que le génie et l'ouverture d'esprit de cet homme ne se plieraient pas à la pensée simpliste et rigide que l'Allemagne tente (dès lors) d'imposer à l'Europe. Mais la propagande n'a pas a se convaincre elle-même, elle cherche seulement à convaincre. C'est d'ailleurs le principe même de cette information à sens unique qui caractérise la propagande. Loin de sombrer dans ce travers, Vladimír Grégr est le produit d'une absorption sans limite, dans monde ouvert et dans un univers d'abondance et de luxe, ne connaissant aucune barrière intellectuelle. Il n'existe que très peu d'équivalents dans le monde. Il ne se compare qu'aux grands noms déjà cités.

Pour le ré-ancrer dans son Heimat, les rédacteurs utilisent une pirouette en affirmant que "La concurrence des peuples n'est pas éteinte par le point de vue national, mais ajustée dans ses conditions et renforcée dans son accent." L'article insiste ensuite sur ses origines, car on veut alors croire aux vertus d'un lignage racial et familial : " Le décor intérieur de Vladimir Grégr nous apparaît comme de très haute qualité et en même temps comme un travail lié au folklore. Vladimir Grégr vient d'une famille établie depuis longtemps en Tchéquie. Son arrière-grand-père Josef Grégr était ingénieur et travailleur forestier - les célèbres produits de la sylviculture de la région de Písek en Bohême ont été créés par lui. Le grand-père, Eduard Grégr, était l'envoyé du Conseil impérial de Vienne et un tchèque bien connu des politiciens. Le père, Zadislav Grégr, était propriétaire d'une institution artistique dans laquelle presque toutes les créations importantes des styles tchèques ont été produites." Une impressionnante liste qui indique principalement une chose, c'est que l'architecte-designer dispose de la culture, des relations et des moyens qui lui permettront de donner libre cours à son imagination et d'exercer pleinement son métier. Puis, enfin, l'article en vient aux véritables sources de sa culture architecturale : "Vladimir Grégr est né en 1902 à Prague, a étudié la technique au collège de Prague, puis a effectué des voyages d'étude en Angleterre, Turquie, Afrique du Nord, Espagne, Grèce, Allemagne et a pris un peu plus de temps pour visiter Berlin, Munich et Paris." En 1930, son premier grand projet est l’installation d'un club sportif à Prague, intégrant des sports nautiques dans des locaux couverts, avec différents bâtiments annexes (restaurants, club-house, vestiaires et salles d'entrainement). En 1931, il construit ses premières villas dans le quartier de Barrandov à Prague et, en 1932, il réalise de nombreux aménagements intérieurs pour des acteurs et des réalisateurs de cinéma, ainsi que des banques et quelques appartements individuels. En 1933 et 1934, Grégr construit toujours des villas (à Nové Město nad Metují) et aménage de nombreux intérieurs, appartements, restaurants, ainsi que le ministère du Commerce de Prague. A partir de 1935, il s'occupe d'une maison de campagne à Jevan près de Prague [pour Antonín Schauer, avocat et important politicien sous la Première République Tchèque]. En outre il revient la même année et retravaille dans le quartier Barrandov. Actuellement Grégr est occupé avec l'équipement du nouveau type de train express et d'une voiture automobile aérodynamique."

On voir ici s'établir les premières sources d'un moment d'hystérie créative dans l'histoire de la décoration. Le cas de Jean Royère est emblématique en France, surtout dans ses projets tardifs. Mais en élargissant notre champ d'horizon, on s'aperçoit vite que ces inventeurs de formes enregistrent un véritable moment dans l'histoire des arts, dont l'impact se mesure un peu partout dans le monde. Le terme "moment" est osé, car il faudrait parler d'instant, l'épisode est bref, prisonnier entre la crise de 1929 (qui remet en question le rationalisme industriel en Europe) et la montée en puissance des totalitarisme qui étouffent progressivement les pensées alternatives. On a affaire à un véritable "meta-style", qui s'amorce dès les années 1930, avec une liberté d'esprit qui se démocratisera seulement à la fin des années 1960. On peut d'ailleurs y intégrer le rondocubisme et le style paquebot, mais ce sont déjà des versions rigidifiées et institutionnalisées (qui se systématiseront encore plus dans le "style 1940").  On peut également y ajouter le streamling des Etats-Unis, mais il est déjà prisonnier des impératifs commerciaux, industriels, financiers et légaux qui détruiront d'une autre manière sa liberté organique. Non, cette liberté est un luxe et elle le restera. Quant à la liberté dans le design ? Elle existe également, mais ailleurs et autrement.