mercredi 30 décembre 2020

Jean Nouvel // l'architecture est un art utile

Citation sur fond photographie de Gérard Julien- AFP


Jusqu'à aujourd'hui l'expression "art utile" restait pour la plupart des gens un héritage flou et lointain. L'historienne des arts et de l'architecture Rossella Froissart Pezones s'attache heureusement à nous la remettre en mémoire  (In : "Poirrier Philippe, Tillier Bertrand, Aux confins des arts et de la culture. Approches thématiques et transversales XVIe-XXIe siècle, Rennes, P.U.R, 2016, pp.109-125 - cf. Hal). Cette histoire remonte la filiation jusqu'aux "arts mécaniques" médiévaux, qui deviennent des règles de convenance et d'économie pendant la Renaissance, puis se rattachent à l'humanisme des Lumières et - enfin - se cristallisent de manière évidente dans l'Encyclopédie :

"Opportunément sous-titrée Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), l’entreprise éditoriale initiée par Diderot et d’Alembert rejette la séparation entre savoir et technique et fait de l’utilité sociale une catégorie essentielle pour l’évaluation de la place de l’artiste au sein de la communauté libérale et réformée. Les arts appliqués – ébénisterie, orfèvrerie, céramique… - comme les pratiques totalement dépourvues d’intentionnalité esthétique, cristallisent un même imaginaire progressiste et sont regroupés dans l’article « Art ».À la fonction morale se joint désormais le calcul commercial sans que ces visées soient perçues comme contradictoires, puisque la rationalisation de la production contribue autant au développement économique qu’elle concourt à l’avènement d’un bien-être commun."

La valorisation des arts dans l'objectif d'une utilité sociale surgit de manière limpide dans l'idéal rationnel de la Révolution. Cela interroge et dérange, car cette utilité singulière surgit lorsqu'un monde disparait (justement celui de l'artisanat domestique). Cela finit par déplaire lorsque l'utilité dérive dans le pragmatisme commercial qui agite l'industrie. Une réaction place désormais en opposition la beauté et l'utilité. Rossella Froissart Pezone cite comme l'un des exemples les plus anciens la "Préface à Mademoiselle de Maupin" par Théophile Gautier (1835) :

" il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien – affirme l’écrivain - et tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature"

On en arrive à la séparation des deux camps, adhérant ou réfutant la possibilité d'un art social, c'est à dire d'un art qui transformerait la société. C'est l'angle choisi dans ce blog (Art utile // intentions) en partant de l'opposition sur ce point entre Proudhon et Zola. Mais il ne faudrait pas réduire l'art utile aux penseur révolutionnaires, anarchistes ou socialistes : il y a d'étranges compromis, comme celui du renouveau de l'art sacré associé au catholicisme social (Ateliers d'Art sacré), certes proche d'une certaine gauche, mais qui assume ouvertement la puissance des images dans leur pouvoir réformateur.

Rappelons aussi que l'expression "art utile" a également été réactivée par l'historien de l'art Stéphane Laurent, auquel je l'ai emprunté pour intituler ce blog (pas de raison qu'une expression assimilée à Proudhon soit la propriété de qui que ce soit...). Mais voilà que notre "art utile" se diffuse désormais partout, c'est Ben qui le vole à son tour, en 2013, pour inaugurer la Fondation du doute à Blois, et c'est aussi une question du bac qui provoque des entrelacs philosophiques (hors sujet, la plupart du temps). Tous les enseignants s'y penchent. Par exemple, Philoturgot : dès l'introduction, le correcteur entre dans le triangle infernal luxe-nécessité-technique pour finir sur l'idée d'art comme expression de "notre liberté", sans préciser qui-quoi-quel est ce "nous". Le serpent se mord la queue. Il y a aussi Philagora, plus tranché : "Soyez ferme sur ce point ! L'objet d'art est inutile par rapport au besoin et à la morale : l'œuvre belle n'a de fin qu'elle-même. Au contraire, pour l'objet technique, l'utilité en détermine les caractéristiques essentielles". On a tous compris : si t'as pas le bacho, mieux vaut en rester à Kant et Hegel. Ce baragouinage éducatifs continue ainsi de séparer les matières, comme elle a toujours su le faire. Les enseignants stagnent-ils par croyance, par obéissance, par ignorance ? Peu importe.

Face au charabia des pédagogues, nous préférons encore choisir le point de vue "archi" de Jean Nouvel. Lui aussi a récemment revendiqué un art utile. Qu'en penser ? Pouvons-nous être en accord avec ce star-architecte ? Ni oui ni non. Disons que l'architecture "globale" et "contextuelle" de ses bâtiments géants hypermodernes (que son agence tente d'enraciner dans un désert où des néo-bédouins ont été biberonnés aux pétrodollars) me séduit autant que l'architecture "globale", "zadiste", "molle" des y(a)ourtes où survivent les néo-guerriers mongols de l'écologie radicale. Ce n'est pas méchant, ni même ironique, nous aimons vraiment ces extrêmes, car il faut y voir énormément de détermination et de bonne volonté. Disons que ceci reste malheureusement de l'architecture en déshérence, paumée dans les zones, au milieu d'un désert, au raz d'un sol brûlant, frôlant la surface et la réalité sans parvenir à atterrir. Attendons qu'ils découvrent Bruno Latour et son matérialisme pratique. Regardons en géologue en caressant le sol, en creusant le sous-sol, en se tapant la tête dessus avant de penser à saisir un marteau. Pour résumer, Jean Nouvel n'est jamais très loin d'atteindre son but, certainement très proche du nôtre, du vôtre, de celui qu'il faudrait atteindre, mais il ne fait qu'effleurer prudemment ce qu'il faudrait creuser sans ménagement

Enfin, tout ce préambule déviant, mi-figue mi-raisin, pour dire un grand MERCI à Jean Nouvel. Car nous ne pouvons qu'admirer le propos qu'il tient face à la question d'Arnaud Laporte dans sa "masterclasse" qui s'adresse aux jeunes poètes en voie de disparition... Il dépasse tous les enseignements pédagogiques institutionnels en leur rappelant simplement que l'architecte n'est certainement pas un artiste. Voici l'échange, que j'ai pris soin de saisir scrupuleusement par écrit : 

Ci-après, transcription écrite d'une réponse de Jean Nouvel à Arnaud Laporte  (franceculture.fr/emissions/les-masterclasses), et quelques interrogations...

mardi 15 décembre 2020

design 2016 // la table climatique

 

"penser-le-durable-mobilier-climatique" (youtube)


J'ai donc décidé de prendre pour cible les "Rencontres des Gobelins", celles que l'on trouve sur Dailymotion, Youtube, France Culture. Je parle bien de ce grand moment où  se croisent "les meilleurs des meilleurs" dans un lieu qui se définit lui-même comme un "campus d'excellence", associant le Mobilier national et l'ancienne manufacture royale, celle du temps de Colbert. Les conférences sont d'ailleurs parfaites lorsqu'il s'agit d'évoquer l'ancien régime, surtout dans une période allant de Jeanne-Antoinette à Marie-Antoinette. Les spécialistes des savoir-faire anciens y sont véritablement exceptionnels et admirables quand il s'agit d'évoquer l'ébéniste, le menuiser, le licier, le forgeron, le marchand mercier, les soieries, les styles, les ornements, les nuances fines (ors et décors, vernis et polis) ou les vieux faubourgs (de Saint-Marcel à Saint-Antoine). Plus le sujet est éloigné de la Modernité, meilleur est l'exposé. Par contre, cela dérape lorsque les intervenants se rapprochent de l'actualité, du présent, le pire arrive quand ils osent parler de l'avenir. Car en étant dans le "hors-sol" particulier du passé, l'individu semble incapable de s'amarrer au présent et moins encore de viser l'avenir. Comme un voyageur qui aurait choisi un siège dans le mauvais sens en s'asseyant précipitamment dans le train à grande vitesse de l'hypermodernité, il ne voit nettement que le paysage au loin derrière lui, captant quelques beautés en se disant qu'il les a manqués, mais, qu'un jour, il y reviendra tranquillement...

C'est en regardant ces vidéos et en faisant ce premier constat que je suis tombé par hasard sur la thématique que j'attendais : "penser le durable" (youtube). Deux sujets sont abordés et particulièrement caractéristiques des extrêmes de l'écologie, l'un pleinement techno-magique, l'autre totalement survivaliste (celui-là, je ne le détaille pas, je vous laisse découvrir, mais René Gabriel réutilisait déjà à ce type de recyclage, en 1930, pour rester en France...). Le techno-magicien est un designer français, Jean-Sébastien Lagrange, doublement diplômé de l’École Boulle et de l’École nationale supérieure de création industrielle. Son évidente fausse modestie, sa chemise bucheron faussement rustique, cachent mal l'arrogance insupportablement caractéristique des croyants pratiquant l'hypermodernité. Le designer parle ici d'une "table climatique" pour un marché très fructueux, l'open-space. Elle se compose de pieds en chêne, surmontés d'une tôle pliée en aluminium contenant des MCP (matériaux à changement de phase) et d'un plateau en je-ne-sais-quoi (prétendument du bois massif, mais ce n'est pas ce que l'on voit...). Il cite inévitablement Jean Prouvé. Son exposé est lamentable, exemple d'une création intuitive et inintelligible, au lieu d'être complexe mais compréhensible. Il ne saisit pas ce qu'il explique, avec peu de conviction : sait-il d'où il vient ? qui il est ? où il va ? Il se contente de répéter à l'envi qu'il a modélisé techno-magiquement sa table dans son bilan énergétique. 

Vous êtes climatosceptique, pas pour la terre, pour la table ? Eh bien ! il faut attendre la fin de sa conférence pour se rassurer en découvrant que l'intelligence terre-à-terre va se confronter à cet individu hors-sol (autre phénomène hypermoderne), car la salle pose ensuite toutes les bonnes questions : 1) combien ça coûte ? Le designer ne répond pas... 2) D'où viennent vos matériaux, quelle énergie grise ? Il ne le sait pas, ce n'est pas son problème, mais celui du fabricant.... 3) D'où vient le MCP et quel est le risque incendie ? Il répond que c'est une sorte de cire, et l'on imagine donc des abeilles ; il dit que ça obéit aux normes pour l'incendie et tout le reste... 4) Qu'est-ce que ça rapporte d'un point de vue énergétique ? Il s'embrouille, ce n'est pas son problème, mais cette fois celui de l'ingénieur... 4 bis) La salle insiste, quel rendement énergétique ? Il parvient encore à esquiver en achevant dans le style métaphysique transcendantale : qu'est-ce que tout ceci veut dire, finalement... Et l'on voit qu'au fond, gonflé par les titres et les succès, il pense que les gens en face ne comprennent rien, qu'ils ont peur de la technologie, qu'il va falloir expliquer si l'on veut avancer...

Finalement, la "salle" va se répondre à elle-même : les MCP  marchent sur un cycle de 24h autour de 22°c,  température inatteignable la nuit pendant la canicule (donc inutile l'été) et également peu probable dans la journée en période froide, à moins de surchauffer (donc inutile l'hiver) ! Bref, ça ne sert à rien. Ensuite, autant lui dire, la paraffine (c'est ça les MCP, ça ne sort pas des ruches mais des barils), c'est une horreur question incendie ; genre vapeur toxique ultra-inflammable, il n'y a pas mieux... Les pauvres gens qui achètent cette table de style néo-Prouvé, qu'il faudra certainement fabriquer en Chine, n'économisent ni argent ni énergie, détruisent l'environnement, enrichissent l'industrie polluante du métal et du pétrole, ne gagnent rien à part le risque de brûler vif. Bravo champion ! 

Heureusement, des architectes spécialistes des plateformes, n'y comprenant rien non plus, l'achèteront certainement pour améliorer la performance énergétique d'un aménagement (par exemple, la reconversion dans un futur, proche, probable, lucratif, d'un supermarché en centre d'appel). Quelle bande de consommateurs. Oui, c'est ça perdre pied, c'est adopter la position du "consommateur intermédiaire", entre l'espace flou derrière et l'espace flou devant. Il se positionne bêtement dans le subir en croyant agir, sans jamais comprendre qu'il faut se contenter de chercher un entre-deux, une interaction, une médiation, sinon rien ne change... Mais, au fait, je ne voudrais pas de procès : s'il souhaite me répondre, je publierais en ligne son texte. Il est vrai qu'il y a beaucoup moins de risque à critiquer le passé que le présent. C'est peut-être pour ça que c'est désormais le passé qui progresse ?! 

Je n'ai rien contre lui, personnellement. Il n'est qu'un épiphénomène, il faudrait juste qu'il le sache... Il est très rare que je critique, car tout est critiquable et ce n'est jamais très constructif. Cependant, je prépare en ce moment un texte sur "le designer et le bûcheron" où je tente de montrer deux positions qui s'opposent dans un contexte d'hypermodernité (Gilles Lipovetsky, 1983), de trahison des élites (Christopher Lasch, 1995),  de modernité tardive (Hartmut Rosa, 2012), de mondialisation·moins (Bruno Latour, 2017). Oublions le champ politique, le constat de la mort du coche et de la multiplication des mouches a presque quarante ans : soit on continue d'avancer à l'aveugle dans une "pensée magique" (celle de l'outil techno-magique, black box, utilisable mais incompréhensible), soit on reprend en main le projet collectif (ce que Latour nomme atterrir). Poussons plus loin en affirmant que l'humain, face à l'angoisse hollywoodienne d'un monde en attente permanente de catastrophe, se replie sur lui-même, rêvant de devenir un super-héros, survivaliste (agissant seul) ou transhumain (subissant la techno-magie)... Il se remplie la tête de ces idioties, tandis que son corps s'est lentement transformé en gras consommateur blasé, engoncé dans son canapé, dépendant des biens et des images. Comme tout drogué, il ne pourra jamais s'en sortir seul. Et lui, c'est nous, alors : sortons-nous de là !

samedi 14 novembre 2020

Galerie Valentin // Nicolas Moulin + Reconstruction

 


La messe est dite, le nouveau cycle des saisons est annoncé : au printemps et à l'automne, nous serons confinés ; l'hiver, nous resterons à l'étable ; viendra la transhumance, l'été, où nous pourrons consommer... Oui, c'est parti, c'est maintenant, et on en a pour dix ans, vu le pourcentage des immunisés. Quelle époque ! Ce scénario semble encore insouciant car un autre virus peut apparaitre entre-temps... Quelle époque ! (bis). À moins d'accepter de devenir des transhumains, OGM mutés par des néo-vaccins... Quelle époque ! (ter).

Alors, pour changer de refrain, que nous dit l'art sur cette fameuse époque ? Tout d'abord, il faut remonter en arrière : au milieu du XXe siècle, l'art était utile et promettait le confort moderne pour le "plus grand nombre" grâce à la technique. Les artistes du progrès matériel sont donc des techniciens, des architectes, des décorateurs. Mais où en est l'art aujourd'hui même ? Peut-on identifier de la même manière un support ou une expression qui correspondrait au mieux à notre imaginaire actuel, à nos représentations esthétiques, à nos émotions partagées, à nos désirs collectifs, à nos peurs ? Encore une mauvaise nouvelle : tout espoir a disparu lorsque l'on a lu Considération sur l’état des Beaux-Arts de Jean Clair... Comment ne pas admettre avec lui la fin des arts au profit des pacotilles ? Depuis quarante ans, immeubles, meubles, tableaux, sculptures se transforment en supports provisoires programmés pour être de bons placements spéculatifs. Dans la civilisation du progrès financier, l'artiste-artisan se transmute en marketeur-communicant. La technique s'achève en technologie. Tout s'arrête là, quelque part dans les années 1980. Vraiment ?

Fin ou début ? Il faut se remémorer les années 1990 et la fascination qu'exerce alors Photoshop. L'art redevient illusion. La pensée magique de Lascaux, de la chapelle Sixtine, des formes nouvelles du mouvement Moderne, tout cela renaît dans l'hyper-réalisme virtuel. Nous y croyons, massivement. La sensation est tellement partagée qu'elle donne naissance au verbe "photoshoper" : visages parfaits, textures plastifiées, surfaces hygiénisées... La purification protestante gagne sa bataille contre la souillure catholique, avant l'arrivée de la violence islamiste. Tout est affaire de religion ? Mon Dieu, non ! Cet affrontement reflète l'air du temps, mais l'art fait mieux. Il agit de manières sympathique, empathique, esthétique. Il mémorise et parfois - beaucoup plus rarement - il anticipe.  Au tournant des années 2000, les photographes nordiques sont à la mode car ils suivent le logiciel, épurent corps, paysages, intérieurs, mettent en image le happy end de l'Histoire prophétisé par Fukuyama. Cet art n'anticipe pas, il fige, interroge peu et s'effraie vite face au vide du Moi au milieu du Rien, ou du Rien au milieu du Moi... Non, mais décidément... Quelle époque ! (der) A contrario, Gilbert & George se rebiffent : Nous au centre de tout. Ils poussent la profusion, déplacent le libre Pop Art vers le numérique. Dans leur art pour tous, Photoshop devient photo-copiage, polychromique, excentrique, baroque. Absolutely Fabulous ! Inutile de s'étendre, tout le monde les connaît. Il y avait aussi Pascal Monteil. Avant qu'il ne se mette au tissage "réel", il utilisait Photoshop comme du photo-tissage. Il disloque les perspectives et invente des paysages, amplifiant "hystériquement" la distance de tous les éléments qui entrent dans ses univers de synthèse, comme ses naturistes qui flottent au milieu de la verdure. C'est l'an 2000.... 

La technologie ne donne qu'une illusion de rapprochement et creuse d'autant plus les distances. Concluons : la médiation du virtuel impacte la pratique du réel, inverse les relations. Elle détruit la chaleur, abolit l'idée de proximité. La technologie nous écarte, elle nous fige dans l'illusion. Le réel, il ne se réduit pas à une citation de Lacan : on ne s'y cogne pas d'un coup, on s'y frotte en permanence. Si l'on s'y cogne, c'est que l'on est déjà très très loin. Le réel est liquide, on baigne dedans. Il devient dur uniquement pour ceux qui tombent de haut...

On peut enfin découvrir, grâce à la galerie Valentin, un autre artiste pionnier de l'illusion photoshopée : Nicolas Moulin, l'auteur de "Vider Paris", un ensemble photographique impressionnant réalisé entre 1999 et 2001, juste avant l'attentat du WTC... A cette date, il colle des parois de béton brut au bas des immeubles parisiens, remplace les rues par des voies express, sans humain, sans mouvement. Il pose des hypothèses pour expliquer ce vide, sans donner d'explication : il sent, il ressent, il pressent. Il rend les surfaces brutes, mais détruit toute possibilité de frottement. Aujourd'hui, il (re)crée une ville extraordinaire, une architecture oubliée dans un désert. Il invente une cité hypermoderne dans des paysages photographiques recomposés, toujours en ajoutant de la texture, celle-là même que l'on voulait supprimer pour améliorer le monde réel dans les années 1990. Puis il produit des maquettes architecturales en carton-bois, comme en fabriquent les étudiants. Singulier inversement, si révélateur : l’image d’abord, la construction ensuite. Et si l'ultra-réalisme de l'image décidait du réel. Oui, tout commence là, quelque part dans les années 1990.

Il concrétise ainsi le rêve moderne jusqu'au bout, juste avant l'oubli et l'effacement total, c'est à dire au moment de la belle ruine ! Tout le monde répète cette phrase de Perret, celle sur les ruines. Et je suis heureux de voir aux côtés des œuvres de Nicolas Moulin qui nous parlent du rêve fascinant, effrayant et presque oublié des Modernes, quelques créations majeures des décorateurs de la Reconstruction, sommet d'un monde réel aujourd'hui relégué dans un lointain passé. 

Bravo à la galerie Valentin pour m'avoir fait découvrir cet artiste, et à Athome_paris pour cet excellent choix de mobilier. Merci à Philippe Valentin et à Christine Barjou pour cette belle unionCi-après le texte de Christine Barjou, et trois photos prises dans la galerie Valentin...

mardi 1 septembre 2020

Reconstruction des Vosges // Saint-Dié etc.

Mobilier de réinstallation de René Gabriel, à l'intérieur d’une ferme provisoire, coll. part.. Base Mémoire : IVR41_20128803307NUC2A. © Région Lorraine-Inventaire général. via journals.openedition.org

Ferme provisoire à Anould, entre Saint-Dié et Gerardmer (google.com/maps)

Souvenir de nos vacances - été 2020 - surtout, ne pas voyager loin, ordre de la "démocratie sanitaire". Passons sur l'inquiétude que provoque l'ajout d'un adjectif à ce mot. Obéissons, jouons avec la contrainte, cherchons un bonheur hygiénique éco-compatible après un petit saut de colibri, à trois heures de Reims : les Vosges, pays des randonneurs suréquipés, du grès rose, des épicéas, des gites à tarif exorbitant, etc. Les écrits sont nombreux ici, sur Le Corbusier rejeté par la population, sur l'architecture "moderne locale" qui l'a remplacé à Saint-Dié (beaucoup moins que St-Malo ou Giens), sur les sinistrés et la vie dans les baraquements provisoires. Mais il y a d'autres thématiques, comme la reconstruction rurale. Tout d'abord, un ouvrage à lire en ligne : La Seconde Reconstruction dans l’est des Vosges par Jean-Yves Henry (lien journals.openedition). L'auteur a étudié deux sujets des plus intéressants dans cette région : la reconstruction des fermes et les scieries hydrauliques vosgiennes (lien journals.openedition), en faisant l'exploit de ne pas citer Les grandes gueules. Ce film culte raconte la fin d'une industrie, la transition du petit hydraulique vers le gros électrique... Loin des grandes gueules, l'auteur fait le job en évitant certains sujets délicats, sous couvert d'une rigueur type "Inventaire", y compris pour la reconstruction. Par exemple, son titre interroge car la "seconde reconstruction" désigne plutôt la troisième (pour rappel : 1°-1918, 2°-1940, 3°-1944) et l'est des Vosges respecte uniquement le découpage au sens "administratif", celui du département numéroté 88 par l'ex-service des Postes & télégraphes, mais il correspond inversement à l'ouest du massif, celui de la perception commune, à la fois paysagère, historique, géographique et stratégique, on y reviendra...

L'article publié dans In Situ cible la reconstruction rurale et décrit parfaitement la typologie des fermes "provisoires" et "définitives" couvrant ce bout de territoire. Mais il est difficile en le lisant de savoir à qui sont attribuables les destructions. Ce sera le sujet de cet article. Cherchons... Rien... Le même genre de phrase se retrouve dans absolument toutes les publications concernant la région : "En novembre 1944, devant l’avancée des troupes alliées, les Allemands se retirent, dynamitant ce qui n’a pas été détruit par les bombardements des semaines précédentes." Je n'en peux plus de lire partout cette affirmation caricaturale. Qui ? Pourquoi ? Dans ce récit, les armées allemandes figurent beaucoup trop le cliché de la méchante bêtise que l'on trouve dans les blockbusters. Il doit y avoir une raison plus rationnelle. Les causes de la guerre sont toujours mauvaises, toujours répugnantes, surtout celle-là, mais la guerre en elle-même se mène malheureusement de manière le plus souvent très rationnelle. 

L'explication se trouve dans une autre publication, s'intéressant non pas au patrimoine, mais à l'histoire des Malgré-nous (MOUGEL Nadège), Les travailleurs forcés des Vosges à Pforzheim), que l'on trouve résumée ainsi (journals.openedition.org) :  
"Le débarquement, suivi de la lente marche des Alliés vers l’Est, amène les occupants à transformer le versant ouest des Vosges [cette fois au sens du massif vosgien] en une ligne fortifiée (le Schutzwall West) destinée, dès septembre 1944, à fixer l’avancée alliée par la construction d’une ligne de tranchées. Les travaux sont effectués dans une politique de travaux forcés par la population civile renforcée au départ par les Hitlerjugend venus d’Alsace et du pays de Bade et envoyés par le Gauleiter Wagner. En même temps, la population locale est soumise à la Gestapo renforcée sur place par le repli des hommes venus de l’Ouest de la France. C’est dans ce climat devenu de plus en plus pesant qu’est également lancée la lutte contre les maquis. Celui de la Piquante Pierre est liquidé moyennant 51 victimes. L’intervention personnelle de Himmler amène à la décision de mettre en œuvre une politique de terre brûlée, précédée par l’ordre de rafler de manière systématique tous les hommes de 15 à 65 ans sur une ligne de 250 km le long du versant vosgien afin de les amener travailler en Allemagne. Ce qui est alors présenté comme une mesure de précaution n’est en réalité qu’une mesure de force destinée à éviter tout contact avec d’éventuels maquis et avec les Alliés. 4 746 Vosgiens sont transférés dont 483 Bressauds qui, après une marche dans la neige vers Wesserling, parviennent par train à Pforzheim."
Eh bien ! Voilà, ce n'est pas plus compliqué. Ils détruisent tout entre septembre et novembre 1944, y compris les fermes et les habitations isolées, afin d'éviter la formation des maquis au niveau d'une frontière naturelle que les nazis espèrent consolider (c'est à dire l'ouest des reliefs vosgiens). Dans la région, il n'est donc pas étonnant qu'il soit impossible de trouver une ferme antérieure à 1944, y compris dans les coins perdus. De ce côté-ci des Vosges, c'est une destruction totale, systématique, tel que l'on en trouve presque nulle part. C'est différent du reste de la France, où les Alliés rasent villes et gros bourgs, car ils craignent de voir leurs troupes traverser des espaces urbains non-évacués, c'est à dire non-sécurisé. Dans le reste de la France, ces bombardements ont presque tout détruit en 1944-1945 - car les Alliés n'avaient aucune raison d'épargner un pays collaborateur, point de départ de missiles. Cessons d'être polis. On le sait maintenant. La France collaborait avec tant de zèle que cela inquiétait parfois les dirigeants allemands eux-mêmes. Alors, il faut mettre de côté le pays héroïque inventé a posteriori par de Gaulle et se demander, pourquoi, vraiment, tout ce bazar dans les Vosges ? Pourquoi est-ce différent dans les Vosges ?  Lorsque les soldats allemands détruisent tout, il faut toujours se demander "pourquoi ?", y compris pour tenter de comprendre l'horreur démesurée commise à Oradour. 

Ci-après, pour changer de sujet, et se distraire un peu, quelques photographies prises dans le musée de Saint-Dié présentant un baraquement provisoire, avec ses meubles (René Gabriel) et ses objets quotidiens. Beau travail muséographique. On voit aussi que la reconstruction, c'est encore très simple, c'est très rationnel. Cela appartient toujours à la guerre et c'est exactement pour ça que les contemporains ne l'aiment pas vraiment. C'est pour ça, aussi, qu'il faut apprendre à regarder autrement. 


samedi 15 août 2020

Prou et Jallot // appartements témoins de 1926

Les immeubles ILM / HLM Porte de Saint-CLoud, en mai 2011 (via google.com/maps)

Façade des ILM / HLM Porte de Saint-Cloud, La Construction moderne, 23 mai 1926, p. 397.

Plan des appartements-types des ILM / HLM, Porte de Saint-Cloud, L'architecte, 10/1926, fig.110. 


Dans l'immeuble collectif, la Première Guerre mondiale marque une fracture entre l'utopie social(ist)e d'un "habitat ouvrier" et la normalisation conservatrice du "logement type". Lorsque la vague "bleu horizon" retombe, avec la fin du Bloc national en 1924, la peur d'une dérive bolchevique dans l'habitat collectif commence à s'apaiser et, réciproquement, le modèle quasi-réactionnaire de la cité-jardin avec son potager et sa maison unifamiliale tend à disparaître. Surgit un nouveau genre d'immeuble, destiné à des "classes moyennes" encore loin d'exister... Voici résumé le contexte politique qui accompagne l'invention des premiers "appartements témoins". Compromis entre des idéologies opposées, ils marquent une alliance incongrue entre les progressistes ayant inventé "d'en haut" un univers idéal pour les ouvriers, et les conservateurs qui tentent d'imaginer "horizontalement" des logements adaptés à leurs "goûts bourgeois", mais destinés à de petits budgets : comment mieux définir l'invention des "classes moyennes" ! On comprend aussi pourquoi cette histoire reste à écrire...

Un bel exemple de ce modèle "conservateur" du "logement moyen" figure dans la monographie de René Prou (éd. Norma, 2018, pp.126-127) : il se situe dans de célèbres ILM de la Ville de Paris, construits en 1926, plus précisément dans l'opération de la Porte de Saint-Cloud... L'ensemble se place dans un vide ménagé à droite des historiens proches du socialisme "d'en haut", et qui se passionne toujours pour les "Maisons ouvrières" (pensons à la géniale Monique Eleb). Certes, ceci est moins séduisant et moins inventif, sauf si l'on considère la création précoce d'une classe moyenne, plus "nouvelle" et plus "progressiste" que la classe ouvrière. L'ensemble de Saint-Cloud est réalisé par la RIVP (régie immobilière de la Ville de Paris ) et compte parmi ses administrateurs Raoul Dautry, ancien promoteur des cités jardins (après la Première Guerre mondiale) et futur ministre de la Reconstruction (après la Seconde). L'opération fait scandale car la conjoncture économique pousse à réduire les surfaces et à augmenter les loyers... Un journaliste parle même de "loyers immodérés" (Paris - 100 ans de logements, éd. Picard, 1999, p.70). Une description est donnée dans les revues de l'époque :
"Le terrain qui s'étend. à l'emplacement de l'ancien bastion 60, porte de Saint-Cloud, couvre une superficie de 18.500 m2. La RIVP a décidé d'y faire construire, en deux campagnes, un groupe de 42 immeubles à loyer modéré. La première tranche de ce programme est terminée. Elle se compose de 16 immeubles comprenant 215 appartements, 4 ateliers d'artiste, 140 chambres isolées au 8e étage, des boutiques au rez-de-chaussée. Les appartements se décomposent en 114 appartements de 5 pièces, 55 de 4 pièces,43 de 3 pièces, 3 de 2 pièces. L'appartement-type comprend 5 pièces (fig. 110, à gauche)."  (L'architecte, octobre 1926, p.78)
Un calcul rapide montre que la plupart des appartements disposent du "confort" au sens traditionnel, avec chambre de bonne au dernier étage, reliée au logement par un escalier de service donnant sur la cuisine : autre temps, autre mœurs... Avantage de cette période reculée, les revues sont souvent numérisée. On trouve ainsi le descriptif complet de l'opération sur le site de la bibliothèque de la cité de l'architecture, dans le n°34 de La Construction moderne daté du 13 mai 1926 (citedelarchitecture.fr)
Un plan publié pp.398-399 offre une légende qui permet de déduire la présence du "confort moderne" :
"A= Escalier de service ; B= Escalier principal ; C= Ascenseur desservant sept étages ; D= Cuisine (1/ Compteur électrique, 2/ cuisinière à gaz avec four à pâtisserie, 3/ évier alimenté en eau chaude et froide, 4/ tablette et barre à casseroles, 5/ garde-manger) ; E= Office (1/ placard-desserte) ; F= Salle de bains alimentée en eau chaude et froide (1/ lavabo, 2/ baignoire, 3/ coffre à linge) ; G= 1/ cuvette water-closet ; H= Entrée, 1 et 2/ poteaux d'huisserie permettant l'isolement des chambres ; I= Dégagement."
L'intérieur est celui des "plans-types" modernes (plus que modernistes ou modernisé), qui s'imposent dans les immeubles de rapport construits à partir de la fin du XIXe siècle, avec une entrée placée entre séjour et cuisine, conduisant au couloir axial qui distribue l'espace privatif (espace nuit), c'est à dire la salle de bains suivie des chambres. Le plan est économique, fondé sur la juxtaposition et la superposition des gaines avec rationalisation des espaces de distribution. La présence de la "bonne" justifie la relative mise à distance entre la cuisine (vue comme source d'odeur et de chaleur) et la salle, distance qui se réduira à mesure que disparaîtront les domestiques... De même le salon tend à fusionner avec la salle à manger pour former un living-room. Deux architectes pousseront ce "progrès" jusqu'à son terme : Corbu en pliant le logement sur deux étages afin de superposer les gaines, et Perret en partageant celles des salles de bains d'appartements voisins, pour placer plus librement la "salle à vivre" contre la cuisine (avec gaine indépendante). L'idée commune étant alors de faciliter le travail de la "ménagère" en mettant dans un même volume cuisine, salle et salon : sommet d'une pensée entièrement vouée à la rationalisation des espaces ! Mais nous n'y sommes pas encore, loin de là, en 1926...

Les immeubles sont construits par de grands noms de l'époque : les architectes sont les frères Pierre et Louis Guidetti, les ferronneries sont d'Edgar Brandt, la quincaillerie de Sue et Mare.. C'est Léandre Vaillat, qui s'attache à trouver les décorateurs pour meubler de manière exemplaire deux logements à "prix réduit" (tout étant relatif), supposément destinés à des "intellectuels"... Oublié, Léandre Vaillat est à la reconstruction des années 1920 ce que Jacques Viénot sera pour celle des années 1940 : un intellectuel ambigu qui tente de prendre du recul sur ce qu'il voit, tout en s'impliquant... Léandre Vaillat est alors célèbre comme journaliste et critique d'art, spécialiste de l'architecture et de la décoration dans les années 1920 (avant d'entrer dans la danse dans les années 1940). Il défend le néo-régionalisme; préface l'ouvrage fondateur Murs et toits pour le pays de chez-nous, et écrit un roman à clef décrivant les dessous croustillants de la reconstruction de Reims (Le sourire de l'ange). Pour cette opération, il choisit deux décorateurs parmi les plus réputés : René Prou, maître d'un Art déco plutôt "moderniste" et Léon Jallot, figure oubliée proche du bois, issu de l'Art nouveau, puis adepte de l'Art déco "modernisé", et aussi père de Maurice Jallot, qui travaille probablement à ses côté sur ce projet...
"M. Léandre Vaillat a demandé à de très modernes décorateurs des ameublements à la fois élégants et commodes qui s'adaptent aux dimensions des locaux et à l'état social des occupants. C'est sur eux qu'il semble opportun d'attirer principalement l'attention. Entre autres critiques, on a déploré l'exiguïté des nouveaux appartements de la Ville de Paris. Ils sont évidemment fort étroits. Mais on doit bien admettre que dans les conditions actuelles de la construction, conditions qui ne sont pas près de s'améliorer, la nécessité de ménager la surface se fait sentir en tout état de cause."
Que dire des meubles : le coup de balais provoqué par la révolution métallique de 1929 est proche dans le temps, mais très loin dans les esprits ! Toutefois, le mobilier en bois de cet appartement-type semble déjà prêt pour l'édition en série, bien comparable à ce que produit le jeune René Gabriel au même moment. Le papier peint reste omniprésent, avec tapis et rideaux, mais l'ensemble est relativement "léger" pour la période, y compris et surtout les luminaires de Perzel - alors unanimement adoptés par les "modernes".  Meubles-casiers quasi-intégrés, lignes droites, relative absence d'ornements, présence de bois clair dans la salle à manger, etc., tous ces indices annoncent les bouleversements des décennies à venir. Certes, ils sont invisibles pour ceux dont la culture se réduit encore à l'histoire marginale du "mouvement Moderne", mais nous sommes pourtant ici à ses sources. René Prou appartient au petit groupe qui se détache du salon des Artistes décorateurs en 1926 (avec Mallet Stevens, Jourdain, Gabriel) en dénonçant l'inadaptation des propositions de leurs collègues face à la crise du logement. Petit groupe qui donnera plus tard naissance à l'UAM, mais Prou et Gabriel n'en seront pas - discret élément révélateur d'une position politique différente.

Pour les images, ci-après, l'article d'Art et décoration, publié en avril 1926, décrivant le projet dans les détails, écrit par René Chavance, futur promoteur des "meubles de série" après la Seconde Guerre mondiale. Il a été numérisé par la BNF (https://gallica.bnf.fr) avec des illustrations scannées dans une qualité évoquant les premiers efforts de l'Humanité au début de l'ère numérique...

jeudi 30 juillet 2020

Groupe Saint-Honoré // Caillette & Cie

Décor d'aujourd'hui, n°53, nov.-déc. 1949, stand des frères Perreau, du "groupe Saint-Honoré"

Tous les sites d'histoire du design, sans exception, regardent le "groupe Saint-Honoré" comme un événement historique ; certains exagèrent déjà beaucoup en le présentant comme l'un des points de départ pour les meubles de série en France ; d'autres s'égarent encore plus loin... Par exemple, le journal La Tribune (latribune.fr) a publié en 2010 un article intitulé "Quand le design devient une industrie" où l'on trouve cette phrase saugrenue : "Sixties [sic] Sur le terrain, le groupe Saint-Honoré formé par de jeunes décorateurs ouvre à Paris un magasin coopératif destiné à diffuser du mobilier aux dimensions réalistes, démontable, escamotable, superposable et pliant..." Nul ne saura jamais où ce journaliste a puisé cette idée, ni pourquoi il place l'événement dans les années 1960, alors qu'il date de la fin de l'année 1949 : sans doute la culture orale combinée à quelques lectures en diagonale, mais certainement pas la règle d'or journalistique du "recoupement des sources" (certes, le blog Art utile n'existait pas encore).... Pardonnons, car il faut toujours se réjouir de voir, grosso modo, un rapprochement entre les univers du design et de l'industrie, même si cela reste confus. Un jour viendra où le quidam français comprendra que le "disagne" n'est pas un produit inutile et inconfortable, coûteux et luxueux, aux formes biscornues et ostentatoires, aux matières rares et précieuses, mais l'inverse ! 

Toutefois, s'il faut écrire une histoire française du design de meubles, il convient de le faire correctement, en plaçant chaque événement à sa juste place. Avant que les fake news tirés des plus mauvais journaux, et parfois des meilleurs livres, n'envahissent définitivement la toile, mieux vaut établir une chronologie... Signalons tout de suite qu'une dizaine d'événements déterminants en matière de mobilier de série précédent la formation du "groupe Saint-Honoré". Citons :

Il convient donc de redonner à ce groupe la réalité de son importance afin de voir pourquoi il fait événement et en quoi il serait spécifique. Premièrement, ce groupe n'est ni un "magasin" (encore moins "coopératif"), ni même une association, mais simplement l'union provisoire et opportune de six créateurs désirant organiser une (et une seule) exposition temporaire ! Celle-ci ne provoque pas de discontinuité dans les lignes créatives, mais se situe pleinement dans le prolongement des recherches amorcées depuis la Libération visant des meubles de série robustes, rationnels, démontables, combinables, transportables (voire transformables), économiques, etc. Bien qu'ils n'aient pas été remarqués, la plupart des membres du groupe participent aux expositions citées ci-dessus  : Hauville et Perreau ont très discrètement débuté dans l'exposition de 1947 ; puis Jacques Perreau a réalisé l'équipement de l'habitat-modèle du village d'Epron, dans le Calvados, présenté au SAM de 1949 ; de la Godelinais travaille sur divers meubles industriels aux Arts ménagers en 1949 et sur un modèle de chambre d'hôtel pour le SAD en 1949 ; quant à Bernard Durussel, il est le seul a connaître un réel succès en apparaissant une première fois au salon des Arts ménagers en 1948 grâce à ses recherches sur le mobilier en tube de métal (Bernard Durussel (1926-2014) // desserte roulante).

Reste l'hypothèse de la "jeunesse", mais la liste des participants figurant dans la revue Maison française (n° 34, janvier 1950, p.22) pousse à rejeter également cette idée simple : 41 ans pour Renan de la Godelinais (1908-1986), 30 ans pour René-Jean Caillette (1919-2004), 27 ans pour Jacques Hauville (1922-2012) ; restent les 23 ans du réellement jeune Bernard Durussel (1926-2014) et l'âge inconnu des frères Robert et Jacques Perreau (si quelqu'un à la réponse, merci de me contacter). Toutefois, ce large éventail ne dérange pas la rédaction du Décor d'aujourd'hui (n°53, nov.-déc. 1949) qui titre un peu trop vite "les jeunes s'unissent" et "en groupe des jeunes étudient les problèmes d'aujourd'hui", lançant une rumeur qui s'éternise encore de nos jours... De fait, plutôt que des "jeunes", ces créateurs sont surtout des inconnus pour les critiques. Il s'agit de nouveaux venus dans ce domaine... Et encore, la nouveauté reste relative car seul René-Jean Caillette n'a jamais exposé auparavant. Est-ce lui qui dispose des ressources permettant d'organiser cette présentation du "groupe" dans l'une des boutiques les plus luxueuse de Paris, à l'intersection de la rue du Faubourg Saint Honoré et de la rue Royale ? C'est la piste privilégiée par Patrick Favardin qui le signale comme organisateur - probablement à partir de sa documentation personnelle.

Oui, certes, mais "jeune", c'est surtout le mot nouveau ! C'est celui de la section de Marcel Gascoin au salon des artistes décorateurs la même année. "Jeune", c'est mieux que "série", si triste, tourné vers le sinistre, le social, le passé de la guerre. "Jeune", ce n'est pas forcément le créateur, c'est surtout le style,  c'est aussi le client qui veut miser sur l'avenir, sur la simplicité et qui n'a pas besoin d'être fortuné.

Quoiqu'il en soit, le véritable événement que provoque cette initiative est la mise en avant de six décorateurs méconnus dans deux articles (Maison française et Décor d'aujourd'hui). En arrière plan, s'opère discrètement l'intégration de René-Jean Caillette dans le petit cercle des premiers "créateurs de modèles de série". Au centre du cercle, Marcel Gascoin, dont deux exposants du groupe Saint-Honoré, Hauville et Durussel, sont d'anciens employés, et avec lequel les frères Perreau ont déjà travaillé pour l'Exposition internationale et les Arts ménagers... Seul Caillette était alors un inconnu aux yeux de Gascoin, qui hérite justement à cette date de l'organisation de très grands événements légués par René Gabriel : salons, expositions, chantiers d'Etat, publications, etc. Pour résumer, comme le signale Patrick Favardin dans ses Décorateurs des années 1950, l'exposition du "Groupe Saint-Honoré" marque la rencontre de Caillette et de Gascoin, et j'ajoute : un point c'est tout ! Il est fort probable qu'il s'agisse en réalité d'un "coup de com' " imaginé par des créateurs cherchant à renforcer leur position, et à se faire remarquer des critiques et d'un public supposément avisé. Ces "(plus ou moins) jeunes loups" visent un lieu de prestige en affirmant présenter un nouveau style capable de séduire la jeunesse dorée des beaux quartiers. C'était le premier événement du genre, et l'idée a certainement séduit le déjà-vieux Marcel Gascoin (né en 1907...) héritier de l'antique René Gabriel (1899, siècle d'avant...), lui-même descendant du préhistorique Francis Jourdain (1876, quand même).  Trois génération de modernes et c'est à partir de cette date que le "design" devient un "style jeune", provoquant une confusion entre la "jeunesse" et la "nouveauté", qu'il s'agisse des créateurs, de leurs créations, ou de leurs acheteurs. 

Ci-après, présentation de quatre autres stands de l'exposition du "groupe Saint-Honoré" publiés, cette fois en noir et blanc, dans le Décor d'aujourd'hui et autres images contemporaines des mêmes créateurs...

mercredi 15 juillet 2020

Bernard Durussel (1926-2014) // desserte roulante

Desserte roulante de Bernard Durussel, modèle de 1949, éd. M A A M F


Une découverte de Sophie Pagès (ebay.frfacebook.com), cette desserte en "état neuf" a été chinée samedi dernier "au cul du camion" (comme on dit dans le métier...) et son origine serait toulousaine...  Antiquaire installée depuis 2007 près de Perpignan, sans boutique en dur, sans ligne de conduite stricte, son "inventeuse" essaie et parvient à conserver un bel œil sur les objets. Elle s'intéresse surtout aux Arts d'Asie, du Vietnam précisément, et à l'influence coloniale sur les Arts Décoratifs du XXe siècle, mais aussi à la question - si passionnante - de la reconstruction, car elle a été initiée dans ce métier par "un fou de René Gabriel", en particulier, et de l'avant-garde des "jeunes loups". À noter que Sophie Pagès a également tenu une boutique de décoration, proposant ses propres créations, en Egypte, de 2000 à 2006 : beau parcours qu'il fallait souligner en introduction.

Venons-en à sa découverte : une desserte roulante d'un modèle présenté pour la première fois au salon des Arts ménagers en mars 1949, promue par l'Association des Créateurs de Modèles de Série (ACMS) entre 1953 et 1957. Riche de tiroirs, plateaux et rangements en tout genre, elle est parfois décrite comme un "buffet roulant", summum d'un fantasme partagé par les décorateurs de ce temps-là !

En 1949, Bernard Durussel possède déjà sa propre entreprise de décoration et déclare son siège dans le 16e arrondissement de Paris, tout en publiant de nombreuses publicités dès son lancement dans les revues avant-gardistes : Maison française, Meubles et décors, Décors d'aujourd'hui... L'homme semble avoir les moyens de ses ambitions, tant par sa formation que par ses finances. Né dans les années 1920, débutant sa carrière après la Seconde Guerre mondiale, il représente parfaitement cette nouvelle génération privilégiée que l'historien d'art Patrick Favardin (1951-2016) nommait les "jeunes loups" : ceux qui chevauchent le dragon en succédant à la deuxième génération des Modernes condamnée à piétiner (pour ne pas dire trépigner) dans l'Entre-Deux-Guerres (Gabriel, Gascoin, Perriand, Prouvé...). Les "jeunes" venus en renfort sont à la fois sur-diplômés et formés auprès des créateurs les plus progressistes de leur époque. Ils voient rapidement leurs ambitions satisfaites. Dire qu'il n'y a plus de combats à mener pour promouvoir la Modernité ne serait pas juste, mais il faut bien constater que l'industrie se laisse facilement convaincre après la Libération (avec une naïveté touchante qui évoque aujourd'hui le succès des outils numériques dans le contexte de l'après-crise sanitaire).

Alumnus de Camondo (ecolecamondo.fr), Bernard Durussel appartient à la promotion n°1 de l'école, qu'il intègre dès 1944 pour ressortir diplômé en 1946 :
"En 1944, le Centre d’art et de techniques est fondé à l’initiative des décorateurs Henri Jansen, André Carlhian et Dominique (André Domin et Marcel Genevière). Il délivre un diplôme de décorateur-ensemblier. Hébergé à son ouverture dans le Musée Nissim de Camondo, il est ensuite rebaptisé École Camondo et plus tard transféré au boulevard Raspail." (madparis.fr)

Trop oublié, Durussel est l'un des seuls en France, avec Jacques Hitier et Pierre Guariche, à jouer pleinement l'alliance de l'ossature métal avec le remplissage bois. Sa première association se fait avec un industriel spécialiste de l'équipement des collectivités : la MAAMF... Il a une carrière accomplie mais discrète (35e dans les citations cf. Maison Française // sommaires n°1 à 120). Néanmoins, il se situe dans le premier cercle des "créateurs de modèles de série" (designers). Porté par Marcel Gascoin qui l'embauche dans son agence en 1948 (cf. la biographie de Gascoin éditée par Norma), son maître lui ouvre la même année la possibilité d'exposer ses propres créations au Salon des Arts ménagers (Meubles de série // Arts ménagers 1948). Il y rencontre inévitablement René Gabriel (responsable de la section où Durussel expose), alors que celui-ci travaille déjà depuis quelques temps sur des étagères fixées par une ossature métallique, dans un projet d'avant-guerre qu'il édite pour un foyer d'étudiants en 1946). Notons aussi que Prouvé est déjà bien présent dans ce domaine...

S'il rencontre ainsi plusieurs pionniers de la "deuxième génération" dès 1948, il en connaît un nouveau l'année suivante, plus proche de son âge : René-Jean Caillette. En effet, avec Jacques Hauville, Bernard Durussel est le second ancien employé de Gascoin qui participe à l'exposition organisée par Caillette sous le nom de "Groupe Saint-Honoré"... Mais son réseau est encore plus étendu en 1949, car il est aussi membre de la Société des Artistes Décorateurs et expose donc au côté d'un autre fanatique du mobilier en tube de métal, Jacques Hitier. Il n'est donc pas étonnant de le retrouver dans le salon des membres de cette société (SAD n°35 1949 // catalogue) où il présente un "mobilier pour l'hôtellerie coloniale, en tube et chêne : lit-sofa, chaise longue, fauteuil léger, table à écrire, table basse- garnitures des sièges amovibles, éd. M.A.A.M.F., rue François-Ier, Saint-Dizier"...

Son parcours est ensuite celui de tous les proches de Gascoin : membre de l'ACMS, participation à une exposition Formes Utiles / ex-UAM, une commande d'Etat en 1952 (SIV - archives nationales), etc. La liste s'achève en 2006 lorsque son nom s'inscrit dans la célèbre vente Tajan "Fonctionnalisme et Modernité".

Pour en savoir plus, l'école Camondo - qui dépose en ce moment son histoire en ligne - a retrouvé de nombreux et très intéressants éléments biographiques sur cet ancien élève. Une page de son site (ecolecamondo.wordpress) offre un récit quasi-complet de son parcours, avec webo-bibliographie (incluant le blog Art utile, merci à eux). On découvre sa date de naissance (probablement puisée dans son dossier scolaire), à partir de quoi il devient possible de retrouver son nom dans le fichier INSEE des décès (data.gouv.fr), qui signale un "DURUSSEL Bernard Louis Victor" né dans le 14e arr., le 7 juin 1926, et décédé le 22 août 2014, dans le 16 arr. Il n'y a donc pas si longtemps...

Ci-après : photographie de la desserte trouvée par Sophie Pagès ; publicités et stands de Bernard Durussel en 1949

lundi 1 juin 2020

René Gabriel // 1940 - Mobilier et décoration



Il semble important de souligner que la revue de référence dans l'ameublement français, Mobilier et décoration, publie quelques rares numéros entre la déclaration de guerre (septembre 1939) et l'Occupation (juin 1940). Dans l'avant-propos de janvier 1940, les rédacteurs s'excusent auprès de leurs lecteurs pour quatre mois sans publication, qu'ils désignent comme un entr'acte... car ils ignorent évidemment qu'ils seront contraints au silence total pendant quatre années ! Ils font pour l'instant appel à la générosité des amis de la France, au nom de la Fédération d'aide aux artistes (abritée par la Fondation Rothschild et dirigée par le ministre Anatole de Monzie). Des forces sont en œuvre et une transition s'annonce, avec des noms évoquant le souvenir du drame, de l'entraide et de la reconstruction qui avaient déjà entouré la Première Guerre mondiale.

Mais cet étrange numéro, que nous pourrions qualifier de dernier rayon de soleil, est justement celui où Gabriel apparait en pleine lumière. Il n'est plus seulement l'ami et complice de Michel Dufet (qui vante depuis toujours la qualité de son travail dans la revue Décor d'Aujourd'hui), car il entre désormais dans la cour des grands : celle des artistes décorateurs reconnus par la critique internationale. Si l'auteur de ce premier article consacré à son œuvre est anonyme, il signe cependant un aveu : personne n'en parlait, mais tout le monde s'arrêtait depuis 1919 devant le stand de Gabriel au salon des Artistes décorateurs, s'étonnant de la clarté de ses ensembles composés de mobilier bon marché. Il s'agit certainement du célèbre critique d'art Bernard Champigneulle, car il replace les créations de Gabriel dès qu'un numéro reparaît en janvier 1945. Pourquoi personne n'en parlait jusqu'ici ? Parce qu'il serait gênant de faire ce genre de constat dans un pays où le luxe est artisanal et se paie au prix fort ? Ou, tout au contraire, parce que la modernité devrait toujours avoir l'apparence de la transgression pour se désigner en tant qu'avant-garde ? Les deux, en même temps, car la distinction sociale dans son ensemble est mise en danger par des gens comme Gabriel, nuisibles à l'élitisme, qu'il se positionne soit sur un plan financier (plutôt à droite), soit au niveau intellectuel (plutôt à gauche), soit dans les deux (plutôt au milieu). Pour dénoncer ça, il est convenu de parler de populisme : oui, le peuple est toujours populiste, surtout quand l'élite se veut élitiste.

Heureusement, l'acharnement de Gabriel finira par payer, ou du moins par trouver son terrain d'atterrissage, après vingt ans de condamnation à une relative errance. Il aura fallu attendre le déroulement complet de la crise des années 1930 et même le début de la Seconde Guerre mondiale pour réaliser que son style était celui de la démocratisation... Car Gabriel a bien son propre style "qui, sans paraître se soucier de la mode, ne s'essouffle jamais." Et les lecteurs de cette revue d'excellence le découvre enfin avec quelques belles illustrations qui marquent un sommet dans sa création, au moment où ses choix ne s'imposent pas encore dans l'impératif économique du mobilier d'urgence.  

Ci-après, le texte complet. Il mérite une lecture attentive et j'y ajoute deux illustrations tirées de cet article et qui ne figurent pas dans la monographie (bien qu'elle donnent une juste idée des aménagements si modernes que propose Gabriel immédiatement avant la guerre, en 1939-1940, avec son discret retour vers métal, via le tube cintré).

dimanche 1 mars 2020

Journée d'études à Lorient // ma conférence

Les conférenciers, g. à d. : Christophe Deutsch-Dumolin (Animateur du patrimoine, Lorient), Mickael Sandra (Mémoire de Soye), Patricia Drenou (directrice des Patrimoines, Lorient), Helène Caroux (service du patrimoine culturel, C.D. 93), Pierre Gencey (chercheur indépendant), Elisabeth Blanchet (photographe, association Prefab'), Ollivier Disarbois (témoin, président de l'association Les Amis des Baraques), Céline Pensec (architecte), Patrice Gourbin (maître de conférence, ENSAN), Isabelle Baguelin (chargée protection MH, DRAC Bretagne)

En souvenir de cette belle et agréable journée d'étude à Lorient, voici la photographie prise des conférenciers. De prime abord, la conclusion est simple : il faut qu'une histoire couvrant des territoires plus importants s'écrive - au moins à l'échelle de la France - et que les récits sur les baraques provisoires ne se réduisent plus seulement à une accumulation d'anecdotes récoltées à Brest, Lorient, Gonfreville, Saint-Lô, Caen, Boulogne, Saint-Dié et mille et une autres villes qui abritaient des cités provisoires... 

Cette réflexion du modérateur est particulièrement juste. Il faut voir grand, se placer au loin pour analyser ce qui tient d'une décision nationale à l'intérieur d'un mouvement international, ne serait-ce que pour les distinguer des initiatives locales qui montreront ensuite leurs spécificités territoriales.

Cependant, j'ai justement choisi pour ma présentation d'utiliser le petit bout de la lorgnette : l'égo-histoire ! Si, tout comme moi, on ne croit pas aux métarécits, que l'on préfère les accumulations, les accrétions, les structurations, disons le syncrétisme, alors l'égo-histoire et la micro-histoire restent les meilleures approches. Et c'est la mise côte-à-côte des petites choses qui laissent au lecteur le choix de se construire son propre  « roman », en triant les données par lui-même. À lui de voir s'il préfère regarder les consignes préfectorales, les brèves de comptoirs dans le bistrot de la baraque n°12, le journal du curé, ou - pourquoi pas - la vie retrouvée de ce créateur qui a conçu un mobilier idéal pour une baraque idéale éditée suivant les consignes du ministère de la Reconstruction en 1944... C'est mon choix... 

Ci-après, le texte de mon intervention sur le mobilier d'urgence.


samedi 1 février 2020

6 février 2020 // journée d'étude à Lorient



Réveil provisoire du blog afin de signaler une "journée d'étude", à Lorient :
« Les Préfabriqués, de l’urgence à l’appropriation » 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France doit faire face à une crise du logement sans précédent. Deux millions de sinistrés sans logement doivent être relogés. Le MRU (Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme) préconise la solution des maisons préfabriquées et des cités provisoires. Plus de 156 000 « baraques » sont érigées sur le sol français. Bâties dans l’urgence et censées être temporaires, elles ont pourtant duré beaucoup plus longtemps que prévu puisque des milliers sont toujours en place et habitées. « De l’urgence à l’appropriation » est une journée d’étude visant à comprendre l’importance de la place des baraques dans l’histoire de la Reconstruction, puis de leur appropriation par leurs habitants mais aussi par différents acteurs du monde associatif et culturel liés à la conservation du patrimoine. La journée d’étude et les visites guidées sont proposées dans le cadre de l’exposition « Préfabuleux » présentée à l’Hôtel Gabriel jusqu’au 14 juin.

Programme ci-après...

vendredi 31 janvier 2020

René Gabriel INDEX // Meubles d'urgence 1941



Préparation d'une conférence (cf. 6 février 2020 // journée d'étude à Lorient)... Parmi les données du livre René Gabriel, il n'a pas été possible (et il aurait été de peu d'intérêt) de reproduire intégralement les plans techniques des "meubles d'urgence" pour les "constructions provisoires" - destinés à des éditions en grande série ; ils ont été dessinés en 1941 dans le but de faciliter le relogement des premiers sinistrés de la Seconde Guerre mondiale. Il ne faut pas les confondre avec les "meubles de réinstallation" redécouverts depuis une dizaine d'années (Meubles de réinstallation 1944 // René Gabriel (2/2)) et désormais rentrés dans la culture générale ; il ne faut pas non plus les assimiler aux ensembles "Prioritaires" de 1944 ou de "Premier Prix" présentés au salon des Artistes décorateurs à partir de 1945, ni avec ceux plus luxueux de la marque "Clairnet" redessinés et édités à partir de 1944 ou du "Meuble de France" projet de la même période qui devait aboutir en 1947... Gabriel est très prolifique et il faut quelques années pour comprendre ! Pour s'y retrouver rapidement, il est plus simple de revenir au chapitre III du livre...

Je propose dans ce blog d'aider amateurs et professionnels à identifier ces premiers modèles historiques datant de 1941 dont les numéros sont inscrits dans les "types" : 100, 110, 120, 130, 140, 150, 160, 170, 180, 190, 200, etc. jusque 260, au moins. Ci-dessous les plans conservés s'inscrivent dans une nomenclature précise avec dix meubles par "type", le dernier chiffre indiquant sa nature : buffet (--0), table -1), banc (--2), chaise (--3), armoire parents (--4), lit parents (--5), chaise pour parents (--6), armoire enfant (--7), lit enfant (--8), chaise d'enfant (--9). Il y a donc un projet de 26 séries incluant dix meubles, soit 260 modèles, mais certains sont incomplètes, d'autres s'assimilent à des doublons car les détails manquent (par exemple le banc n°102 paraît identique au n°142, mais l'observation des types 100 et 140 dans leur ensemble montre que le 102 est probablement en caillebotis et le 142 en contreplaqué rainuré). Il manque le descriptif des meubles et de nombreux plans qui ne permettent pas toujours de différencier les matériaux ou les finitions.

Dans ces gammes très économiques, le jeu des variations devient particulièrement  intéressant et illustre la volonté de Gabriel d'offrir des modèles rationnels, utiles et susceptible de répondre aux goûts de chacun. Il existe donc des variantes sobres et rationnelles (type 100), d'autres plus élaborées (110), certaines légèrement "rustiques" (120) ou "art déco" (130), et divers... Tout ceci a été concrètement édité en série, avec des modèles plus fréquents et d'autres plus rares. Aucune étude quatitative n'a été menée - sachant que les archives montrent que des modèles ont été édité avant-guerre (marque Clairnet) et d'autres après-guerre (SBO, Lieuvin, MAS, etc.). Il est probable que sous l'Occupation et à la libération des entreprises aient été obligées de produire ces meubles.