![]() |
Citation sur fond photographie de Gérard Julien- AFP |
Jusqu'à aujourd'hui l'expression "art utile" restait pour la plupart des gens un héritage flou et lointain. L'historienne des arts et de l'architecture Rossella Froissart Pezones s'attache heureusement à nous la remettre en mémoire (In : "Poirrier Philippe, Tillier Bertrand, Aux confins des arts et de la culture. Approches thématiques et transversales XVIe-XXIe siècle, Rennes, P.U.R, 2016, pp.109-125 - cf. Hal). Cette histoire remonte la filiation jusqu'aux "arts mécaniques" médiévaux, qui deviennent des règles de convenance et d'économie pendant la Renaissance, puis se rattachent à l'humanisme des Lumières et - enfin - se cristallisent de manière évidente dans l'Encyclopédie :
"Opportunément sous-titrée Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), l’entreprise éditoriale initiée par Diderot et d’Alembert rejette la séparation entre savoir et technique et fait de l’utilité sociale une catégorie essentielle pour l’évaluation de la place de l’artiste au sein de la communauté libérale et réformée. Les arts appliqués – ébénisterie, orfèvrerie, céramique… - comme les pratiques totalement dépourvues d’intentionnalité esthétique, cristallisent un même imaginaire progressiste et sont regroupés dans l’article « Art ».À la fonction morale se joint désormais le calcul commercial sans que ces visées soient perçues comme contradictoires, puisque la rationalisation de la production contribue autant au développement économique qu’elle concourt à l’avènement d’un bien-être commun."
La valorisation des arts dans l'objectif d'une utilité sociale surgit de manière limpide dans l'idéal rationnel de la Révolution. Cela interroge et dérange, car cette utilité singulière surgit lorsqu'un monde disparait (justement celui de l'artisanat domestique). Cela finit par déplaire lorsque l'utilité dérive dans le pragmatisme commercial qui agite l'industrie. Une réaction place désormais en opposition la beauté et l'utilité. Rossella Froissart Pezone cite comme l'un des exemples les plus anciens la "Préface à Mademoiselle de Maupin" par Théophile Gautier (1835) :
" il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien – affirme l’écrivain - et tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature"
On en arrive à la séparation des deux camps, adhérant ou réfutant la possibilité d'un art social, c'est à dire d'un art qui transformerait la société. C'est l'angle choisi dans ce blog (Art utile // intentions) en partant de l'opposition sur ce point entre Proudhon et Zola. Mais il ne faudrait pas réduire l'art utile aux penseur révolutionnaires, anarchistes ou socialistes : il y a d'étranges compromis, comme celui du renouveau de l'art sacré associé au catholicisme social (Ateliers d'Art sacré), certes proche d'une certaine gauche, mais qui assume ouvertement la puissance des images dans leur pouvoir réformateur.
Rappelons aussi que l'expression "art utile" a également été réactivée par l'historien de l'art Stéphane Laurent, auquel je l'ai emprunté pour intituler ce blog (pas de raison qu'une expression assimilée à Proudhon soit la propriété de qui que ce soit...). Mais voilà que notre "art utile" se diffuse désormais partout, c'est Ben qui le vole à son tour, en 2013, pour inaugurer la Fondation du doute à Blois, et c'est aussi une question du bac qui provoque des entrelacs philosophiques (hors sujet, la plupart du temps). Tous les enseignants s'y penchent. Par exemple, Philoturgot : dès l'introduction, le correcteur entre dans le triangle infernal luxe-nécessité-technique pour finir sur l'idée d'art comme expression de "notre liberté", sans préciser qui-quoi-quel est ce "nous". Le serpent se mord la queue. Il y a aussi Philagora, plus tranché : "Soyez ferme sur ce point ! L'objet d'art est inutile par rapport au besoin et à la morale : l'œuvre belle n'a de fin qu'elle-même. Au contraire, pour l'objet technique, l'utilité en détermine les caractéristiques essentielles". On a tous compris : si t'as pas le bacho, mieux vaut en rester à Kant et Hegel. Ce baragouinage éducatifs continue ainsi de séparer les matières, comme elle a toujours su le faire. Les enseignants stagnent-ils par croyance, par obéissance, par ignorance ? Peu importe.
Face au charabia des pédagogues, nous préférons encore choisir le point de vue "archi" de Jean Nouvel. Lui aussi a récemment revendiqué un art utile. Qu'en penser ? Pouvons-nous être en accord avec ce star-architecte ? Ni oui ni non. Disons que l'architecture "globale" et "contextuelle" de ses bâtiments géants hypermodernes (que son agence tente d'enraciner dans un désert où des néo-bédouins ont été biberonnés aux pétrodollars) me séduit autant que l'architecture "globale", "zadiste", "molle" des y(a)ourtes où survivent les néo-guerriers mongols de l'écologie radicale. Ce n'est pas méchant, ni même ironique, nous aimons vraiment ces extrêmes, car il faut y voir énormément de détermination et de bonne volonté. Disons que ceci reste malheureusement de l'architecture en déshérence, paumée dans les zones, au milieu d'un désert, au raz d'un sol brûlant, frôlant la surface et la réalité sans parvenir à atterrir. Attendons qu'ils découvrent Bruno Latour et son matérialisme pratique. Regardons en géologue en caressant le sol, en creusant le sous-sol, en se tapant la tête dessus avant de penser à saisir un marteau. Pour résumer, Jean Nouvel n'est jamais très loin d'atteindre son but, certainement très proche du nôtre, du vôtre, de celui qu'il faudrait atteindre, mais il ne fait qu'effleurer prudemment ce qu'il faudrait creuser sans ménagement.
Enfin, tout ce préambule déviant, mi-figue mi-raisin, pour dire un grand MERCI à Jean Nouvel. Car nous ne pouvons qu'admirer le propos qu'il tient face à la question d'Arnaud Laporte dans sa "masterclasse" qui s'adresse aux jeunes poètes en voie de disparition... Il dépasse tous les enseignements pédagogiques institutionnels en leur rappelant simplement que l'architecte n'est certainement pas un artiste. Voici l'échange, que j'ai pris soin de saisir scrupuleusement par écrit :
Ci-après, transcription écrite d'une réponse de Jean Nouvel à Arnaud Laporte (franceculture.fr/emissions/les-masterclasses), et quelques interrogations...