lundi 9 juillet 2012

SAD n°31 1945 // meubles d'urgence

Albert Guénot, SAD 45, La Construction Moderne, août 1945


Le Salon des artistes décorateurs de 1945 est présenté dans le Palais de New-York (actuel Palais de Tokyo), il se divise en deux sections aux projets très opposés... La première prolonge les créations de luxe imaginées sous l’Occupation et concerne des œuvres que l’on présente dès lors comme le témoignage vivant d’un art français capable de surmonter les épreuves (1939-1945 // Images de France collaboration)... Mais même la revue qui avait basculé du côté le plus luxueux, Plaisir de France, finit par regarder ce qu'il se passe dans la série car la justification facile du luxe comme tradition se plie trop évidemment aux intérêts de certains et ne trompe personne. La seule création digne d'intérêt relativement à son temps est donc la section consacrée aux meubles de série dirigée par Etienne-Henri Martin et René Gabriel, marquant le retour des décorateurs dans une vocation plus "démocratique", surtout dans la catégorie dite "prioritaire". Car il existe différentes gammes : "série" (soit de prix inconnu), "moyenne" (petite série des grands magasins), "prioritaire" (grande série usinable), mais il y a surtout la confirmation d'un maître du genre : René Gabriel qui avait annoncé ce changement lors d'une première présentation au salon d'automne de 1944 dit "Salon de la Libération".

Citons la liste des participants de cette présentation dans la série figurant dans le catalogue de la SAD : Henri Boulanger (sér.), Jacques-Edouard Chevalier (moy. et sér. MPF - Mobilier des Provinces de France), Turenne Chevallereau (moy.), René Crevel (prio., démontable), Henri-Julien Dalmau (sér.), Maurice Dufrène (moy), René Gabriel (sér. Debladis, prio. Sarnin et Graudé), Albert Guénot (sér. Pomone), Suzanne Guiguichon (prio.), Maheut et Lerambert (prio.), Etienne-Henri Martin (moy. magasin du Louvre), Maxime Old (moy.), Jean-Maurice Rothschild (sér.), Louis Sognot (moy.),  

Ci-après quelques images et commentaires tirés des revues...

Bien que les chroniqueurs aient encore peu la parole à cette époque car les restrictions sur le papier interdisent la plupart des publications, le ton change et n’est plus celui d'une bienséance contrôlée. L’architecte Jean Favier dans la revue d’architecture La Construction Moderne, après avoir flatté ces prouesses artisanales, modère ses propos en précisant que ces ensembles mobiliers ne peuvent « intéresser qu’un nombre de privilégiés restreint ». Son article ne s’intéresse donc qu’aux meubles susceptibles d’être exécutés en très grande séries, eux-mêmes subdivisés en deux sous-sections. L'une de prix moyen et l'autre consacrée à l'urgence, "de premier prix", des meubles susceptibles d’être acquis à prix symbolique par les sinistrés, conçus pour des coupes de bois normalisées (exécutables par l’industrie courante), des assemblages simples. Ces ensembles démontables doivent être facilement transportables et tenir dans un volume restreint :

« Le meuble prioritaire est un meuble étudié en vue de l’utilisation des coupes de bois normales et de la simplicité des assemblages, afin de permettre une exécution industrielle économique et une vente à des prix extrêmement bas. Ces mobiliers sont réservés, par priorité, aux sinistrés. Il faut convenir que les mobiliers exposés répondent parfaitement à ce programme, aussi bien par le caractère de ces ensembles que par leur fini et leur prix. La diversité des présentations permet de choisir entre des meubles à caractère moderne et des meubles à caractère rustique évolué, les uns et les autres ayant de grandes qualités d’élégance. Les artistes décorateurs ont eu grandement raison de se pencher sur l’étude de ces mobiliers, et il est infiniment souhaitable que les industriels du meuble mettent bientôt sur le marché les conceptions originales qui nous sont présentées. Trop longtemps, nos compatriotes modestes ont dû se borner à acheter leur mobilier à des firmes dont la qualité principale était la publicité. Ces organismes, à de très rares exceptions, ont complètement faussé le goût de nos concitoyens en introduisant dans les demeures les plus modestes de lamentables contrefaçons d’œuvres qui tiraient tout leur effet de la pureté de la ligne et de la qualité de la matière ».

La première phrase à double sens indique un jugement sur ces meubles qui doivent répondre, par leur fini, aux exigences du moindre coût et de la production industrielle. De fait, bien des ensembles sont surévalués en coût et ne répondent pas vraiment à la problématique et les ensembles remarqués correspondent plus à la moyenne série destinée à une clientèle relativement aisée et non pas à des revenus populaires. Seuls Maurice Dufrène et René Gabriel répondent à la commande et sont souvent jugés comme un peu trop stricts.

Maurice Dufrène crée en 1921 la Maîtrise des Galerie Lafayette qu'il dirige encore en 1945 : membre fondateur de l’Union des Artistes Décorateur, il s'est intéressé dès la fin de la Première Guerre mondiale aux meubles pour les sinistrés même s'il reste toujours critique face au radicalisme moderne, depuis l'Art nouveau jusqu'à l'UAM. La présentation de 1945 est pour lui une remémoration de ses débuts, s'émancipant ainsi d'un certain luxe pour revenir à un mobilier en bois très modeste. On peut s’interroger sur la brutalité de sa présentation de meubles de série au Salon de 1945 : 

    « M. Maurice Dufrène a cherché à réaliser des meubles simples, peut-être même trop simples. Les panneaux sont trop nus et profilés d’une manière un peu trop molle sur le bâti enlèvent beaucoup à cet ensemble, par ailleurs très intéressant par son système de montage. »

Maurice Dufrène est en réalité l’un des rares à prendre en compte les contraintes réelles de la mécanisation et du transport en se contentant d’assembler de simples planches façonnées qui limite au maximum le cubage. L’invention principale réside dans la vis tubulaire à cuvette, celle-ci pénètre dans une gaine métallique qui sert de repère et ne s’enfonce donc que dans la seconde planche, limitant ainsi l’usure occasionnée par des démontages successifs. Ce mobilier est donc très simple à monter, il devient presque bricolable par son système de construction visible qui permet à de petites industries de le réaliser aisément.

L’ornement que l’on semble alors demander dans ces meubles prioritaires apparait dans différentes présentation. Etienne-Henri Martin n’hésite pas à mettre un bois un peu plus épais, multiplie les découpes sur les planches et autour de cadres de caissons de son buffet. Suzanne Guiguichon utilise la même technique et rehausse de filets et de motifs peints. Le coût est visiblement plus élevé, trop pour des sinistrés.

Comme une grande majorité des tentatives menées à cette époque, les présentations de meubles d'urgence aux SAD de 1945 et 1946 correspondent peu aux problèmes concrets des sinistrés mais elles marquent cependant un changement important dans l'histoire des arts décoratifs. La sobriété des meubles augmente, les ornements et les sections de bois se réduisent toujours plus. Un style en bois s'affirme plus nettement, équilibre entre le rustique et le moderne que l'on distingue déjà dans les expositions et dans certains grands magasins avant la guerre (Au Printemps // rustique et moderne).

On retrouve aussi cette recherche chez Albert Guénot dont la présentation est très juste mais ne correspond en fait qu'à la clientèle dite "jeune" des grands magasins parisiens - à la manière de Pomone au Bon marché, traditionnel lieu d'expression de l'Art déco - une clientèle que les artistes décorateurs souhaitent visiblement conserver.

René Gabriel est le seul créateur du moment à faire des propositions concrètes. Bénéficiant d’une longue expérience menée au Salon des arts ménagers et dans le cadre de la commande du Service des constructions provisoires, celui-ci connaît très exactement les contraintes de fabrication en grande série et propose des pièces dont le coût d’un ensemble ne dépasse pas 1.000 Francs de 1945 (soit 1.000 euros aujourd'hui).

Il bénéficie alors d’une commande pour équiper la maison canadienne dans la cité expérimentale de Noisy-le-Sec, il équipe aussi un logement-type dans les logement des CIL de Roubaix-Tourcoing ainsi qu'un hôtel en vallée de Seine. En 1945, il a déjà pu mettre en œuvre des projets très élaborés : tant pour les meubles d'urgence que pour les meubles de prix moyens.

 Sa présentation montre également les caisses de transport d’un mètre cube par ensemble (une chambrée composée de deux lits, une armoire et une table de chevet ou un salle à manger avec un bahut, deux bancs et une table). Pour cet ensemble de premier prix, le reproche de sécheresse fait à Maurice Dufrêne lui ait épargné car il anime les meubles de quelques motifs chanfreinés et peints.

René Crevel, Plaisirs de France, 08/1945

Marie Lemaistre, Plaisirs de France, 08/1945

Louis Sognot, Plaisirs de France, 08/1945

Albert Guénot, Plaisirs de France, 08/1945

Maurice Dufrène, SAD 1945, Décor d'Aujourd'hui n°41

Suzanne Guiguichon, SAD 45, La Construction Moderne, août 1945

Etienne-Henri Martin, SAD 45, La Construction Moderne, août 1945





Albert Guénot, Maison française, octobre et décembre 1946

René Gabriel, SAD 1945, Décor d'aujourd'hui n°35

René Gabriel, SAD 45, La Construction Moderne, août 1945

René Gabriel, SAD 1945, Décor d'aujourd'hui n°35

René Gabriel, Salon d'automne 1944, La Construction Moderne, août 1945

Meubles et caisses de transport, René Gabriel, Salon d'automne 1944 dit "Salon de la Libération", Décor d'aujourd'hui n°35

René Gabriel, Salon d'automne 1944, Décor d'aujourd'hui n°35