mercredi 15 juillet 2020

Bernard Durussel (1926-2014) // desserte roulante

Desserte roulante de Bernard Durussel, modèle de 1949, éd. M A A M F


Une découverte de Sophie Pagès (ebay.frfacebook.com), cette desserte en "état neuf" a été chinée samedi dernier "au cul du camion" (comme on dit dans le métier...) et son origine serait toulousaine...  Antiquaire installée depuis 2007 près de Perpignan, sans boutique en dur, sans ligne de conduite stricte, son "inventeuse" essaie et parvient à conserver un bel œil sur les objets. Elle s'intéresse surtout aux Arts d'Asie, du Vietnam précisément, et à l'influence coloniale sur les Arts Décoratifs du XXe siècle, mais aussi à la question - si passionnante - de la reconstruction, car elle a été initiée dans ce métier par "un fou de René Gabriel", en particulier, et de l'avant-garde des "jeunes loups". À noter que Sophie Pagès a également tenu une boutique de décoration, proposant ses propres créations, en Egypte, de 2000 à 2006 : beau parcours qu'il fallait souligner en introduction.

Venons-en à sa découverte : une desserte roulante d'un modèle présenté pour la première fois au salon des Arts ménagers en mars 1949, promue par l'Association des Créateurs de Modèles de Série (ACMS) entre 1953 et 1957. Riche de tiroirs, plateaux et rangements en tout genre, elle est parfois décrite comme un "buffet roulant", summum d'un fantasme partagé par les décorateurs de ce temps-là !

En 1949, Bernard Durussel possède déjà sa propre entreprise de décoration et déclare son siège dans le 16e arrondissement de Paris, tout en publiant de nombreuses publicités dès son lancement dans les revues avant-gardistes : Maison française, Meubles et décors, Décors d'aujourd'hui... L'homme semble avoir les moyens de ses ambitions, tant par sa formation que par ses finances. Né dans les années 1920, débutant sa carrière après la Seconde Guerre mondiale, il représente parfaitement cette nouvelle génération privilégiée que l'historien d'art Patrick Favardin (1951-2016) nommait les "jeunes loups" : ceux qui chevauchent le dragon en succédant à la deuxième génération des Modernes condamnée à piétiner (pour ne pas dire trépigner) dans l'Entre-Deux-Guerres (Gabriel, Gascoin, Perriand, Prouvé...). Les "jeunes" venus en renfort sont à la fois sur-diplômés et formés auprès des créateurs les plus progressistes de leur époque. Ils voient rapidement leurs ambitions satisfaites. Dire qu'il n'y a plus de combats à mener pour promouvoir la Modernité ne serait pas juste, mais il faut bien constater que l'industrie se laisse facilement convaincre après la Libération (avec une naïveté touchante qui évoque aujourd'hui le succès des outils numériques dans le contexte de l'après-crise sanitaire).

Alumnus de Camondo (ecolecamondo.fr), Bernard Durussel appartient à la promotion n°1 de l'école, qu'il intègre dès 1944 pour ressortir diplômé en 1946 :
"En 1944, le Centre d’art et de techniques est fondé à l’initiative des décorateurs Henri Jansen, André Carlhian et Dominique (André Domin et Marcel Genevière). Il délivre un diplôme de décorateur-ensemblier. Hébergé à son ouverture dans le Musée Nissim de Camondo, il est ensuite rebaptisé École Camondo et plus tard transféré au boulevard Raspail." (madparis.fr)

Trop oublié, Durussel est l'un des seuls en France, avec Jacques Hitier et Pierre Guariche, à jouer pleinement l'alliance de l'ossature métal avec le remplissage bois. Sa première association se fait avec un industriel spécialiste de l'équipement des collectivités : la MAAMF... Il a une carrière accomplie mais discrète (35e dans les citations cf. Maison Française // sommaires n°1 à 120). Néanmoins, il se situe dans le premier cercle des "créateurs de modèles de série" (designers). Porté par Marcel Gascoin qui l'embauche dans son agence en 1948 (cf. la biographie de Gascoin éditée par Norma), son maître lui ouvre la même année la possibilité d'exposer ses propres créations au Salon des Arts ménagers (Meubles de série // Arts ménagers 1948). Il y rencontre inévitablement René Gabriel (responsable de la section où Durussel expose), alors que celui-ci travaille déjà depuis quelques temps sur des étagères fixées par une ossature métallique, dans un projet d'avant-guerre qu'il édite pour un foyer d'étudiants en 1946). Notons aussi que Prouvé est déjà bien présent dans ce domaine...

S'il rencontre ainsi plusieurs pionniers de la "deuxième génération" dès 1948, il en connaît un nouveau l'année suivante, plus proche de son âge : René-Jean Caillette. En effet, avec Jacques Hauville, Bernard Durussel est le second ancien employé de Gascoin qui participe à l'exposition organisée par Caillette sous le nom de "Groupe Saint-Honoré"... Mais son réseau est encore plus étendu en 1949, car il est aussi membre de la Société des Artistes Décorateurs et expose donc au côté d'un autre fanatique du mobilier en tube de métal, Jacques Hitier. Il n'est donc pas étonnant de le retrouver dans le salon des membres de cette société (SAD n°35 1949 // catalogue) où il présente un "mobilier pour l'hôtellerie coloniale, en tube et chêne : lit-sofa, chaise longue, fauteuil léger, table à écrire, table basse- garnitures des sièges amovibles, éd. M.A.A.M.F., rue François-Ier, Saint-Dizier"...

Son parcours est ensuite celui de tous les proches de Gascoin : membre de l'ACMS, participation à une exposition Formes Utiles / ex-UAM, une commande d'Etat en 1952 (SIV - archives nationales), etc. La liste s'achève en 2006 lorsque son nom s'inscrit dans la célèbre vente Tajan "Fonctionnalisme et Modernité".

Pour en savoir plus, l'école Camondo - qui dépose en ce moment son histoire en ligne - a retrouvé de nombreux et très intéressants éléments biographiques sur cet ancien élève. Une page de son site (ecolecamondo.wordpress) offre un récit quasi-complet de son parcours, avec webo-bibliographie (incluant le blog Art utile, merci à eux). On découvre sa date de naissance (probablement puisée dans son dossier scolaire), à partir de quoi il devient possible de retrouver son nom dans le fichier INSEE des décès (data.gouv.fr), qui signale un "DURUSSEL Bernard Louis Victor" né dans le 14e arr., le 7 juin 1926, et décédé le 22 août 2014, dans le 16 arr. Il n'y a donc pas si longtemps...

Ci-après : photographie de la desserte trouvée par Sophie Pagès ; publicités et stands de Bernard Durussel en 1949





éléments Durussel, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43 cf. Meubles de série // Arts ménagers 1948


Maison Française, janvier 1949, autre vue du stand du salon des Arts ménagers de 1948

Maison française, mars 1949, vue partielle du stand du salon des Arts ménagers

Ensembles modernes, année 1949 stand du Salon des Arts ménagers (mars 1949)

Maison française, juillet 1949 (salon des Artistes décorateurs)

Bernard Durussel, Maison française (1950-01) et Meubles et décors (1951-01/02) stand du "groupe Saint-Honoré" (automne 1949) et mise en scène avec la desserte du salon des Arts ménagers...

Publicités "Bernard Durussel", Maison Française, décembre 49 et mars 1950

Siège de l'entreprise Durussel à sa création en 1949 au 37, av. Général Sarrail, 16e arr., vue Google