lundi 2 janvier 2012

Meubles de série // Arts ménagers 1948

Jean Prouvé, stand du Foyer d'Aujourd'hui aux Arts ménagers de 1948 - via décor d'Aujourd'hui n°43

Entre l'Exposition de 1947 (Exposition internationale // urbansime et habitation) et les premiers appartements témoins inaugurés dans les villes de Province à partir de 1949, le lieu de la création en France est le Salon des Arts ménagers qui rouvre ses portes après un silence obligé depuis l'Occupation. Un article du Décor d'Aujourd'hui redonne le ton et montrent de nettes divisions : style décorateur, " grand magasin " ou moderniste – mais tout cela à un goût de déjà vu, sauf dans le meuble de série où une foule de créateurs approfondit les premières recherches menées par René Gabriel (voir Meubles de série // arts ménagers 2/2)...

Between International Exhibition of 1947 and first model apartments that open in different cities from 1949, creation center in France is the "Salon des arts ménagers", which reopened after the war. An article gives the tone and show clear divisions: decorative or "store" style, or modernist - everything is seen, except furniture series of our friends Gabriel, Gascoin, Hauville and others.



Alors que les grands Artistes Décorateurs s’empêtrent encore dans des questions rebattues sous l’Occupation sur rôle du décor, de la qualité artisanale ou des vertus de la pièce unique, le monde change et les efforts menées pour promouvoir un mobilier démocratique effectuent un retour aux sources. Malgré les tentatives de Jacques Adnet pour maintenir l’attractivité des 34ème et 35ème SAD, le véritable évènement ne se situe plus dans cette vénérable institution, ni même au Salon d’Automne : c’est finalement au printemps 1948 que naît un style véritablement contemporain, dans l’emblématique Salon des arts ménagers – SAM ou Sam...

La saison et la popularité de cet évènement sont en soi les symboles d’une période qui s’ouvre enfin au renouveau, admet sa jeunesse et sa récente liberté. Dans ce 17ème Salon de 1948, comme pour fêter ces 25 ans d’existence, le gouvernement débloque enfin les fonds nécessaires pour soutenir la production industrielle des modèles de série. La dizaine d’ensembles produits avant cette date, et peut-être le double ou le triple imaginé sur papier, vont enfler pour offrir une véritable gamme où la marque de chaque décorateur peut enfin s’affirmer. C’est aussi dans le Grand Palais que la confrontation à un large public peut conduire à repenser des modèles et révéler tout un style qui va s’imposer dans les quelques années qui vont suivre.

éléments Durussel, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Stand de Louis Sognot, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Les produits présentés sont bien entendu indisponibles, avec une inflation dépassant 30% par an, une économie ravagée et une production qui n’a toujours pas rejoint son niveau d’avant-guerre. Tout va rendre ce salon sans rapport avec la réalité, et lui donner un amère goût d’utopie. Cependant, de loin en loin, les "meubles jeunes" font oublier les pastiches historiques ¬ du Henri-II à la Renaissance espagnole ou au pseudo-Art-déco qui envahissaient les intérieurs populaires depuis l’Entre-deux-guerres. Toutes les revues de décoration, y compris les plus marquées par des volontés hégémoniques, traditionalistes ou radicalement modernes, admettent que le SAM est le lieu du changement – du moins les stands du « mobilier de série » supervisés par René Gabriel au sein de la section du « Foyer d’Aujourd’hui » située dans la galerie sud du Grand Palais et dirigée par Jean Fressinet.

Les choix montrent l’importance acquise par René Gabriel et Marcel Gascoin qui avaient déjà opéré les sélections - presque identiques - pour l'Exposition de 1947. Aux Arts ménagers, ils se divisent en trois catégories : luxe, demi-luxe, modèles de série. Les premiers figurent l’achèvement du style Art déco, qui s’inspire de plus en plus fortement du XVIIIème siècle ; cependant, quelques décorateurs font exception comme Jean Royère dont la simplicité des modèles apparaît directement en lien avec les présentations destinées à la série. Le demi-luxe revient au " style bourgeois " des grands magasins qui semble ne pas avoir évolué depuis les années 1930 et les effets d’abondance de matière à la Charles Dudouyt (que l'on retrouve alors chez Paul Beucher, Pierre Charlot, Albert Guénot, Roger Landault, et dans une moindre mesure chez Preston et Rothschild). Il s’agit en quelque sorte de remplacer la richesse de l’ornement par une abondance de bois – comme pour démontrer que l’on a toujours les moyens, même si l’on reste simple….

Enfin, le meuble de série, pour lequel le SAM marque la fin d’un scandale, les décorateurs trouvant enfin un lieu de réception pour présenter à un large public les modèles qu’ils avaient conçus pour le " Meuble de France ". Avec un peu d'amertume, le Décor d’aujourd’hui revient sur cette affaire : « Voici enfin réalisée, la grande manifestation que méditait un groupe d’artistes décorateurs, spécialistes de la série. Nos lecteurs savent quelles difficultés a rencontré le " programme " conçu par le Ministère de la Production Industrielle et tendant à doter le pays de modèles de série décent, favorisés, auprès d’industriels consentant à les exécuter, par des avantages substantiels. On a vu comment, grâce à l’hostilité des Services du Ministère de l’Economie Nationale ce projet avait été torpillé, les prix non homologués, le décret traînant des mois d’un bureau à l’autre sans être soumis à la signature du ministre. Enfin comment, grâce à la mise en cause directe du Ministre par le " Décor d’Aujourd’hui " et à la digne protestation des Décorateurs lors du dernier Salon à leur Société, le projet avait subitement abouti. »

Mais René Gabriel exprime au contraire une certaine satisfaction dans le catalogue officiel du salon : « Parmi les mobiliers exposés, certains sont des modèles « meuble de France », modèles sélectionnés par le Ministère de la Production Industrielle, réalisés en série et vendus à prix imposés. Dans certains cas, nous donnons le prix de l’ensemble complet : décoration murale, rideaux, tapis, bibelots compris et prouvons ainsi que le domaine expérimental est dépassé et qu’il est enfin permis de se créer un intérieur agréable, même avec des ressources extrêmement modestes. La Direction de la Production Artistique du Ministère de l’Education Nationale et le Mobilier National nous ont apportés un concours des plus précieux à la réalisation de cet ensemble. Nous ne saurions trop les en remercier. Je souhaite que l’industrie retrouve très rapidement sa liberté d’action pour produire, en accord avec les créateurs, ce que de nombreux français attendent.  »



éléments d'Henri Meyer, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Mais il faut relativiser cet enthousiasme qui succède au déblocage de la situation. Sans doute limités dans leurs moyens, beaucoup de " créateurs de modèles " se contentent de représenter des meubles de l’Exposition Internationale de 1947 : salle à manger de Jacques Lesage (Brest), séjour de Louis Sognot (Brest), chambre de Jacques Dumond (Boulogne-sur-Mer), séjour de Marcel Gascoin (Sotteville-lès-Rouen). Mais ils trouvent aussi pour la première fois l’occasion d'y ajouter les modèles qu’ils avaient élaborés sur le papier pour le Meuble de France. C’est le cas du cosy-table de Louis Sognot, des armoires de Roger Landault.

Reproduisons déjà la liste des participants à « L’Art et la série dans le meuble » dans la galerie sud : Paul BEUCHER édité par Vauconsant (stand n°17) ; Marcel CHARLOT, édité par André Kurtz, meubles d’aujourd’hui (34) ; Michel DUFET (26bis) ; Jacques DUMOND (39) ;Bernard DURUSSEL (30) ; René GABRIEL (41 - rotonde) ; Camille GARNIER, meuble de France (18) ; Marcel GASCOIN (30 – stand central) ; Albert GUENOT, meuble de France assimilé, édité par Pomone (22) ; Suzanne GUIGUICHON, prototypes (27) ; Jacques HAUVILLE (35) ; Roger LANDAULT édité par Studium Louvre (33) ;Pierre LARDIN édité par Ferdinand Walser (32) ; Janette LAVERRIERE éditée par Delandeau (20) ; Jean LESAGE édité par la Maison Garnier (18) ; Henri MEYER (28) ;Jacques MOTTHEAU édité par Esnard (31) ; Maxime OLD (26) ;Robert et Jacques PERREAU (37) ; André PRESTON édité par Mme Félix Louis (25) ; Jean PROUVE édité par les Ateliers Prouvé (24) ; Jean-Marie de ROTHSCHILD édité par Mercier frères (23) ; Louis SOGNOT(29).


extraits du catalogue officiel du Salon des arts ménagers de 1948

La liste indique surtout qu’en dehors des modèles les plus coûteux vendu dans les galeries des grands magasins – semblable à la production en petite série de style art déco d’avant-guerre - les ensembles vraiment abordables n’ont toujours pas trouvé d’éditeurs, ni de véritable diffuseur, et il est fort probable qu’ils aient été réalisés en grande part dans les ateliers des décorateurs, si ce n'est par les décorateurs eux-mêmes, comme des prototypes. Ce blocage explique en grande part l’installation de certains en auto-éditeurs, ou la création d'un éditeur sur-mesure quasi-exclusif, à partir de 1948.

Côté style, si ces modèles ne rencontre toujours pas une véritable production, le Décor d’Aujourd’hui se réjouit par avance du basculement, si attendu, des mentalités car les « modèles de série conçus par les artistes décorateurs ont remporté au Salon des arts ménagers un magnifique et légitime succès ». Un bilan que soutient René Chavanne, rédacteur pour la revue Mobilier Décoration (avril 1948) qui jusqu’ici avait défendue le meuble unique contre la dégradation des formes obtenues par la mécanisation, l’auteur conclu avec enthousiasme que « cette partie du Salon des Arts Ménagers est celle où l’optimisme trouve le mieux sa justification ». En attendant une réelle production, les prix prévues semblent relativement abordables pour des meubles que l’on destine aux familles sinistrées allant de 35 000 à 50 000 francs. Les lignes sont jugée équilibrées et mettent en valeur le loyal bois de nos forêts : le chêne et le hêtre mais Paul Beucher, Albert Guénot, Suzanne Guiguichon choisissent un certain luxe en associant des bois diversement teintés, Mottheau, Dumond, Perreau, Pierre Larin recourent à la sculpture. Question gain de place, le procédé le plus répandu est celui des jeux de caissons standardisés combinables à souhait : Michel Duffet, Henri Meyer, Jacques Hauville. Les meubles démontables ou polyvalents : Maxime Old, Roger Landault, Louis Sognot.

Stand de René Gabriel, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Stand de Marcel Gascoin, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Stand de Jacques Hauville, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Si Jacques Hauville fait une apparition encore (trop) discrète, les éloges reviennent naturellement à René Gabriel et Marcel Gascoin : « René Gabriel confère aussi à ses créations des usages multiples. Mais que ne sait-il faire rendre à la technique de la série dans laquelle il est passé maître ? On en peut dire autant de Marcel Gascoin que je féliciterais surtout de ses essais d’aménagement de placards : étude d’une urgente nécessité puisque le placard semble devoir régner dans la majorité des nouveaux immeubles » (René Chavanne, Mobilier et Décoration, avril 1948)

Mais ces félicitations offertes aux deux grands maîtres de la série ne cachent pas une amertume devant un style qui, en franchissant la porte du SAM, confirment la mise à distance de la frange radicale du Mouvement moderne - ayant plutôt le goût pour le salon d'Automne d'avant-guerre. Côté UAM, son président René Herbst n’apparait pas vraiment heureux devant cet évènement et ne semble féliciter que Jean Prouvé dans une interview donnée pour le Décor d’Aujourd’hui (n°43), Jean Prouvé alors remarqué pour ses performances techniques dans l’alliance du bois et du métal bien qu’il « semble assez indifférent à l’économie de l’espace » et à l'économie tout court...

« RH. Un seul constructeur, un seul a su réaliser des meubles de façon rationnelle. Tous veulent travailler avec de nouveaux matériaux sans tenir compte de leur valeur propre et s’en servir éternellement avec des procédés anciens. Les tenons et les mortaises, c’est bon pour réunir les bois entre eux, mais croyez-vous que les matériaux nouveaux : bois agglomérés, contreplaqués, matières plastiques, plexiglas, ne demandent pas de nouveaux assemblages ? Voyez celui-ci : s’il allie le fer au bois, c’est avec une connaissance parfaite des matériaux. Voilà vingt ans qu’il y travaille. Et malgré certains critiques " d’art " méconnaissant complètement la question, ces matériaux, si dissemblables qu’ils puissent paraître, s’associent parfaitement. Ces meubles sont dignes de figurer dans n’importe quel intérieur, ils sont sans défauts, à tous points de vue.

« DA. Certes, nous pensons comme vous que ces meubles sont d’une conception absolument neuve. Mais outre que Gascoin, Sognot, Durussel ou Hauville, entre autres, apportent aussi des conceptions neuves, ne croyez-vous pas, mon cher Président, que le problème présente des faces multiples, et que l’une de ces faces, l’abaissement du prix de revient par exemple pour des meubles prioritaires, autorise encore l’emploi du tenon et de la mortaise, mais exécuté par des machines plus rapides et plus précises, telles que celles qui exécutent en Amérique les casier de Charles Eames ?

RH – Je pense, répondit René Herbst, qu’il ne s’agit en aucun cas d’abaisser le prix de revient au détriment de la qualité. Or, je vois ici des modèles parfaitement présentés, avec tout le goût que nous connaissons aux artistes qui les ont créés, mais qui sont cependant d’une fabrication tellement inférieure qu’il est de mon devoir de leur crier casse-cou. »


stand Jean Prouvé, SAM 1948 via Décor d'Aujourd'hui n°43

Les distensions sourdes entre artistes décorateurs et modernes se déplacent à l'intérieur même du mouvement moderne, entre radicaux et tempérés, entre noyau dur de l'UAM et les Créateurs de série. Écartes en 1947, marginalisés dans la reconstruction, René Herbst exprime dans cette interview la rancoeur des premiers modernes, née d’une absence de reconnaissance officielle, des Le Corbusier et Prouvé, au profit des Perret, Gabriel et Gascoin. Les défenseurs de la modernité radicale maintiennent la distance avec les compromis économiques, continuent de voir l'innovation technique comme seule possibilité pour inventer l'avenir. Oubliant, négligeant, méprisant, les recherches sociales ouvertes à partir de 1936 - y compris par leur amie Charlotte Perriand.

Le mépris de l'argent, de la rareté des matériaux, de l'absence de main d'oeuvre, des goûts et des usages va faire du modernisme radical français un objet artistique et luxueux à distance du possible, de l'accessible - fait pour impressionner les autres. Finalement prisonniers dans une esthétique mécanisante développée dans les années 1920 pour une petite élite, ils ne voient pas que la révolution de l'immédiate après-guerre est dans la diffusion et non plus dans l'innovation technique : l'humanisme plus que la mécanisation, la douceur et non la brutalité, l'intérieur au féminin et non l'utopie au masculin, le léger et non le lourd. Le basculement est total même si René Herbst ne distingue dans ce passage que le glissement du solide vers le fragile - ce qui n'est qu'un imaginaire comme les autres, le temps écoulé ayant prouvé qu'il avait (également) tort sur ce point !