vendredi 15 janvier 2021

Harribey-SAM // Meubles série "demi-siècle"

Visite présidentielle dans les années 1970 à la SAM, autrefois établissements Harribey

Annuaire industriel de 1938 : les établissements Harribey s'offrent une publicité en tête du secteur...
 

Du nouveau, grâce à un mail de l'architecte Aurélie Bériot, petite-fille d'un ancien de la SAM. J'apprends ainsi que la "SAM - Société auxiliaire du meuble" (SAM à Bordeaux // Société auxiliaire du meuble) va changer de directeur et de nom pour devenir la "SAM - Société d'ameublement moderne" vers 1960, au moment où l'on rajeunit le catalogue. La photo ci-dessus représente son directeur en compagnie de feu VGE. Le paradoxe est là, car c'est probablement le plan d'assainissement Giscard de l'économie (dans la perspective du forum de Davos, auquel participe son premier ministre Raymond Barre), qui va donner un coup fatal au secteur de l'ameublement en France. Ici débute la merveilleuse "mondialisation·moins" (Latour) et son joyeux mixage entre économie et politique, avec l'effacement du territoire qui donnera les résultats que l'on sait. Je m'égare ? Oui, car dans tous les livres il est bien écrit que c'est la faute soit 1) au choc pétrolier, soit 2) à l'arrivée de Mitterrand... Que dire ? Eh bien ! Il faudra bien un jour que quelqu'un parvienne à résoudre ce problème à N équations (emplois, énergie, matière, fabrication, transport, diffusion...) et une seule inconnue (l'argent).

Rappelons que la naissance de cette entreprise est d'abord reliée à une position géographique privilégiée, dans cet autrefois oublié où l'industrie reste proche des gisements de matières premières, obéissant sans le savoir à la règle du local (que l'on apprenait en regardant les cartes scolaires Vidal-Lablache). L'entreprise se nomme en ce temps là "maison Harribey" et bénéficie de la proximité des peupliers de la vallée de la Garonne, des pins des Landes, des hêtres et des chênes du Piémont pyrénéen, sans compter les bois exotiques qui arrivent en abondance par le port. On découvre qu'elle prend son essor après la Première Guerre mondiale en fournissant des maisons préfabriquées et des meubles d'urgences. J'en ai retrouvé quelques uns : il s'agit, par exemple, de bonnetières et d'armoires parisiennes, toujours très sobres, en pin, à peine poncé ou laissé brut dans les surfaces non-visibles, tout juste équipée par une tringle servant à pendre son paletot, trois chemises, deux pantalons et la tenue du dimanche. Il ne faut pas oublier que cette France à "reconstituer" est un pays rural. Je cherche toujours les chaises et les tables, mais mon enquête ne fait que débuter. Par contre, pour l'habitat provisoire, de nombreuses images circulent (Reims 1920 // baraques provisoires et histoire durable) - s'agit-il d'Harribey près des Landes, ou d'une autre fabrique, par exemple dans les Vosges ?

Fouillons maintenant sur Retronews, émanation payante de la BNF. L'Humanité (encore sous Jaurès) nous apprend qu'il y a une grève en 1913... Les temps sont déjà très agités. En 1919, une visite officielle fait mieux connaître l'entreprise, avec son directeur M. André Harribey, son ingénieur M. Fontaine, et ses employés. Ils sont trois cents dans l'usine sur le "chemin de Pessac" (cours Galliéni) où sont éditées des maisons préfabriquées. Ce n'est pas tout, comme l'indique une dépêche : "celle-ci ne se contente pas d'édifier des maisons ; elle les pourvoit en outre de tout le mobilier nécessaire, que ce soient des meubles simples et solides, d'un caractère pratique, comme il convient pour les régions à reconstituer, ou qu'il s'agisse de meubles modernes, de style anglais en bois exotiques, acajou, amarante, etc. Deux cents ouvriers travaillent à cette fabrication des mobiliers en grande série dans les usines que la maison Harribey et Cie exploite, 184, cours de l'Yser, à Bordeaux" (publiée dans Le Matin, 11 juin 1919, p.4).

L'importance de l'événement se confirme dans la seule étude que l'on peut trouver en ligne, associée à la Dotation Carnegie pour la Paix internationale (Alain Chatriot, Une véritable encyclopédie économique et sociale de la guerre. Les séries de la Dotation Carnegie pour la Paix Internationale (1910-1940)) et intitulée ""Economic and social history of the world war : French series. Histoire économique and sociale de la guerre mondiale." [vers 1918] sous la direction de James T. SHOTWELL [Professeur d’Histoire a l’Universite de Columbia],  New-Haven (USA), Yale University Press, Paris, PUF, 1926 (sur archive.org) : Paul Courteault, La vie économique à Bordeaux pendant la guerre, Paris, P.U.F, New-Haven, Yale University Press, 1926, 99 p.

"L'industrie de l'ameublement a réalisé de très grands progrès du fait de la guerre. Les besoins de la Défense nationale ont provoqué la création ou le développement considérable d’ateliers affectés aux applications industrielles du bois et munis de l'outillage le plus perfectionné. De plus, l’activité de ces usines a amené la venue et la fixation à Bordeaux de nombreux spécialistes, notamment d’ouvriers espagnols. La « maison Harribey », qui n’avait guère, en 1914, que 50 ouvriers environ, en occupe 350 à 400 dans ses ateliers de la Médoquine [Bordeaux]. Elle a considérablement perfectionné son outillage pendant la guerre, où elle s'est consacrée à la fabrication des baraquements démontables."

Il faudra fouiller, fouiller et fouiller encore pour retrouver des histoires, des témoins, des lieux, des "outils" révélant cette amélioration. On découvre, très rapidement, que quatre "anarchistes", "terroristes" ou simplement "bandits", mais toujours "espagnols", s'attaquent à l'usine en 1925 et font une victime.. Deux seront condamnés à mort. La même année, plus près de notre domaine, grâce à Mobilier et décoration, Harribey s'illustre en éditant un décorateur franchement peu connu, Maurice Roger. En 1926, une partie de la fabrique cours Gallieni, sur 800m2, prend feu, début d'une longue série... Trois ans plus tard, on apprend que l'entreprise possède aussi ses "propres exploitations forestières coloniales" - les liens avec les colonies semblent forts (n'oublions pas d'où l'on parle)... Enfin, arrivent les grèves de 1936 : les "ouvriers" sont désormais au nombre de 800 dans la "fabrique de meubles", et ils arrêtent le travail, une heure seulement ! selon La France de Bordeaux et du Sud-Ouest (12 juin 1936). Le patron les augmentent de 15%. Viennent alors les problèmes associés à la Grande Dépression qui conduisent à licencier 150 ouvriers, "à la suite du marasme créé par les lois imbéciles du Front Populaire" nous dit un journaliste pas vraiment socialiste de L’Écho rochelais (14 janvier 1938). L'entreprise semble plus prospère l'année suivante, avant la parenthèse sombre. L'entreprise va renaître et repartir jusqu'en 1982.

Voici le début de la fin inscrite dans les archives de l'Assemblée (archives.assemblee-nationale.fr) :

"— 5 août 1978. — M. Lucien Dutard [PCF] expose à M. le ministre du travail et de la participation la situation dramatique de l 'emploi dans le département de la Gironde qui compte actuellement 40000 chômeurs. Parmi les entreprises touchées par la crise, il souligne particulièrement la verrerie Soberer qui est située à Bègles et dont les 120 ouvriers licenciés occupent l' usine pour conserver leur outil de travail ; la société auxiliaire du Meuble située à Talence, seule fabrique de transformation du contreplaqué d'ameublement en aquitaine, et dont les 190 salariés actuellement licenciés occupent également l'usine pour s'opposer au démantèlement avec les autres salariés de cette industrie dont le total atteint 1800 [...]. Dans une situation aussi grave, car il faudrait ajouter à cette liste les nombreuses PME et PMI disparues ou menacées de disparaitre, il lui demande quelles mesures il compte prendre pour mettre fin à ce démantèlement des industries bordelaises et assurer le plein emploi dans Bordeaux et le département de la Gironde." Souvenons-nous, faisons un effort de mémoire, car cela remonte à loin, quand les députés défendaient leur territoire auprès du gouvernement, et non l'inverse.

Bilan. "La plus grosse production française" et une parcelle immense occupée plus de trois-quarts de siècle (triangle entre la rue du Tauzin et le Cours Maréchal-Gallieni), entre mille et deux mille employés au milieu du 20e siècle, un capital colossal, un comité d'entreprise dynamique (Entr'aide Harribey) avec mutuelle, activités sportives, colonies de vacances, loteries, et même un journal pour les communistes de l'entreprise (La Voix des jeunes). Se dessine une très grosse industrie, avec son patron inévitablement bienveillant et ses employés supposés dévoués. Comme le signalent les innombrables annonces pour ébénistes, menuisiers, "vernisseurs ou vernisseuses", toupilleurs, machinistes, jeunes gens et jeunes ouvrières pour "travaux faciles" ou promettant un "bon salaire", des milliers de Bordelais sur trois générations ont dû travailler ici. Rien ne resterait dans les mémoires ni dans le patrimoine ?! Misère. Où sont les archive ? Bon, pour l'instant, je n'ai pas le temps d'approfondir, mais il est certain que l'on va creuser ensemble et, si vous êtes "témoin" ou "enfant de", surtout si vous avez des souvenirs, des objets, des images, ou même des papiers avec des chiffres, n'hésitez pas à me contacter... En attendant, un cadeau pour les amateurs du genre, la copie du catalogue de 1959 - avec tous les numéros des meubles de la fameuse série "demi-siècle". Ceux qui cherchent des références vont apprécier. Attention toutefois aux yeux, n'hésitez pas à mettre des lunettes fumées !