dimanche 18 novembre 2018

Modernité algéroise // No Francis Jourdain

Le fauteuil "no-jourdain" présenté dans le stand de l'Algérie à l'Exposition internationale de New-York, en 1939, pour l'aménagement du Palais du gouvernement (Alger), de l'architecte Jacques Guiauchain, avec l'assistance d'Auguste Perret.
Source : Plaisir de France, 1939-07 - p119 "La France d'Outre-mer"


"Je suis sensible au mobilier de la reconstruction et je visite régulièrement votre blog que je trouve très instructif et plaisant à consulter. Je me permets de vous adresser ce mail car j'ai été intriguée par vos photos de détails du fauteuil conçu par Jourdain [collection GG]. Mes grands parents ont acquis dans les années 1945/50 des fauteuils très semblables, mais avec des motifs triangulaires plus étendus sur le dossier et les piétements. Ces fauteuils font partie d'un ensemble de meubles frappés de motifs identiques comprenant une table, un lit, une armoire, un buffet, etc ... dont je doute qu'ils aient été conçus par Jourdain. Ces meubles ont été achetés à Alger dans un magasin qui était "les galeries Barbès locales" (dixit ma grand mère). Je vous joins quelques photos des meubles en question. "

Merci à Anne Maquignon pour ce courriel. Il ne laisse planer aucun doute quant à la fausse identification de ce fauteuil célèbre en pitchpin teinté, décoré au poinçon : non, en effet, il n'est définitivement pas de Francis Jourdain. Certains connaisseurs, particulièrement avisés, le signalaient déjà comme une "production française des années 1940" et certaines petites annonces de particuliers, probablement mieux informés relativement à la provenance de ce qu'ils mettaient en vente, lui donnaient au contraire une origine un peu plus exotiques, tantôt "algérienne", tantôt "marocaine", tantôt "Afrique du nord". Les deux ne sont pas contradictoires au début des années 1950 ! L'étude attentive de certaines variantes très travaillées avec des motifs "frappés" de triangles regroupés en croix et carrés, montrent l'inscription des ornements dans un art décoratif relativement singulier au sein des productions modernes. On parlait alors de "style colonial", ce qui correspondait à l'extension du "rustique moderne" hors de "France métropolitaine". On y retrouve le motif du claustra, voir du moucharabieh, ce thème à la fois oriental et moderne, jazz et exotique. Il s'agissait de reprendre les formes issues de la production mécanisée en y appliquant les matières, les finitions et quelques discrets ornements abstraits puisés dans un répertoire local. Il n'y a donc pas de contraction entre ces ornements et la modernité, et moins encore concernant la ligne générale de ce siège évoquant sans complexe le "fauteuil planteur" (de la Craftsman chair au Mission style - en passant évidemment par le fauteuil Morris).

Ci-après, les photographie d'Anne Maquignon de son ensemble acheté à Alger, que l'on retrouve dans les archives associé au Palais du gouvernement installé dans la même ville. Il est complet : les mêmes motifs se retrouvent en effet sur l'armoire, le buffet et le chevet. Ils montrent  qu'il ne s'agit pas d'une production de Francis Jourdain, mais bien d'une autre origine : très probablement, comme le disait la grand-mère d'Anne Maquignon, les célèbres Galeries Barbès qui étaient implantées à Alger, rue Michelet (actuelle rue Didouche-Mourad). Ceci explique la relative abondance de ces modèles dans les ventes. Ils démontrent également l'impact de Francis Jourdain et de René Gabriel dans les productions industrielle d'après-guerre, et plus généralement des influences réciproques entre "style colonial" et "design reconstruction"... bien avant que tout cela ne soit neutralisé par le "style international" ! Voici donc un fauteuil encore rugueux, à la fois très moderne et très vernaculaire - expression du vieux rêve Arts & Crafts que l'on trouvait déjà chez les "bretons modernes" des Seiz Breur (dès les années 1920) et qui a malheureusement été totalement discrédités suite à sa récupération par des idéologues folkloristes aux heures les plus sombres. Là, en "Afrique Française du Nord", on peut heureusement échapper aux amalgames et regarder avec une certaine quiétude cette charmante production de ce territoire qui était alors considéré comme une province française.