samedi 15 mai 2021

le design de la Reconstruction // dans Aladin

Aurélien Jeauneau, "La Reconstruction de la France, de 1945 à 1955", dans : Aladin antiquités, n°388, mai 2021, pp.26-31. 

Le magazine des professionnels et collectionneurs d'antiquités vient de mettre dans nos kiosques un bel et long article : pour 5 euros, Aladin nous offre un excellent résumé bien illustré sur le design reconstruction, avec des indices sur les prix courants (disons à un tarif pro', dur à obtenir pour les amateurs).  Ainsi, sans prétention, Aladin coupe l'herbe sous le pied à de nombreuses revues jugées plus précieuses qui n'ont encore jamais abordé ce sujet, ou presque. Sans doute restent-t-elles prisonnières d'une ligne éditoriale imposée par un Colbert ou un néo-Colbert ? Plus sérieusement, il faut constater que le marché de l'art est actuellement en train de repositionner les pièces de son puzzle historique pour faire une petite place à la Reconstruction (avec majuscule, en tant que période historique). L'ultime expression du mouvement art déco se déplace légèrement vers l'arrière et le vieux "style 1940" trouve de nouvelles bornes temporelles : elle entre en scène dans l'exposition internationale de 1937 et se retire plus ou moins discrètement en 1945... Après cette date, dix années se libèrent pour notre design reconstruction (avec minuscule, comme les styles). Oui, la reconstruction parvient enfin à jouer des coudes et à se faufiler avec ses piétements aiguilles entre le gros fauteuil à moustache de style 1940 et le clinquant canapé pop des années 1950. Il faudra un jour trancher : avant ce sont plutôt des "styles" (art nouveau, art déco, et même moderne), après c'est du design (pop, post-moderne, etc. jusqu'à nos contemporains). La reconstruction possède donc un peu des deux, mi-style, mi-design. Mais ce "design libéré" est parfaitement présenté en ouverture de l'article :

"Si la plupart des grands courants des arts décoratifs du XXe siècle sont aujourd'hui identifiés, il subsiste comme un flou autour de l'immédiate après-guerre. Le mobilier de la reconstruction semble transitoire. En réalité, il est fondateur ! Gros plan sur dix ans de créations au service de la France."

L'auteur est bien le même Aurélien Jeauneau que nous connaissons comme l'un des auteurs figurant sur la couverture de la monographie Pierre Guariche, éditée par Norma l'an dernier. Il en est le spécialiste installé à Saint-Ouen (Marché Paul Bert Allée 6 Stand 93). Mais nous apprenons en lisant avec attention cet article qu'il est aussi plus discrètement présent comme antiquaire ayant pignon sur rue den plein centre-ville de Bordeaux (19, rue Notre-Dame), dans la galerie Pradier-Jeauneau (instagram). On y découvrira en septembre une exposition sur la Reconstruction :  événement à ne pas manquer !

Ci-après, le texte de mon interview dans Aladin, avec réponses en "version (bcp trop) longue" aux questions suivantes : 1. Comment pourrait-on définir le design dit de reconstruction ? 2. Quels sont les designers principaux de cette période ? 3. Comment cette période existe-t-elle dans nos arts décoratifs ?

mardi 4 mai 2021

René Gabriel // Fauteuil Morris



Une fois encore, je laisse la parole, car l'histoire est riche, émouvante, digne d'être partagée.

" Nous avons acheté une ancienne et grande maison à rénover dans un petit village de Bourgogne. Elle avait été  habitée au début du siècle dernier par une famille de la petite bourgeoisie qui possédait plusieurs propriétés et appartements un peu partout en France, dont quelques-uns sur Paris. Après le décès du propriétaire durant la Seconde Guerre mondiale, la maison est devenue un lieu de vacances dans laquelle les membres de la famille venaient se reposer pendant l'été. Nous en arrivons donc à la petite histoire de ces meubles acquis pour aménager de manière plus ou moins pratique cette maison. C'était une famille très instruite, qui aimait l'art, les livres, le "stylisme", la mode, les voyages, et qui avait également les moyens de se faire plaisir. 

" Quand nous avons visité la maison, juste avant de l'acquérir, les nombreux meubles et affaires de plusieurs générations étaient encore présents. En effet, le propriétaire actuel ne souhaitait pas les récupérer. Il a juste conservé quelques objets sentimentaux. Ses enfants n'étant intéressés ni par la maison, ni par son contenu, il ne savait pas comment s'en débarrasser. Comme nous voulions remettre des meubles anciens une fois les travaux terminés, cela lui faisait plaisir de nous les donner et de voir revivre ainsi ses souvenirs familiaux. Ce sont des meubles que nous avions jugé sans valeur, perdus au milieu d'une grange parmi des objets de tout genre, dont un grand nombre étaient moisis à cause des années passées dans l'humidité.

"Je ne sais même pas comment ce fauteuil a pu rester relativement bien conservé. Nous hésitions à le mettre au feu ! Heureusement, nous nous sommes dit qu'il était en suffisamment bon état pour trouver un acquéreur sur "leboncoin". J'avais déjà mis un assez grand nombre d'annonces pour d'autres vieux objets récupérables, car nous ne pouvions pas tout conserver. Les gens regardait autour en venant chercher leur achat, mais personne n'a prêté attention à ce fauteuil alors qu'il était à côté du reste. Un jour, j'ai fini par mettre l'annonce en ligne : "fauteuil 60 €". Là, en moins de 5 minutes, trois acheteurs m'ont appelé en surenchérissant les uns sur les autres pour atteindre l'offre inimaginable de 1700 €, en liquide, sans donner ni chercher d'explication ! Cela me semblait  fou ! Pour éviter que les appels ne s'accumulent, j'ai donc décidé de stopper la vente et de faire quelques recherches.

"À peine l'annonce retirée, une personne - que je remercie pour son honnêteté - ayant relevé mon numéro de téléphone, m'envoie un bref message m'informant que le fauteuil que je cherchais à vendre était peut être "un René Gabriel". Le lendemain, en regardant de plus près, soulevant les coussins, j'ai vu sur le bois un marquage au fer "LIEUVIN" et un numéro illisible. N'y connaissant rien en meuble et encore moins en design, j'ai recherché les informations disponibles sur internet. J'ai vu des photos très ressemblantes et lu quelques articles sur René Gabriel. Parmi ceux-ci, des extraits du livre de Pierre. A tout hasard, étant tombé sur ce blog et son adresse mail, je me suis risquée à lui demander de l'aide. Je ne m'attendais pas à une réponse. Et pourtant, il m'a contacté tout de suite. Je pense que je me souviendrai toute ma vie de cette incroyable trouvaille, comme un petit trésor. En plus, c'est passionnant d'aborder tout ce pan de notre histoire qui m'était inconnu, de découvrir ainsi le "marché de l'art", et je compte continuer les recherches... Une expérience que nous n'oublierons jamais, super-enrichissante pour moi, mon mari et pour mes enfants..."

Ci-après, un mot ou deux sur ce fauteuil Morris, version René Gabriel, édité par Lieuvin vers 1946, avec quelques photos des détails.