mardi 20 avril 2021

1946 // Techniques américaines et meubles


L'Amérique qui s'expose en 1946 est encore la vraie Amérique, celle des gens moyens aux goûts moyens, avant que la Guerre Froide ne transforme le design Knoll & Co en arme culturelle comme l'a démontré Greg Castillo (Cold War on the Home Front: The Soft Power of Midcentury Design, University of Minnesota Press, 2010, 304 p.). Avant cela, L'Amérique se met à nu naïvement et montre son âme pour la dernière fois (ou son absence d'âme diront les mauvaises langues du Décor d'aujourd'hui). On y découvre la réalité pragmatique avec laquelle les différents états ont vaincu la crise des années 1930. On y voit physiquement des panneaux avec des images fascinantes, effrayantes, des camps de travail immenses où chacun possède sa minable petite maison. La grande tricherie consistant à présenter les travaux de la TVA comme réalisés  "pendant la guerre" afin de justifier l'aspect provisoire, la dureté évidente de ces logements mobiles produits en grande série. Alors que l'on présente comme "après la guerre" des modèles plus luxueux destinés à des gens socialement très éloignés. En 1946, le rêve n'est encore ni le média, ni le message. L'urgence impose le matériel, le factuel, le réel. Les intérieurs des petites prefabs exposées grandeur nature au centre du Grand Palais sont très révélateurs d'une propagande américaine inventée pour un usage "interne" et "social", qui ignore encore son potentiel "externe", qui n'a pas encore inventé le Soft Power. Les meubles installés dans ces logements reconstitués datent vraiment d'après-guerre (pour le coup) et montre que la  série est en train d'inventer une petite Middle Class : c'est à dire cet ouvrier qui a réussi, qui gagne ce qu'il faut pour acheter ce qu'il produit, qui atteint, ou sait qu'il atteindra, tout ce qu'il désire. C'est le secret du bonheur, départ de la société de consommation ; et pour Lewis Mumford, le début de l'horreur !

Ci après petit texte et les meubles de cette Amérique réelle présentée dans l'exposition de 1946. Il est effrayant de constater que ce mobilier est conforme au plus réactionnaire d'Europe, toujours en quête du moment historique parfait s'associant au folklorisme colonial-local (juste assez pour faire oublier qu'ils sont industriels). Il faut imaginer le changement qui s'opère au MoMA avec ses expositions présentant des modèles ultra-modernes. Décidément, ça se confirme : NY ce n'est pas l'Amérique ! 

PS : désolé pour le "©Terra" partout sur les photos, je n'ai pas le goût de demander à un "service public" de lever ses droits payants (on les a déjà payés, non ?)...

vendredi 2 avril 2021

Félix Louis // portrait d'une manufacture

La manufacture de Pantin via anetcha-parisienne


Le chœur des artistes décorateurs se plait à entonner, dans les années 1920, l'antienne dénonçant la faiblesse des moyens industriels (toujours en comparaison avec l'Allemagne), et ce chant liturgique est aussitôt repris par les architectes modernes. Toutefois, grâce à un service de renseignement américain, il est possible de mesurer les progrès effectués dès 1918 dans la fabrique bordelaise Harribey (Harribey-SAM // Meubles série "demi-siècle"). Reste une autre source d'informations : les cartes postales. Et la surprise arrive avec 30 représentations exceptionnelles d'une manufacture, éditées en 1924 (voir calendrier sur les dernières images). L'entreprise apparait dans toute sa splendeur, car le patron - Monsieur Félix Louis - est très fier de nous montrer les locaux qu'il vient de moderniser. De ces cartes postales anciennes, il en circule en ce moment même un grand nombre sur le site Delcampe, mais l'on peut se réjouir de les voir presque toutes dans les archives de la Ville de Pantin  (cf. patrimoine.ville-pantin.fr) - qui se préoccupe également de la préservation du bâtiment, de son histoire jusqu'à son architecture exceptionnelle. Bravo !

Le témoignage est rare, peut-être unique. Il mérite d'être analysé sérieusement, étudié rigoureusement par des universitaires (qui se reconnaîtront), car c'est ici que l'on produisait - entre autre - la mythique "armoire parisienne" (réinvention aussi mythique que le buffet Mado, j'y reviendrai plus longuement dans un autre article), mais aussi tous les meubles mixant art-déco et styles historiques, surtout le sage Louis-XVI, qui a remplacé le rocambolesque Louis-XV (à la mode avant-guerre). La spécialité de la maison semble être un mélange assez sobre entre les modèles dits "anglais" et ceux dits "hollandais", c'est à dire entre les Arts & Crafts tardifs associé à un discret art nouveau, disons protestant, qui se limite à une structure légèrement moins rigide, tout ça avec quelques mini-décors géométrisés comme le veut la mode. Ce sont ces meubles sobres et économiques, sans véritable style, qui vont pénétrer dans les HBM de Paris, dans les  cités jardins des banlieues, dans les villes de la première reconstruction, du Nord et de l'Est. Et rien d'autre. Osons le dire : le reste n'est pour l'instant que du bla-bla, de l'illusionnisme social destiné à quelques privilégiés désirant montrer qu'ils se préoccupent du peuple, car ce sont des gens cultivés qui ont lu Marx et Zola (mais vivent plutôt comme le vicomte de Noailles). Enfin, n'en rajoutons pas : au moins, ils rêvaient de faire mieux pour les autres. C'était déjà un très bon point de départ. Mais, par pitié, assumons le fait qu'il ne s'agissait pas d'autre chose que d'une vue de l'esprit.

Ci-après, les détails de l'entreprise en texte et en image.