lundi 20 février 2017

Bauhaus // réception française en 1930



L'exposition du Musée des arts décoratifs sur le Bauhaus prend fin le 26 février 2017 (La Fabrique de l'histoire // France culture). Elle porte sur " l'esprit du Bauhaus ". On y redécouvre le Walter Gropius de 1919 avec, en figure de proue, son mythe du bâtisseur de cathédrale. L'urbaniste-architecte-artiste-enseignant s'est approprié ce rôle en devenant chef d'orchestre de multiples corps de métier. L'exposition montre très bien cette diversité d'approche. Elle est splendide, éblouissante, inépuisable par la diversité de son contenu. Un " utilitariste " aurait toutefois préféré un travail sur la " réception " du Bauhaus plutôt que sur son esprit. Car l'histoire des vainqueurs doit s'écrire sous le regard des perdants, sinon elle n'est plus que de la propagande. En effet, la réception permet de conscientiser le choix des supports et des commentaires en nous indiquant, par répercussion, par l'extériorité même du regard, les " esprits " du temps et du lieu selon " l’œil " d'un individu autre ou d'un groupe ayant des intérêts divergents (un " œil " qui va s'identifier en miroir). En considérant ce principe, on trouve que le Bauhaus millésime 2017 répond trop à l'imaginaire-propagande de 2017 : le démiurge du Bauhaus est excessivement conforme à la vision du design dans notre espace-temps mondialisé, celui où un pseudo-créateur se place devant un écran, procrastine sur la toile et imagine des " choses "; certes, c'est relativement moins creux que le pseudo-consommateur qui " surfe " dans des " trucs " pour les acheter, mais l'un comme l'autre ignorent le " système " de " matérialisation " de ces " choses ". Personne n'y regarde de trop près, chacun préfère se concentrer sur l'acte de créa-consommation en oubliant toute la chaîne qui conduit la " chose " jusque chez soi, de la production à la réception. L'exposition permet donc de comprendre une différence essentielle : au commencement du Bauhaus était une volonté d'abolir la distance création-production-réception. Depuis, nous avons suivi le chemin inverse, beaucoup beaucoup de chemin... Pour le voir, il faut étudier la réception du Bauhaus, constater qu'il est presque ignoré avant 1929. C'est seulement en 1930 qu'il est invité à participer au Salon des Artistes décorateurs pour combler un autre " vide ", celui des membres de l'UAM. C'est la deuxième rencontre franco-germanique après celle 1910 (Deutsche Werkstätten // Salon d'automne). Mais, en 1930, le Bauhaus a lui-même déjà beaucoup changé. Ci-dessous, les illustrations et l'article un peu confus d'André Salmon publié dans Art et décoration. qui décrit ainsi l'Allemagne, " pays où le faux pas d'un passant donne le moins à rire ou pas du tout ." Mais une autre critique est plus incisive et profonde, elle a été découverte par Yvonne Brunhammer en 1990 (cf Art utile // Biblio) : il s'agit d'un texte de Pierre Lavedan publié dans L'Architecture qui évoque la " belle caserne en acier " de M. Gropius avec ses " cellules propres, nettes et engageantes comme le cabinet du dentiste ". J'ai reproduit l'intégralité du texte. Il est parfait, terrible, cinglant, extraordinaire, surtout aujourd'hui où le purisme de l'ultime Bauhaus envahit chaque millimètre et chaque seconde de notre quotidien. Tant de contrition, et ceci sans le moindre besoin de religion ! Pertinentes, aussi, ces phrases sur l'art et l'utile.

mardi 7 février 2017

Meubles David // Polymeubles

détails d'un buffet, galerie Canavese

Camille et Pierre David ne débutent pas avec le Meublit (Camille et Pierre David // Meublit). Leur aventure commence bien plus tôt, du côté d'Orléans : c'est une belle et longue histoire que Pascal David nous invite à découvrir dans une biographie qu'il a entièrement rédigée. Son texte est reproduit ci-après. Les historiens y trouveront matière à satisfaction car on y décèle les obsessions des pionniers modernes " non-radicaux ", ceux qui ont mené la lutte avant que les grandes industries internationales ne prennent toute la place. Avant de lire ce passionnant récit, il faut une petite entrée en matière permettant d'éclairer le contexte et d'encourager certains à venir explorer les archives. On découvre ici la volonté commune qui animait de célèbres contemporains, René Gabriel, Marcel Gascoin ou Jacques Hitier, même si les frères David ne bénéficient pas du même soutien. Entrepreneurs autodidactes, leurs créations apparaissent plus discrètes, mais elles n'ont pas moins d'intérêt ; au contraire, leurs meubles démontrent la généralisation, à cette époque, d'un esprit d'entreprise associé à un élan créatif moderne et à une qualité encore artisanale. Bien qu'ils se placent hors du podium officiel, inscrits au premier étage du Grand Palais pendant le salon des Arts ménagers (Palmarès // Salon des arts ménagers), les " Meubles David " doivent être redécouverts, aux côtés d'autres " industriels " remarquables comme Pierre Roche (Atelier Saint-Sabin // ancien et moderne), Pierre Cruège (Tables Partroy // Pierre Cruège), Emile Seigneur (Emile Seigneur // Berceau de France), Louis Paolozzi  (Paolozzi et Guermonprez // reconstruction lyrique) et quelques noms toujours dans l'obscurité ! Sans oublier que leur situation reflète celle d'un grand nombre de ces créateurs qui vont renouveler la conception du mobilier après-guerre (Art utile // style reconstruction).

vendredi 27 janvier 2017

Camille et Pierre David // Meublit n°100

Premier modèle de Meublit conforme au brevet (espacenet), 1949, fonds David

Merci à Pascal David pour les informations sympathiquement communiquées qui permettent de relancer ce blog. Quoi de plus "utile", en effet, que le Meublit créé par son père et son oncle, Pierre et Camille David. La série des meubles lits "n°100" devient vite célèbre et résume à elle seule l'idée d'économie d'espace qui domine l'après-guerre et signale la fin du Cosy-corner. Ce n'est plus un coin de chambre qui s'impose dans l'espace du "studio", mais un lit caché, totalement transformable en meuble d'appui et pouvant servir de secrétaire. Cette radicalisation du minimalisme signifie la fin d'une idée fausse consistant à croire qu'une famille moyenne pouvait recevoir tout en montrant son lit... C'est peut-être le frottement à cette réalité sociale qui va guider le Meublit vers le succès. Mais les principes ne font pas tout. Il faut dire que le Meublit représente aussi une réelle économie de place - très pratique pour une "chambre de jeune"... En 1949, les créateurs de la reconstruction posent donc des brevets pour des lits escamotables. Le 24 juin, c'est Marcel Gascoin (Marcel Gascoin // brevets déposés) qui s'y colle et vante ainsi son modèle : "La présente invention se distingue des lits escamotables connus par un grand nombre d'avantages. La particularité la plus frappante du lit réside dans le fait qu'il est complètement indépendant quand on s'en sert, du coffre dans lequel on l'escamote." Mais de quels autres lits parle-t'il ? Tout simplement de notre Meublit, dont le modèle a été déposé seulement trois semaines plus tôt, le 1er juin 1949, par les frères David. Ils entrent alors dans l'industrie du meuble. Inventeurs d'un cuir métallisé pour maroquinerie en 1932, ils s'imposent dans le paysage de la reconstruction après-guerre, avant de créer deux autres marques : Polymeubles et Polysièges (Meubles David // Polymeubles). Fouillant les documents conservés par la famille, Pascal David nous apprend qu'il en a été produit 10.000 exemplaires - ce qui n'est pas rien au début des années 1950 - et nous offre quelques photographies et brochures, dont une de 1955 où l'on découvre les tarifs : 1.000 francs pour le lit n°100, soit environ 2.000 euros actuels... Des perfectionnements sont apportés en 1951 avec une version verticale et une autre où le lit est équipé de roulettes pour, en position ouverte, se désolidariser du meuble qui le dissimule en position fermée. Il sera proposé en de nombreuses versions, une ou deux places, avec ou sans tablette, avec une, deux ou trois niches. Réputée pour sa qualité, la société Epéda met au point un matelas spécial pour le Meublit. À la fin des années 1950, il trouve des marchés en Afrique du nord, particulièrement en Algérie. La RTF puis l’ORTF en feront aussi régulièrement l’acquisition pour équiper les relais hertziens, souvent implantés sur des hauteurs isolées...

mardi 6 décembre 2016

Patrick Favardin // décès d'un découvreur

Le livre de référence de Patrick Favardin, Les décorateurs des années 50réédité par Norma

Je prends le temps de rouvrir ce blog pour annoncer la triste nouvelle du décès de Patrick Favardin, le 28 novembre 2016. Beaucoup le connaissent bien, parmi les lecteurs de ce blog, parmi les galeristes spécialisés dans le design du meuble, parmi les amoureux de la céramique. J'ai pu le rencontrer à quelques occasions, notamment pour évoquer le mobilier de la reconstruction. Notre conversation déviait rapidement en direction de l'habitat social, car il s'agit de sa première spécialité et d'une passion commune. Il en avait gardé l'idée d'une continuité entre classicisme et modernité, entre idéalistes du XVIIIème et idéologues du XXème. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la trilogie air-espace-lumière ne date évidemment pas du mouvement moderne ! J'ai un souvenir très précis de son accueil, de sa gentillesse, de sa bienveillance. Concernant la décennie 1950, il débute ses travaux en 1987, en publiant Le style 50 un moment de l'art français, aux éditions Sous le Vent-Vilo, dans la lignée des recherches pionnières menées par Yvonne Brunhammer ou Anne Bony. Mais il lui faut vingt ans pour comprendre cette période, sortir des amalgames avec l'art décoratif parisien, et saisir la diversité des créateurs français durant les Trente Glorieuses. Souvenons-nous de l'événement, en 2006, quand les éditions Norma publient Les décorateurs des années 1950. Patrick Favardin y définit trois catégories qui jalonnent la création après-guerre, la "haute couture" des décorateurs élitistes, les "modernistes" de la reconstruction et, enfin, les "jeunes loups" qui s'épanouissent une fois le tournant industriel pris, dans la seconde moitié de la décennie. Ce découpage a certainement ses limites, comme tout classement par catégorie, mais il n'a rien perdu en pertinence et montre bien les capacités de synthèse de cet auteur d'exception devant cette époque multiforme. Chacune des biographies écrites par Patrick Favardin a la même justesse. Il a su, en quelques phrases, avec les bons mots, résumer l'essentiel des créateurs de ce tournant dans la modernité, période créative qui attire tant d'amateurs, mais reste méconnue des historiens officiels.

dimanche 14 août 2016

Adieu LH // la famille s'en va...


Je me souviens de ce jour de concert. Il y avait Pat', fille de GI qui s'occupait si bien de l'accueil. Il y avait cette belle exposition sur René Gabriel qu'Eric et moi avions tant désirée, avec notre collection GG, et aussi les céramiques de Pigaglio, la tapisserie automnale de Fumeron. Comme tous les grands moments, il marque un sommet et une fin. Plus de dix ans à " valoriser " la ville reconstruite, il faut maintenant qu'elle vive sa vie, à ses risques et périls. Ce concert printanier pour vous dire que nous tournons une page. Nous partons du Havre. Nous sommes des voyageurs, il faut l'assumer. Pas encore des apatrides, mais cela ne saurait tarder. Pour marquer le coup, j'ai pris quelques photographies "de famille" dans l'Appartement témoin Perret, celui que nous abandonnons nécessairement sur place. Ce fut un vrai combat de le redécouvrir, de le ré-imaginer, de le réaliser, puis de le défendre. Aujourd'hui, le temps des pionniers est loin derrière, alors il faut partir. Ces terres ne sont pas les nôtres. L'air un peu hagard, ni triste ni joyeux, simplement résignés. L'on regarde déjà ailleurs, loin. Ci-dessous, dans les photographies de famille, je vous présente Elisabeth, Adèle, Vincent et moi. C'est pour nous une sorte de bilan septennal car nous avons bien changé depuis que Pierre Creton a tourné son film, au même endroit, en 2009, Papa, maman, Perret et moi (collection MuMA). Le lieu, lui, ne change pas ou, du moins, pas encore. Face à cette immobilité, nous nous fatiguons. Inutile de s'épuiser, il faut savoir partir. S'il existe toujours dans dix ans, je serais curieux de voir ce qu'il est devenu cet appartement. Toujours cette promesse que l'on veut  se faire, celle de se retourner à un moment donné, celle d'affronter son propre passé - mais mieux vaut laisser cette curiosité naturelle s'éteindre. C'est pourquoi il faut conserver un petit souvenir, pour mieux oublier, pour pouvoir raconter, un jour, ce qui fut une très belle aventure.

lundi 1 août 2016

Jean Lesage // Blog Meubles ABC

(lien vers le blog)

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Un mot pour féliciter Pierre Huet-Micouraud qui vient de mettre en ligne, sur différents sites web, les archives des Meubles ABC : après Roger Landault (abc roget landault), voici Geneviève Dangles et Christian Defrance (abcdanglesdefrance.blogspot.fr) ainsi que Jean-Albert Lesage (abc j.a. lesage _ jeanne baglin). J'ai évidemment interrogé le blog-master sur sa motivation : " À la question : pourquoi tant de peine ? Je répondrais que ce n'est pas tant l'intérêt porté à un microcosme que l'attraction pour le mécanisme de la création, (rappelons-nous, on disait créateur de modèles). Jeune encore, ils m'épataient tous à tel point que j'avais négocié (sur une base parentale, comparable à passe-ton-bac-d'abord) le fait de pouvoir suivre les arts appliqués, à mon retour du service militaire. Landault y professait, et j'avais pour l'homme et son talent beaucoup d'estime. C'était ma voie (du moins le croyais-je) ". Malheureusement pour l'histoire du design, la disparition brutale des deux fondateurs -Jacques Micouraud (1914-1961) et Maurice Ferrer Delporte (1911-1961)- provoquera la cessation d'activités d'ABC en 1962. En 1991, son dernier représentant et ancien gérant, Roger Huet (1913-1992), le père de Pierre, va remettre l'ensemble des archives photographiques de l'entreprise à la Bibliothèque des arts décoratifs, une donation acceptée par la conservatrice en chef de l'époque, Geneviève Bonté. Il faut citer le fait et ses acteurs car, à cette date déjà lointaine, rares sont ceux qui auraient parié sur l'intérêt historique de ce genre de production...

Il convient maintenant de revenir sur la présence surprenante de Jean-Albert Lesage chez ABC. Artiste décorateur, AEEB, Jean Lesage est connu pour avoir été le " bras droit " de Jacques Adnet à partir de 1928, quand ce dernier reprend la CAF (Süe et Mare // Compagnie des arts français) et se met à présenter les jeunes créateurs les plus modernes de son temps (dont René Gabriel et Charlotte Perriand). Mais la CAF s'est enfermée dans le somptuaire. Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Lesage a pris de l'indépendance, signe ses meubles, s'associe à différents éditeurs, et réserve à la CAF ses productions les plus " luxueuses ". En 1946, il effectue également des recherches sur la production en série en participant au fameux événement du moment : le Concours du Meuble de France (Style Reconstruction // Commission du Meuble de France). Est-ce à cette occasion qu'il rencontre les directeurs d'ABC, comme ce fut le cas pour Roger Landault ? Quoi qu'il en soit, son implication dans une production sociale le conduit à se rapprocher une fois de plus de René Gabriel, qui, probablement, l'invite ensuite à participer à l'Exposition internationale de 1947 : ce qui expliquerait la présence (jusqu'ici considérée comme étrange, si ce n'est inexplicable) de Jacques Adnet dans la Reconstruction, car celui-ci se place aux côtés de Jean Lesage dans l'appartement type de Brest (Exposition internationale // urbanisme et habitation). Jean Lesage semble ensuite coller à son temps. Il présente successivement du meuble de luxe et de série, en bois et en tube de métal, présenté aux Artistes décorateurs aussi bien qu'aux Arts ménagers. La chambre "bichrome" en bois, éditée par ABC et présentée au concours de l'hôtellerie en 1953, se situe dans ce champ d'expérimentation... Ci-dessous, quelques images évoquant la diversité de ses créations