ARCHITECTURE ET MOBILIER après 1945


mercredi 22 octobre 2014

Le Corbusier à Marseille // vs style 1940



Suite à un sympathique mail de David Liaudet, rédacteur du blog archipostalecarte, voici pour identification une chose inimaginable dans l'Unité d'habitation de Marseille. Difficile de retrouver le créateur des meubles mais nous constatons immédiatement une distance avec Perriand ou Prouvé, autant qu'avec Gascoin ou Gabriel, mais une grande proximité avec le "style 1940"... L'ambiance affirme un luxe bourgeois en dégageant l'espace tout en montrant des sections épaisses, avec une excentricité si bien mesurée qu'elle évoque plutôt l'exposition de 1937 que de 1947. Et puis la touche rustico-anglo-coloniale et le masque sur le mur afin de montrer qu'on s'y connaît et qu'on aime l'aventure, qu'on a de l'argent et qu'on est puissant. Le logement idéal pour le caniche royal, soit à l'opposé de la révolution moderne, qu'elle soit radicale ou sociale. Allons plus loin et jouons le jeu en imaginant la vie d'un propriétaire pleinement satisfait d'acheter un appartement du Corbu, avec vue, et très fier de devenir par là même un homme moderne, comme il faut, sans savoir exactement ce que tout ça signifie. Il téléphone donc à un artiste décorateur de ses amis, très chic et fréquentable, qui fait venir les plus belles choses dans le goût actuel, simple mais confortable, original mais supportable. Satisfait de lui-même, l'ensemblier conseille à son client de faire photographier cette décoration qui doit remettre la mode sur le droit chemin. C'est si parfait, si léger, si équilibré dans ce cadre si original. Le photographe arrive mais le chien reste là. Tant mieux, gardons-le, il ne dépeint pas. "Ah ! Par contre, la table basse ne cadre pas tout à fait, pouvez-vous la faire tourner légèrement vers ma droite ? Merci... reculez... là... c'est parfait..." Puis la conversation se poursuit : "En faire une carte postale, vous pouvez, oui ? Oh ! Oh ! Oh ! Comme c'est amusant !" Allez, constatons que notre bonhomme a bien de l'avance : non dans la photographie, ni dans l'ameublement (où l'on note tout de même un certain décalage) mais, osons le dire, dans le profil des habitants de l'Unité... Ici comme ailleurs, hier comme aujourd'hui, le social n'est qu'un mythe destiné à séduire une élite bien plus qu'une réalité quantifiable ou mesurable. Ce cas extrême illustre une situation passée en sourdine qui mériterait pourtant d'être interrogée ! Ci-après, pour se soigner, les photographies du "véritable" appartement témoin, ouvert en juin-juillet 1949 (article du Décor d'aujourd'hui n°52), avec un mobilier qui n'était guère plus "social" mais dans un autre genre...

lundi 13 octobre 2014

Exposition 2014 // Habitat provisoire 02

 
Retour sur l'exposition "Habitat provisoire - la vie quotidienne après 1944" car elle ne reste visible dans l'Atelier Perret que seulement deux petites semaines. Après un premier volet consacré au montage du baraquement (Exposition 2014 // Habitat provisoire 01), nous en proposons donc un second ayant pour sujet le mobilier. Les amateurs du genre ne seront pas déçus car ils retrouveront René Gabriel derrière cette sobre façade avec quelques pièces rarissimes : des variantes de la salle en série 120 (buffet 120, table 121, chaise 123) et l'inédite chambrée de réinstallation (armoire 154, lit 155, chevet). Ces meubles sont moins célèbres que la fameuse salle à manger de "réinstallation" (Meubles d'urgence // René Gabriel) ou que la chaise avec caillebotis, très recherchée depuis qu'elle a été publiée sur ce blog (René Gabriel // chaise économique)... Signalons enfin que la plupart des modèles exposés, contrairement aux types, n'ont pas été édités en très grande série et ont dessinés auparavant, en 1941, quand René Gabriel travaille pour le Service des constructions provisoires à destination des sinistrés de la "première reconstruction" (après l'invasion allemande). Comme beaucoup, René Gabriel reste actif en "zone libre" mais il va disparaître après la fin de la ligne de démarcation (novembre 1942). Il ne reviendra qu'au tout début de l'année 1944 pour présenter ces derniers modèles, attentant la seconde reconstruction, celle qui doit suivre le débarquement et la Libération...

vendredi 3 octobre 2014

Louis Sognot // créations en rotin

canapé, table basse, tabouret et paravent en rotin de Louis Sognot devant le garage gg

Souvenons-nous... Louis Sognot (1892-1970) est l'un des créateurs modernes qui exposent à l'UAM en 1930 ; proche de Le Corbusier, Pierre Chareau, Francis Jourdain, Rob' Mallet-Stevens, il se spécialise initialement dans le mobilier métallique... Cependant, lors de la crise des années 1930, il se tourne régulièrement vers le rotin. Après un premier essai mené sur une chaise métallique en 1932, il l'utilise de plus en plus fréquemment à destination des petites collectivités (restaurant, bar, hôtel) et dans la décoration des villas. Après-guerre, il l'intègre aussi dans un ensemble luxueux avec un lit bateau en moëlle de rotin qu'il dessine pour la fille de Paule Marrot en 1946 dont la ligne souple lui servira régulièrement de modèle. La même année, on retrouve le rotin dans un projet pour la CMF (Style reconstruction // Commission du Meuble de France), dans l'assise d'une petite chaise qui évoque son premier essai de 1932 mais sur une ossature bois car le métal manque. Enfin, il s'affirme définitivement comme le spécialiste au Salon des arts ménagers en 1951, dans le stand sur les "nouveaux matériaux". Après cet évènement, Louis Sognot sort de la phase expérimentale où il mélangeait le rotin à des structures en métal ou en bois et l'assume dans les montants - comme il l'avait fait dans un ensemble économique pour chambre d'hôtel présenté au Salon des arts ménagers en 1939 -, créant des meubles souples et vigoureux où sa patte reste identifiable même s'il se tourne parfois vers des formes traditionnelles, proches des styles Empire et Art Nouveau. A partir de 1954, des luminaires de Mouille accompagnent systématiquement ses meubles et offrent une ambiance contrastée dans les tons et les matières, à la fois rustique et précieuse, légère et chaleureuse.

jeudi 25 septembre 2014

Style Reconstruction // Commission du Meuble de France

"placard" apposé par René Gabriel au SAD de 1947

C'est un fait nouveau - n'en soyons pas peu fiers -, les écrits dans l'histoire des arts citent de plus en plus fréquemment le style Reconstruction. La découverte d'un texte mis en ligne en 2012 par un conservateur du Mobilier National et d'Orsay (Yves Badetz sur c-royan.com) m'a fait repenser à un évènement fondateur... Yves Badetz présente ainsi la Commission du Meuble de France (CMF) comme point de départ : ce n'est pas faux, le principe est ouvertement calqué sur le modèle administratif de l'Utility Furniture Advisory Committee, reconnu en Grande-Bretagne comme point de départ du "design" (Gordon Russell // Utility Furniture). On peut nuancer en affirmant que ce mouvement débute auparavant, quand la Grande Dépression provoque le déclassement du modernisme radical, en faisant ressurgir les fondamentaux Arts & Crafts, mais il est certain que la CMF marque un début en France. Le paysage créatif était jusqu'ici brouillé par des querelles et une absence de soutien administratif (les initiatives se réduisant le plus souvent à l'échelle individuelle), lorsque les protagonistes du mobilier produit "en série" s'unissent une première fois autour de cette commission ; ce sont des décorateurs inscrits à la Société des Artistes décorateurs (SAD) et financés par le ministère de l'Industrie. En observant leurs projets, on remarque une lourdeur rustique et une part importante accordée à la décoration car le terme "industrie" désigne ici l'artisanat du luxe plus que l'efficacité d'un mode de production. Suivant ce paradoxe, on comprend la brève durée de la CMF qui naît en 1946 pour disparaître l'année suivante. Son principal responsable, René Gabriel, jette l'éponge en affichant publiquement l'échec du projet au Salon des décorateurs de 1947 et abandonne la direction de la SAD à Jacques Adnet. C'est heureux car il va alors renouer avec la modernité ! D'autant plus qu'il obtient un meilleur accueil chez les ex-UAM, petits protégés du ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, comme Marcel Gascoin qui est alors en charge de la section ameublement dans l'Exposition internationale (Exposition de l'urbanisme et de l'habitation // 1947), autre événement fondateur, s'il en faut, avant la réouverture du grandiose Salon des arts ménagers (Meubles de série // Arts ménagers 1948).

mercredi 17 septembre 2014

collection gg // présentation générale


Cinq ans qu’Éric et moi cheminons ensemble : pour fêter l'événement, nous avons décidé d'un nouveau lieu où stocker les trois cents meubles de notre "collection gg"... Pourquoi cette collection et cette période, la Reconstruction ? Disons que l'aventure débute en 2001 quand je tombe sur un article de la revue Maison Française intitulé "Ils ont trouvé un appartement neuf au Havre" avec le mobilier d'un certain Marcel Gascoin. C'est la fin du mythe voulant qu'il n'y ait pas d'intérieur dans l'architecture d'Auguste Perret : Le Havre n'est plus seulement un paysage... Pour ne pas l'ignorer, il fallait sortir de la grande histoire de l'architecture et pénétrer dans la petite histoire de la décoration. C'est ainsi que nous avons rencontré le style reconstruction situé derrière un "point aveugle" de notre mémoire entre Modernisme et Art déco. Il marque notre obsession parce qu'il imposait d'échapper au préjugé d'une modernité radicale, inventée "contre" : contre l'histoire, l'usage, la tradition, contre les formes et les matières du passé, et même contre l'art et l'utile ! Ce progrès qui abandonne tout derrière lui est heureusement apaisé après la guerre, une nouvelle modernité va s'épanouir hors des luttes en assumant ses héritages et ses liens à venir. C'est à ce moment que surgissent d'excellents créateurs qui imaginent un artisanat "en grande série", une mécanisation à échelle humaine fuyant la froide efficacité autant que l'ostentatoire ou le luxe ; ils redécouvrent des matériaux et des formes simples, sans pour autant reproduire le passé à l'identique. Aujourd'hui encore, le temps est venu de regarder sereinement notre héritage, admettre notre condition naturelle, notre emprisonnement sur une terre délicate, notre enfermement aux côtés du passé, et, malgré toute cette pesanteur, notre capacité à inventer un futur léger, meilleur plus que différent... une sereine joie de vivre... Bonne visite.