dimanche 20 mai 2018

Henri Lancel // vente Tradart

Intérieur de la villa Le Ponant au Home sur mer, créé en 1955 par Henri Lancel

La biographie de l'architecte-décorateur Henri Lancel reste un mystère, bien qu'il figure dans la prestigieuse liste des Portraits de décorateurs dressée par Pascal Renous en 1969... Les connaisseurs en "art utile" savent qu'il fait une apparition soudaine et remarquable dans le mobilier de grande série (Henri Lancel // Lévitan 1955). Les fins observateurs peuvent encore découvrir son nom par la suite, s'ils lisent les petites lignes sous les publicités Formica en 1958... Il devient un certain temps le spécialiste de ces meubles modernistes aux plateaux couverts par ce matériau robuste et vivement coloré ; sa préférence allant vers le bleu... Après ces débuts à la fois créatifs et industriels, il fait une présentation  remarquée au Salon des artistes décorateurs de 1959 en exposant un bureau de direction intégrant un luminaire exécuté par Mathieu. Cette apparition parmi les "officiels" lui permet de s'introduire dans l'ultime grand projet des artistes décorateurs français : le paquebot France ! C'est ainsi que les amateurs de Transatlantiques connaissent bien son nom, grâce à ses petites commodes en aluminium, (avec façade adaptée à la décoration de la cabine : gainée de tissu blanc, noir, bleu, ou laqué façon écaille, bleu dur ou brun). Ils comptent parmi les rares meubles retrouvés de ce "géant des mers", après son abandon au Havre et son démantèlement (en 2007), passons...

Pour en savoir plus, il est indispensable de franchir l'estuaire de la Seine, d'aller de "l'autre côté de l'eau" jusqu'à Deauville. Grâce à l'indication donnée par le commissaire priseur James Fattori, lors de sa préparation de la vente du 27 mai (Tradart), nous pouvons découvrir un intérieur d'exception permettant de retracer un projet architectural d'Henri Lancel, daté de décembre 1955. On s'aperçoit que ces fameuses petites maisons en série (Henri Lancel // Printemps 1954) n'ont pas été seulement théoriques : ce créateur déjà prolifique dans le mobilier participe également au "mouvement" des villas  modernistes. Il s'agit de la villa "Le Ponant" située au Home-sur-Mer (actuel Home-Varaville) dans le Calvados. L'ameublement n'est malheureusement pas de l'architecte, le goût des occupant allant plutôt vers une modernité plus rustique. Cependant, en matière d'éclairage, les équipements de la maison semblent bien correspondre : de très beaux luminaires de Mathieu se découvrent dans la maison - prouvant une collaboration ancienne entre le l'architecte-décorateur et le fameux éditeur.


mercredi 18 avril 2018

René Gabriel // texte fondateur du design







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Un constat : il n'est pas aisé d'admettre une date et un lieu lorsque l'on cherche à positionner l'hypothétique "invention du design". Commençons par éviter le hors-sujet habituel en parlant de William Morris et en récitant le beau poème du Progrès Moderne écrit par Nikolaus Pevsner, semoule dans laquelle pédalent les wikicyclopedistes. Mais n'est-ce pas ainsi que s'écrit justement l'histoire, dans une concurrence des récits entre le Pareil et le Même ? Plus concrètement, aujourd'hui, au Royaume-Uni, on évoque plutôt l'Utility Furniture en 1942 (Gordon Russell // Utility Furniture). Aux Etats-Unis, certains parlent de Raymond Loewy dans les années 1930 (le design serait alors un relookage commercial, un packaging intégré, ce qui n'est pas faux), d'autres invoquent la Cranbrook Academy of Art et son rôle dans la construction d'une nouvelle hégémonie culturelle. Mais la plupart tombent d'accord pour offrir la première place sur le podium au MoMA avec son exposition Organic Design etc. (1941). En Suède,  la question ne se pose pas de la même manière, tant la chose semble ancestrale. Ici, les Arts & Crafts sont rapidement confondus avec la production de masse assurée par les guildes... Toutefois, la diffusion de Knock-Down Furniture marque le début d'un renouveau en 1946 (Nordiska Kompaniet // catalogue Triva). En Allemagne, il faudrait citer des kilomètres de publications : le Bauhaus entre en jeu, mais son modernisme ne s'impose pas immédiatement en dehors de Francfort (Bauhaus // réception française) et il sera rapidement étouffé par le Nazisme. S'il marque bien le début tragique du "mouvement Moderne", la confusion avec le design mérite d'être questionnée : est-ce seulement un "style moderne" ou bien l'annonce du design avant la production en masse ? Inversement, le fait de se diffuser suffit-il à définir le design ? Non, notons que les adeptes de la seconde hypothèse divaguent, certains allant jusqu'à remonter au début de la préhistoire ! Cela n'apporte rien. Revenons vers la France, patrie de l'Art déco et du modernisme élitaire . Ici, le terme design reste confus, au point qu'il soit nécessaire d'y ajouter le mot industriel. C'est d'ailleurs la fusion des deux en "design industriel" qui est jugée comme un moment fondateur, ouvert par le "styliste" Jacques Viénot. Il est en effet possible de considérer son livre La République des Arts, publié en 1941, comme un début (Jacques Viénot//starting point). Il concrétise ses idées par la suite en choisissant quelques exemples, qu'il publie dans la revue Art Présent à partir de 1945 (Art Présent // Reconstruction).  À l'évidence, ce n'est pas du design, au sens strict, il s'agit seulement d'une première théorie du design. La France est alors totalement en retard dans ce domaine, certains ne comprennent visiblement rien au présent, rien au passé, rien à l'avenir, enfin rien à la France, rien à l'Europe, enfin rien à rien... Cela désole celui qui semble être le premier véritable designer dans ce pays singulier, René Gabriel. Il s'exprime lucidement dans un article fondateur intitulé "Production industrielle", publié dans Techniques et architecture (5ème année, n° 7-12, février 1946, p.269). Outre les accusations habituelles en introduction, la fin du texte montre qu'il pose les bonnes questions, y compris du point de vue financier ou juridique.


lundi 26 mars 2018

Marcel Gascoin // Lost in translation


Toujours en voyage à Houston, Texas, cette fois pour y retrouver Marcel Gascoin dans une exposition d'art visible jusqu'au 31 mars à la galerie McClain (mcclaingallery.com) . La découverte de la Reconstruction vient définitivement de franchir l'Atlantique et s'installe sur le Nouveau Continent. Je l'ai vu partir du Havre dans une toute petite embarcation, il y a fort longtemps. Puis elle a débarqué à New-York, voici déjà une dizaine d'année (Amy Perlin // René Gabriel). Elle a ensuite lentement redescendu la Côte Est pour atteindre la Floride, et la voilà désormais bien installée au Texas. J'appréhende un peu la traversée du désert pour ce mobilier déjà tout en ossature, mais c'est à cette seule condition de "purification" que nous atteindrons la côte californienne, ceci dans un avenir hollywoodien ! Notons toutefois que ce séjour à Houston est particulièrement bénéfique puisque la notion de Reconstruction semble un peu mieux comprise par les marchands d'art, sans doute grâce au travail de mené par Jean-Baptiste Bouvier qui sait parler cette langue, coup de chapeau ! Elle pénètre même les institutions avec un texte publié par AD, le 15 mars dernier, qui me semble parfait, tant du point de vue du contenu que de celui du titre : "Hidden in Plain Sight" - difficilement compréhensible pour un Français... Ci-après, la traduction approximative de cet article qui fera date :


lundi 19 mars 2018

André Arbus // mobilier architectonique

chaises présentées à la Galerie Novella

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Voici une découverte de notre ami Robert Willey (galerie Novella, Houston, Texas) : deux chaises très simples qui nous conduisent à flâner sur le chemin des Arts & Crafts " à la française ", poursuivant le layon ouvert par René Gabriel. Après l'échec du salon de la Société des Artistes décorateurs en 1947, alors que Gabriel tombe gravement malade (pour en savoir plus, il faudra lire la monographie qui sortira chez Norma en septembre...) et doit abandonner son poste de président de la SAD, l'année 1948 est celle où l'élite des créateurs français se met au " meuble de série ". On se souvient du premier essai mené par Jacques Adnet (Jacques Adnet // Brest 1947), et il est suivi par Paul Beucher et Jacques Hitier dans l'école Boulle, René-Jean Caillette et ses amis du " Groupe Saint-Honoré ", Marcel Gascoin et son cercle de jeunes créateurs qui rouvrent le salon des Arts ménagers (Meubles de série // arts ménagers) ; enfin - plus étonnant et moins connu - André Arbus pour le salon du " Beau dans l'Utile " au Pavillon de Marsan. Pour ce créateur au sommet de l'artisanat français dont l'élitisme semble un maître-mot, c'est un tournant. Le Beau dans l'Utile est à considérer au sens strict, puisque le mobilier d'Arbus est conçu pour accueillir les œuvres des " ornemanistes ", ce qui caractérise presque toutes ses créations. Il propose cette fois des meubles sobres en chêne produits en série et servant de " support " à quelques grands artistes qui se prêtent au jeu et préparent des dessins pour ses meubles : Jean Picart le Doux, Paul Levalley, Jean-Paul Delhumeau, Roger et Hélène Bezombes, Claude Besson, René Fumeron, Laure Malclès, Jacques Margerin, Jules Flandin, André Minaux, André Foy, Jean Leblanc, Marcel Pfeiffer, Théo Tobiasse, Paul Vera... La liste est époustouflante ! Difficile de savoir comment, combien, sous quelles conditions l'édition s'opère, mais les ventes que l'on trace dans la Gazette de Drouot et sur Artnet montrent que l'essai ne s'est pas limité aux exemplaires fournis pour l'exposition.

Ces meubles renouent pleinement avec la tradition Arts & Crafts. On y retrouve la simplicité et l'épaisseur qui se sont épanouies au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis le tournant de 1900, alors que le vieux continent s’empêtre dans le style nouille et semble vivre au milieu des elfes. Toutefois, Arbus reste dans son domaine de prédilection, celui du Classicisme, précisant même pourquoi il construit son meuble à la manière d'une architecture, avec corniches, colonnes ou pilastres : " contrairement à la mode de l'époque, les dessus sont débordants, car il est normal que les dessus soient débordants. Ils tendent à un caractère anonyme, "banal" dans le sens où André Gide l'emploie, c'est à dire humain (celui qui veut tout tirer de soi n'arrive qu'au bizarre et au particulier) ". Voilà la parfaite définition d'un style 1940 qui se prête à la série. Chose rare, Arbus  cite le statut de ses clients : " les acheteurs de ces meubles appartiennent aux classes les plus diverses. Ce sont de grands fonctionnaires, des artistes, des critiques d'art, des dactylos, des ouvriers et même des industriels ébénistes, pour leurs besoins personnels. Cette expérience a été louée par les uns, blâmée par les autres [...] Je m'empresse de dire qu'elle ne constitue pas, à mes yeux, la seule solution du meuble de série en France. Elle représente ma modeste contribution à l'oeuvre pour laquelle des camarades travaillent avec foi. "

Série, modestie, foi, camaradie, et même banalité... Ce sont les mots-clefs pour désigner René Gabriel et le style reconstruction. Le prix représente une sorte d'exploit pour Arbus : 18.270 francs l'armoire, 10.220 francs le bahut bas, 16.150 francs le grand bahut, 4.770 francs la table. On peut le souligner car cela revient à un mois de salaire d'ouvrier, tarif qui commence à se rapprocher de René Gabriel (qui vend une salle à manger complète pour le même prix). L'article précise : " On peut les acheter à ce prix là et les premières séries sortiront en février. Ils ne sont pas au coefficient 10 des meubles les meilleur marché d'avant-guerre. C'était là le point essentiel du problème. Ces meubles n'ont pas, comme l'on dit, le caractère rustique. Il n'y a pas plus de raison de proposer à un ouvrier ou à un ingénieur de Paris des meubles rustiques que d’habiller une midinette en fermière. Ils essaient aussi de n'avoir pas ce caractère de simplicité affectée, que l'on trouve parfois dans les tentatives de cet ordre. Le snobisme de la purée n’est pas pour le peuple. Nous n’avons pas imposé de thèmes particuliers aux artistes. ll est remarquable que tous les décors évoquent la joie de vivre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les meubles d’une époque heureuse, par je ne sais quel choc en retour. Cet art spontané n’est ni torture, ni cruel, n’en déplaise aux critiques qui veulent a tout prix retrouver la dureté de l’heure dans les œuvres contemporaines. "

mercredi 28 février 2018

Buffet de cuisine // Origines 1913-1937

Peter Behrens, buffet de cuisine, décembre 1913, pp.450, via digi.ub.uni-heidelberg.de 

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Creusons les origines du buffet de cuisine (cf. Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs). Dès 1902, alors que la fluidité exagérée de l'Art nouveau commence à montrer ses limites, Eugène Grasset évoque la simplicité du buffet de cuisine dans Art et décoration lors de la remise d'un prix en ces termes : "Ceci est une observation des plus importantes et qui devrait faire rejeter en principe tout dessin de meuble où on ne les verrait pas, je veux parler des joints d'assemblage. Dans le projet qui nous occupe on n'en voit pas trace, et le tout a l'aspect d'un meuble en bois liquide coulé dans un moule. C'est grâce à ce défaut qu'on voit de nos jours se commettre tant d'insanités en menuiserie, alors qu'il est si facile, en regardant un buffet de cuisine en bois blanc, de se rendre compte de la nécessité de la construction obligatoire. D'ailleurs qu‘on le veuille ou non, cette construction se révèle toujours avec le temps ; il vaut donc bien mieux l‘accuser tout de suite franchement". Perret n'a pas encore inventé l'Ossaturisme que nos meubliers constatent la nécessité de faire transparaître la structure ! C'est ainsi que le début du meuble "moderne", c'est à dire rationnel, architecturé et sans ornement, s'assimile déjà à la pauvreté du "mobilier de cuisine", avant même d'être soupçonné de collaboration avec l'ennemi allemand. Et le rapprochement n'est pas faux ! Preuve en est, ce buffet de cuisine présenté en 1913 par Peter Behrens - époque où celui-ci invente le design industriel... La chose n'est ni récente, ni inintéressante. Il faut donc aller voir de plus près cette histoire en Allemagne. De fait, le modèle de Behrens n'est pas le plus avancé. C'est une femme, Kate Kuhn, qui le découvre au même moment et le présente dans une "cuisine de Munich". Il y a les niches, les vitres, et nombre de petites portes et de tiroirs. On peut ensuite remarquer la "cuisine de Budapest" présentée en 1916 par l'architecte-enseignant hongrois Dénes Györgyi - dont on compare la production aux modèles de la sécession viennoise de Josef Hoffmann. Ceci n'est pas faux et cela continue d'ancrer notre banal buffet de cuisine dans une épopée prestigieuse. L'histoire se poursuit avec la "cuisine de Berlin", créée par un certain W. Henß en 1923, mais le personnage semble oublié... On peut cependant apprécier les chaises et la table qui se rapprochent de plus en plus d'une modernité en devenir et des normes futures du design.

Toutefois, la distance est encore grande entre ces vieux meubles de cuisine et le modèle recherché, c'est à dire le "buffet Madot". Par contre, en 1937, un buffet beaucoup plus proche apparaît une nouvelle fois en Allemagne. Il est en bois poncé, laqué blanc, avec ses petites niches, ses mini-fenêtres, ses verres dépolis, ses justes proportions, et ses innombrables variantes. Les formes s’expliquent car le bois poncé, les angles adoucis et le laquage blanc imitent l'effet du métal laqué - trop coûteux et trop précieux alors que le pays est en plein réarmement. Suivant les indications en légende, ce mobilier de cuisine a été conçu par un certain Bruno Springer, à partir d'éléments standardisés réalisés par une coopérative berlinoiseN'oublions pas que ce Berlin est celui où Hitler vient d'accueillir les Jeux olympiques (août 1936) et n'a pas encore ordonné le pogrom de la Nuit de Cristal (qui aura lieu les 9 et 10 novembre 1938). Le dictateur semble faire un effort sur lui-même pour contrôler sa folie meurtrière afin de convaincre le monde de la grandeur germanique... Cela marche, car c'est précisément ce modèle qui va être réadapté à l'usage du Français moyen, grâce à un esprit ingénieux qui ajoutera, dix ou douze ans plus tard, la huche à pain au format de notre baguette universellement connue, redonnant ainsi un peu de joie et de bonne humeur à cet objet véritablement, tragiquement, douloureusement, furieusement, "moderne"... Revenons en Allemagne. Le buffet perd ensuite ses fenêtres et sa complexité, dans une version industrielle et populaire, toujours produite à Berlin, qui est présentée dans une maison témoin à Warndt, en 1941. C'est ainsi que s'achève cette histoire. Passons à la morale. Le modèle de 1937 avait encore l'air dépassé. Il fait "vintage", comme on dit actuellement. Mais celui de 1941 reste pleinement contemporain. C'est ce qui devrait nous agiter. On peut soit affirmer que la modernité du meuble populaire s'est arrêtée à cette date, soit que le simplisme populiste et neutre de 1941 est aussi celui du rationalisme financier d'aujourd'hui. Troisième hypothèse, cette période sombre a aussi inventée le design et il fvaudrait peut-être mieux assumer le poids de cet héritage plutôt que de s'enfermer dans le déni. Quoiqu'il en soit, on préférerait que notre "Madot" ait existé. Parfois,  il est préférable d'en rester aux rumeurs et aux mythes...

Note : la mise en ligne de tous les numéros de la célèbre revue Innen-Dekoration, d'où proviennent les illustrations, a été réalisée par l'université d'Heidelberg (digi.ub.uni-heidelberg.de). Les images sont de qualité, contrairement à celles que produisent d'autres institutions...

jeudi 15 février 2018

Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs



La médiacratie est un univers étrange : un petit rien sur internet peut vite devenir un grand quelque-chose dans notre quotidien. Tout est susceptible de faire boule de neige. Dans le tourbillon des effets papillons, on ne parvient plus à distinguer le simple cavalier de celui qui officie en tête. On peut être une victime innocente en croyant  manœuvrer en initié, ou l'inverse. On peut se prétendre historien et se découvrir ignorant dans son propre domaine, lorsque surgit une affaire sur le devant de la scène sans que vous en ayez jamais entendu parler. Ainsi, un jour parmi tant d'autres, quelqu'un nous parle du célèbre buffet " Mado "... Et l'on se retrouve pétrifié face à l'inconnu. Comme toujours dans ce cas, on utilise le système de défense de tout ignorant à l'âge du numérique, pour celui qui ne peux pas immédiatement regarder la réponse sur son portable (au risque de se discréditer). On glisse discrètement hors du sujet, on extrapole un peu... Puis on généralise juste ce qu'il faut pour faire parler, tout en acquiesçant d'un air savant... Une fois seul chez soi, doté de ces informations et loin des regards inquisiteurs, on se précipite sur internet pour vérifier. Là, c'est le drame : à l'évidence, tout le monde connait ! Deux possibilités s'offrent donc : soit on répète l'évidence, soit on va plus loin. Que découvre-t-on dans ce second cas ? Certes, l'objet existe bien. On l'a vu dans tous les foyers. Il a été vendu en masse. On le connait chez Mémé. Il nous est aussi familier que le nom " Mado ". Pourtant, de ce côté, rien n’apparaît. Pas de " Mado "... On re-fouille mieux, jusque dans les moindres recoins de l'inévitable revue Arts Ménagers. Alors ? Déception ! Pas un mot, pas un nom, le grand vide, le vaste néant ! Pas le moindre Mado en vue. On parle simplement d'un "buffet de cuisine moderne". Eureka ! Buffet moderne, Buffet Mado, surtout si la petite dernière se nomme Marie-Dominique, prénom à la mode entre 1950 et 1960... Voici un nom tiré d'un souvenir d'enfance, relayé par les internautes (LéBo-L'Mado-À-Mémé). On cherchera le bébé coupable plus tard...

Avant d'en venir au nom, voyons pour l'instant l'histoire de la chose : le buffet de cuisine moderne. Finissons-en une bonne fois pour toute avec les datations approximatives. Il n'y a rien de comparable dans les années 1930, ni véritablement dans la décennie suivante. La première touche arrive en 1949. Alors que nous assistons à l'explosion du " moderne bombé " (et tatoué) avec le buffet deux corps dans la salle à manger, apparaît une première version de ce meuble de cuisine populaire en bois blanc, en dernière page du catalogue des Galeries Barbès (voir Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé). Exactement au même moment, surgit son jumeau chez Lévitan, un peu plus rude - disons que c'est le deuxième de la famille et qu'il lui faut jouer des coudes. Cette page du catalogue Lévitan est plus intéressante car il s'y livre un combat entre la " cuisine moderne en bois blanc " avec son prototype de buffet dit " Mado " (pas cher) et la " cuisine par éléments " que propose Marcel Gascoin sous la marque Coméra (pour le même prix, ou presque). Quant on sait que René Gabriel invente le meuble moderne en bois blanc vers 1935, on peut commencer à réfléchir en historien sur cette tardive mise en concurrence. Enfin, pour les amateurs, on peut noter que le catalogue Lévitan signale une table et une chaise également éditées par Coméra, sans donner d'image, dommage ! Oublions ces affaires de spécialistes, car ce qui nous importe vraiment, c'est le " buffet de cuisine ". Il est bien là, dans ces catalogues, un peu renflé dans les coins, avec sa huche à pain pour les baguettes, ses petites vitrines dans la partie haute, laqué d'un blanc immaculé comme l'aurait voulu le grand Ripolineur (qui justifie l'appellation moderne). Les vitres peuvent être floues, mais elles ne sont pas encore gravées. Il faut avancer un peu dans le temps pour découvrir ce genre de détails. Dès 1953, un magasin de Rouen faisant de la vente à domicile, bien-nommé ' Le Meuble pour tous ", dispose déjà d'un énorme stock en catalogue. On peut ensuite revérifier chez Lévitan, la même année, la suivante, et encore la suivante, ils y sont ! Mais la mode passe, et certains sont déjà vendus à prix " sacrifié ". C'est ainsi qu'ils disparaissent avant la fin des années 1950. Un dernier mot, pour en finir avec les vieilles rumeurs, ils n'ont jamais été faits sur-mesure : il s'en vendait seulement une multitude de variétés.

Mais revenons-en à la vraie rumeur du net. Aujourd'hui, il n'est plus un seul site déco qui ne se vante d'avoir poncé son " Mado " pour le repeindre en vert anis, jaune citron, bleu métal, noir acier, gris taupe, puis calligraphié, peinturluré, hachuré,... Comme s'il fallait passer sa rage contre la blanche modernité ! Mais comment ce nom, Mado, est-il arrivé chez tout le monde sans que personne ne le voit entrer ? Pour le savoir, il faut cette fois fouiller sur internet et s'aider de l'option " date de préférence ". On découvre la première occurrence du buffet " Mado " en mars 2009, il y a maintenant presque dix ans. C'est sur un blog de jeunes parents bricoleurs nommé Alabaraque. Tout y est, au grand complet : la fausse date 1930, la fausse marque Mado, le je-l'ai-chiné pour 15 euros (est-ce vrai ?), le je-vais-le-poncer, le je-vais-ensuite... L'auteur est probablement l'inventeur de ce formidable concept rétro-vintage, peut-être même le créateur du nom " Mado ", à la tête de la cavalerie. Il fait mouche car son buffet va désormais en voir de toutes les couleurs... Deux apparitions en 2010, puis huit en 2011, déjà treize en 2012, mais l'on est toujours dans le pic d’initiés. On passe à vingt-neuf en 2013 avec une internationalisation grâce à la remarque suivante, inscrite dans les commentaires by an expert : " The 50´s cabinet is called a “Buffet Mado” it was very common in France in the 50´s and you can still buy some very cheap, sometimes less than 100 euros "(apartmentapothecary.com). Bien que la datation soit déjà mieux sentie, on remarque surtout le changement de prix, et la qualité d'un placement international dans du Mado. Alors même que toutes les places boursières s'effondrent, les Mado passent de 15 à 100 euros. Ensuite, c'est parti pour le succès  cinq pages de réponses par an en moyenne.... Aujourd'hui même, sur le Boncoin (qui fait autorité en matière d'expertise), il y a 282 " Mado " à vendre dans la rubrique mobilier. Attention, son prix atteint désormais les 300 euros, jusqu'à 500 euros pour les plus beaux. Et dire qu'il n'existe pas ! Depuis 2009, on peut parler d'une véritable affaire Mado. Alors n'hésitons pas à notre tour, soyons créatifs et affirmons que le " vrai Madot " prend un " t " ! Créons l'image qui correspond, voyons combien lisent et combien regardent seulement les photos, puis calculons le temps qu'il faut à ce Madot imagé pour qu'il prenne bien son " t " comme sur le photomontage. Quoi qu'en regardant mieux, je me demande si ce n'est pas un " f ", à la fin ?