jeudi 6 décembre 2018

Conférence // ENSA de Paris-La Villette


Ci-après le brouillon d'une conférence donnée aux M2, avec un appel aux lecteurs de ce blog pour qu'ils soutiennent mes recherches en m'invitant pour des interventions, cours, conférences... J'ai constaté la nécessité d'un échange avec les écoles d'architecture, où l'on ne trouve presque aucun livre sur le design, le mobilier ou les intérieurs. Disons un sur Prouvé, un sur Perriand, un sur Starck, et quelques ouvrages tristement canalisés dans la "programmation". Que ces conférences puissent servir à recréer une relation entre ces deux corporations, c'est à souhaiter car je refuse de voir l'élève architecte continuer d'ignorer l'intérieur, ou l'élève designer vivre dans l'illusion d'un non-engagement extérieur. Il est impératif de rappeler ce qui a affaibli la capacité d'action de l'un et de l'autre au moment de leur séparation. Il fut un temps où architectes et designers s'associaient dans de véritables projets de société. Et puis, soyons simplement pragmatiques : il faudra construire avec du bois, de plus en plus. Si l'architecte veut faire autre chose que poser une "écorce" au dehors, il va devoir se retourner, regarder vers l'intérieur, réinventer les boiseries -pourquoi pas ?- ou penser aux meubles... Bref, s'associer au designer. Mais, pour cela, il faut avoir un minimum de bagages, cesser de croire que l'objet est un programme, que la décoration est un loisir, que le design est un relookage...

samedi 1 décembre 2018

René Gabriel // Grasse Patrimoine mondial





Graphisme floral pour New-York,1939 (réinterprété pour la Foire de Lyon et sur un papier peint)

En cadeau, un joli bouquet accompagné d'un mot à destination de la Ville de Grasse pour la féliciter au sujet de l'inscription de ses parfums sur la Liste du Patrimoine mondial de l'Humanité. Ce patrimoine dit " immatériel " est en réalité matérialisé par une foule de gens, de lieux, d'objets et de témoignages... J'invite les Grassois à se rendre d'urgence dans les locaux de l'Ensad afin d'y redécouvrir une recherche graphique singulière, qui sort des vieilles traditions et des habituels flaconnages... Nous sommes en 1939, l'Europe va bientôt s'enflammer, mais de l'autre côté de l'Atlantique, tout semble aller pour le mieux lorsque la New-York World's Fair prétend atteindre ce rêve inatteignable : " The world of tomorrow ". Ce sera l'une des dernières expositions internationales porteuses des grands espoirs progressistes. L'événement s'épuisera bientôt dans le modernisme " graphique " de l'Expo 58 à Bruxelles puis s'éteindra dans un ultime soubresaut, en 1967, à Montréal. Cette expression joyeuse, démesurée, globale, industrielle et assumée de l'idéal moderne finira par s'autodétruire après la remise en question idéologique de 1968 et les chocs pétroliers... L'Unesco mémorise involontairement quelques traces antérieures à cette désagrégation, cette prestigieuse ONG cherchant à classer des lieux qui expriment des produits, reflètent des territoires, se relient à des savoir-faire et, enfin, s'accordent à des mémoires... Dans cette cascade reliant le matériel à l'immatériel, quoi de plus symbolique que le parfum ? Rappelons qu'en 1939 la France ne voit pas de rupture entre l'art de vivre traditionnel de ses Provinces et l'exportation en masse de ses produits.

René Gabriel partageait aussi ce rêve global-régional, aimait la douceur des fleurs et probablement celle des parfums. Pour l'Exposition de 1939, il dessine une carte des produits régionaux et réalise un important stand pour les " Parfums de Grasse ". Dans cet objectif, il prolonge les expériences menées pour la promotion du papier durant l'Exposition de 1937 et réactualise son style graphique. Il le simplifie à l'extrême, atteignant l'épure de son motif préféré : les fleurs. Cette ligne nouvelle lui servira à scénographier les stands, à composer les invitations, à créer un décor pour de la vaisselle et quelques nouveaux papiers peints et formes en staff. Mais le plus impressionnant reste sa représentation de l'industrie du parfum, expliquée par des dessins légendés (en anglais). Pour la petite histoire, il réalise la même année un Mas à Peymeinade (qu'il s'agirait de retrouver) dans un luxe inédit relativement à ses habitudes. Cette commande architecturale " régionaliste ", unique et anecdotique, suit certainement une rencontre avec l'un des industriels de la parfumerie implanté dans la région. On remarque aussi un incroyable dessin gouaché figurant les cheminées fumantes au-dessus des usines produisant les parfums : le paradoxe est précisément celui-là. Car le parfum est aux odeurs ce que l'énergie est à l'entropie : pour une goutte de belle senteur, combien de puanteur ? Maintenant, nous ne voyons plus que cela, ce qui nous paralyse, ce qui a tué le rêve moderne. Mais Gabriel le voyait déjà et l'assumait dans une muséographie qui démarre des fumées de l'usine pour former de petits nuages où poussent des fleurs, comme dans les vertes prairies...

Ci-après, quelques exemples tirés des archives de René Gabriel portant sur les Parfums de Grasse - il doit y avoir une bonne centaine de documents déposés à l'Ensad sur ce sujet...


lundi 19 novembre 2018

Jean Fourastié // Philippe Herlin

Karl Lagerfeld portait le gilet jaune en 2008, avec dix ans d'avance naturellement ! 

Hommage aux classes moyennes. Bien qu'elles ne séduisent plus personne, jalousées d'en bas et méprisées d'en haut, elles représentent pourtant l'ultime trace d'un rêve passé dont l'avenir n'est jamais advenu : Trente Glorieuses qui durèrent vingt ans, période extraordinaire où les " masses " s'élevaient en bloc et partageaient une impression de richesse et un rêve de progrès ; ce temps passé où chacun était persuadé et satisfait d'être " moyen ", sachant de ce simple fait qu'il allait vivre mieux. Une époque lointaine, presque oubliée, inévitablement ignorée par ceux qui n'ont jamais eu besoin d'un " Grand Espoir ". Pourtant, je me souviens bien qu'il semblait ridicule de parler de ses ancêtres millionnaires, de ses grands-parents prolétaires, de ses origines étrangères - seule la réussite de tous au moment présent (ou dans un avenir proche) importait. Le racisme (ethnique, social, générationnel, sexuel) était en voie de disparition. Nous vivions dans un univers mental où régnait une sorte d'égalité des chances. Loin, aussi, le temps où les ruraux s'installaient en HLM, sourire aux lèvres, sachant qu'il s'agissait simplement du premier étage affiché dans l'ascenseur social. Ce n'était qu'une parenthèse : tout nous replonge désormais dans la société de classes (mais sans noblesse), dans cette horrifiante génétique des élites vantée par les blockbusters. Depuis, le sympathique individu moyen s'est fait ridiculiser par tous les géants du cinéma et par quelques nains de la politique. Il devient, aux yeux de la sociologie des millennials, un trans-classe dans une France désormais divisée en trois : les winners urbains, les losers périphériques, les outsiders banlieusards, banlieue qui ne fait plus " lien " dans un entre-deux mais se construit en " dehors ". Chacun cherche désormais à s'identifier au Bon, à la Brute ou au Truand. Aujourd'hui, dans ces trois France qui implosent, une seule chose reste partagée : le sentiment d'un effondrement imminent. Moral, écologique, économique, social ? Chacun saisit le scénario de son choix dans le film catastrophe de sa propre réalité quotidienne. Quel gâchis !

Pour lutter, il faut se souvenir. Relisant à sa manière Jean Fourastié, l'économiste Philippe Herlin (adepte de twitter), dans un ouvrage publié par Eyrolles, plus sérieux que ne le laisse entendre son titre racoleur (Pouvoir d'achat - le grand mensonge) repose des équations simples, celles qu'effectuait Fourastié : par exemple " emploi <=> consommation / production (locale évidemment) " ou ce calcul que j'aime particulièrement " prix réel <=> prix relatif (de l'époque) / salaire (de l'époque) ". Pour ça, l'inventeur des Trente Glorieuses choisissait le salaire moyen (inutilisable aujourd'hui), Herlin prend le SMIC (loin des réalités aussi), des choix trop idéologiques à mon sens. Il serait plus rigoureux de choisir le salaire médian. Passons. Tout cela pour dire que la mathématique élémentaire de Fourastié-Herlin relate bien ce que tous les ex-moyens ont en mémoire : la vie s'améliorait jusqu'au milieu des années 1970, puis tout se dégrade de diverses manières. Loin de la politesse de l'INSEE dans sa définition du "niveau de vie", Philippe Herlin ajoute déjà l'immobilier. Ce n'est pas rien. Mais le plus sympathique pour les amateurs d'histoire du quotidien réside dans une foule de diagrammes en bâtons donnant l'évolution de la valeur des produits les plus banals : inévitable machine à laver, improbable camembert, délectable champagne... Tout y passe, et l'on y apprend pourquoi le prix du poulet chute alors que celui d'une séance chez le coiffeur reste inchangé. On y découvre la tension entre le progrès technique, la vente en masse, le nombre de travailleurs, la triste et peu rentable exportation de la chaîne de production, la fausse concurrence organisée, etc. Tout ceci est loin du rapport convenu entre " l'offre et la demande " (qu'il faudrait nommer théorie libérale du nez-dans-le-guidon). Malheureusement, dans cet ouvrage, il est peu question de mobilier ou d'architecture. D'autre part, le dernier chapitre insiste sur le logement, mais l'analyse est trop superficielle, plus instinctive que réflexive, pas ou peu documentée, donc décevante. Il est vrai que l'on veut toujours être constructif après avoir été critique, mais dans cet autre domaine il ne faut pas aller trop vite.

Il convient d'être plus subtil et de ne pas globaliser les Trente Glorieuses. Tout d'abord, divisons-les en trois sous-périodes : la reconstruction d'un idéal (1944-1954), l'expansion consumériste (1955-1968), le désenchantement idéologique (1968-1973). Regardons maintenant l'évolution de notre quotidien et de nos logements en fonction de ça. Observons, lors de la dernière phase, le début du revival des cités-jardins (anti-urbaines par essence) sous forme d'étalement pavillonnaire... Concluons. Ci-après, pour fuir la simplicité d'une relecture trop utilitariste de Fourastié, voici " La fin du Grand Espoir ", chapitre de conclusion d'un excellent article subtilement intitulé " Jean Fourastié ou le prophète repenti " (Régis Boulat, Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2006/3 (no 91), pp. 111-123 - extrait de cairn info).


dimanche 18 novembre 2018

Modernité algéroise // No Francis Jourdain





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"Je suis sensible au mobilier de la reconstruction et je visite régulièrement votre blog que je trouve très instructif et plaisant à consulter. Je me permets de vous adresser ce mail car j'ai été intriguée par vos photos de détails du fauteuil conçu par Jourdain. Mes grands parents ont acquis dans les années 1945/50 des fauteuils très semblables, mais avec des motifs triangulaires plus étendus sur le dossier et les piétements. Ces fauteuils font partie d'un ensemble de meubles frappés de motifs identiques comprenant une table, un lit, une armoire, un buffet, etc ... dont je doute qu'ils aient été conçus par Jourdain. Ces meubles ont été achetés à Alger dans un magasin qui était "les galeries Barbès locales" (dixit ma grand mère). Je vous joins quelques photos des meubles en question. "

Merci à Anne Maquignon pour ce courriel. Il ne laisse planer aucun doute quant à la fausse identification de ce fauteuil célèbre : non, il n'est définitivement pas de Francis Jourdain. Certains connaisseurs, particulièrement avisés, le signalaient déjà comme une "production française des années 1940" et certaines petites annonces de particuliers, probablement informés relativement à la provenance de ce qu'ils mettaient en vente, lui donnaient au contraire une origine un peu plus exotiques, tantôt "algérienne", tantôt "marocaine", tantôt "Afrique du nord". Les deux ne sont pas contradictoires au début des années 1950 ! L'étude attentive de certaines variantes très travaillées avec des motifs "frappés" de triangles regroupés en croix et carrés, montrent l'inscription des ornements dans un art décoratif relativement singulier au sein des productions modernes. On parlait alors de "style colonial", ce qui correspondait à l'extension du "moderne rustique" hors de "France métropolitaine". On y retrouve le claustra, voir le moucharabieh, ce thème à la fois "oriental" et moderne, jazz et exotique. Il s'agissait de reprendre les formes issues de la production mécanisée en y appliquant les matières, les finitions et quelques discrets ornements abstraits puisés dans le répertoire local. Pas de contraction entre ces ornements et la modernité, donc, et moins encore concernant la ligne générale de ce siège évoquant sans complexe le "fauteuil planteur" (de la Craftsman chair au Mission style - en passant évidemment par le fauteuil Morris).

Cet ensemble acheté à Alger semble complet : les mêmes motifs se retrouvent en effet sur l'armoire, le buffet et le chevet, et montrent  qu'il ne s'agit pas d'une production de Francis Jourdain, mais bien d'une autre origine : très probablement, comme le disait la grand-mère d'Anne Maquignon, les célèbres Galeries Barbès qui étaient implantées à Alger, rue Michelet (actuelle rue Didouche-Mourad). Ceci explique la relative abondance de ces fauteuils dans les ventes. Ils démontrent également l'impact de Francis Jourdain et de René Gabriel dans les productions industrielle d'après-guerre, et plus généralement l'influence du "style colonial" dans le "style reconstruction"... bien avant que tout cela ne soit neutralisé par le "style international" ! Voici donc un fauteuil encore rugueux, à la fois très moderne et très vernaculaire - expression du vieux rêve Arts & Crafts que l'on retrouvait aussi chez les "bretons modernes" des Seiz Breur (des années 1930) et qui a malheureusement été totalement discrédités suite à sa récupération par des idéologues folkloristes aux heures les plus sombres. Là, en Afrique du nord, on peut heureusement échapper aux amalgames, et regarder dans une certaine quiétude cette charmante production.


mercredi 31 octobre 2018

Mobilier de Réinstallation // Saint-Lo 2019



Elisabeth Marie, conservatrice déléguée des antiquités et objets d’art (CDAO) du Conseil départemental de la Manche, et Robert Blaizeau, directeur du musée de Saint-Lô, réalisent actuellement un travail de recherche qui prolonge et complète le défrichage mené au Havre sur les logements dans la Reconstruction. Ils se plongent avec un plaisir évident dans ce moment de naissance du design et montent une impressionnante collection, tout en déployant la rigueur nécessaire à une sérieuse mise en mémoire en relation avec les données du territoire. Cette mémoire est celle de la Normandie dans son paysage "moderne" et "reconstruit", celui des villes et villages détruits par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. C'est un patrimoine longtemps resté invisible car il a été effacé par le "trauma" d'un événement violent et complexe, où l'invention de la société à venir (encore actuelle) jouxte un brutal effacement, où - plus terrible encore - celui qui vous détruit est aussi celui qui vous libère.

Pour comprendre ce moment déterminant dans notre histoire, ces chercheurs de la Manche se concentrent sur les objets quotidiens des habitats d'urgence et sur les logements de la Reconstruction : architecture, mobilier, ustensiles de cuisine et divers appareils domestiques... C'est un travail de médiation et de valorisation qui a débuté au début des années 2010 (Meubles de réinstallation 1944 // René Gabriel 2/2) dans un certain anonymat. Il attire désormais la télévision régionale qui vient d'y consacrer une série de reportages intitulée L'architecture de la reconstruction mal aimée en Normandie ? Tout ceci va aboutir sur un ouvrage qui fera date, La reconstruction dans la Manche (1944-1964) accompagné d'une exposition permanente dans le musée de Saint-Lô. Ce sera en 2019.

Ci-dessous, pour mémoire, les plans des "meubles de réinstallation" de René Gabriel adoptés par le service des Constructions provisoires en avril 1944, et les photographies prises très probablement lors d'une présentation dans la "pré-exposition de la Reconstruction" confiée en 1945 au Commissariat général du Salon des arts ménagers, organe associé au CNRS (cf AN-Pierrefitte fonds CNRS 20040397/1-20040397/4).  On y découvre deux ensembles que connaissent tous les Normands, et plus généralement les habitants des régions françaises sinistrées par la guerre : la salle à manger avec le buffet-vaisselier V.150, la table T.151 et les chaises gigognes A.153, la chambre avec le lit n°155 et l'armoire S.154 avec sa variante I (6 caissons sur portes, 3 caissons latéraux) et sa variante II (3 caissons sur l'ensemble).

jeudi 20 septembre 2018

René Gabriel // avant-première 6 octobre


La sortie du livre sur René Gabriel se fera en "avant-première" le 6 octobre. Tout d'abord, de 16H à 18H dans la librairie d'Artcurial lors d'une séance de signatures. Il faut remercier chaleureusement Emmanuel Bérard, directeur associé et responsable du département design, ainsi que Cécile Tajan du département Art déco (auteure d'un ouvrage récent sur l'UAM) qui ont proposé de présenter le livre et quelques meubles dans l'hôtel particulier de la célèbre maison de vente, à l’angle du Rond-Point des Champs-Elysées et de l’avenue Montaigne  (7 Rond-Point des Champs-Élysées, 8ème arr.).
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La séance se prolongera entre 19H et 21H au Cube Rouge ( 270 Boulevard Raspail, 14ème arr.), face à la Fondation Cartier. Une fois encore, je remercie Jérôme Godin qui nous accompagne depuis le début dans la redécouverte des premiers designers français.
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Pour motiver les futurs lecteurs, il faut en dire plus sur René Gabriel. Les découvertes concernant sa jeunesse sont nombreuses et sa vie finit par ressembler à un roman d'aventure, à chacun d'en retrouver les chapitres et de les imaginer à l'aide des illustrations... Commençons par son prénom, René, patron des sabotiers, profession exercée par son père qu'il prolonge dans l'utilisation du bois blanc, matériau léger, robuste et économique qui entre dans la fabrication des sabots ! Mais le créateur s’intéresse tout autant aux tissus, poursuivant le travail domestique de sa mère... Cette enfance vécue dans une famille modeste de la banlieue parisienne va l'inspirer, lui donnant une énergie créatrice formidable. Il réussit ses études, les achève à l'ENSAD et devient un "transclasse". C'est alors qu'il se plonge dans son époque et se forme dans le renouveau de l'opérette avec Albert Willemetz, entre dans les "cabarets" avec Mistinguett, pénètre dans le théâtre avec Louis Jouvet, et, évidement, débute sa carrière dans l'architecture et le mobilier aux côtés de Mallet-Stevens et de Francis Jourdain... Tout ceci dans une modestie et une discrétion très franciscaine...

En regardant sa jeunesse, on comprend mieux son rôle de précurseur dans l'histoire du design français,  "des arts décoratifs à la Reconstruction". Avant même l'exposition des "Arts déco", alors qu'il a juste 25 ans, René Gabriel a fait le tour des créations de son temps et va chercher à les dépasser. La suite de l'histoire est détaillée dans le livre et relate le combat qu'il mène pour imposer les principes d'un design démocratique dans le "pays du luxe", bien avant que cette discipline ne s'impose à travers le monde. La fin est un peu triste puisqu'il meurt trop tôt pour se réjouir de la victoire de ses idées, trop jeune pour comprendre son rôle de visionnaire... La génération suivante bénéficiera de ses travaux, enrôlée par Marcel Gascoin ; et ce sont leurs élèves qui formeront la "troisième génération" des modernes (la dernière...) et récolteront reconnaissances et récompenses, parmi lesquelles figure en bonne place le prix René-Gabriel... Qui s'en souvient ?



lundi 10 septembre 2018

Reims 1920 // baraques provisoires et histoire durable



Le tocsin sonne le 1er août 1914. Placardée le lendemain sur un mur de Reims, cette affiche suit le "désordre" provoqué par l'invasion du Grand-Duché et ce fameux "ordre" de mobilisation générale que l'on peut retrouver dans tous nos livres d'histoire. Le maire de Reims, Jean-Baptiste Langlet appelle au calme ses concitoyens. Cette photo semble dater d'hier... En réalité elle a presque un siècle et provient des collections extraordinaires du musée Albert-Kahn... Qui sait que les fameux "autochromes" de la Première Guerre mondiale s'étendent plus largement ? Et pourtant, ces photographies en couleur offrent une série d'images uniques au monde, par sa volonté de couvrir systématiquement le territoire en poursuivant la logique de la Mission héliographique. On découvre Reims immédiatement après les destructions, au tout début des années 1920. Un lieu de mémoire s'est imposé depuis l'incendie de la cathédrale relayé dans le monde entier. Les historiens réécrivent l'aventure du "joyau gothique", lui offrent la première place, font de "l'école de Reims" le point de départ de la sculpture médiévale et réinventent le "Sourire de Reims". La tête du fameux ange est tombée sous les bombes, mais la statue de Jeanne d'arc, elle, a résisté à l'ennemie et semble prête à en découdre. Pour indiquer le coupable, on place de chaque côté du portail occidental les canons de 77 allemands ! On sait aujourd'hui que les choses sont plus compliquées et, si la cathédrale est déjà un modèle pour Viollet-le-Duc, elle n'est pas le lieu d'invention du gothique... Peu importe la part d'exagération, les touristes arrivent en masse afin de visiter la "ville martyr" (Reims 14-18), aussi nombreux qu'à l'époque des sacres. Et les habitants installent déjà des baraquement pour que l'on puisse acheter des biscuits, des souvenirs, des bouteilles de champagne. Les grandes maisons multiplient les visites des caves, c'est souvent tout ce qu'il reste à voir et cela constituera une nouvelle attraction, très prisée sur ce chemin de pèlerinage emprunté par les familles de poilus.

Pendant ce temps là, partout dans la ville, des baraquements s'installent. Ce ne sont pas des logements, car la plupart des habitants se réimplantent hors de la ville, mais des commerces. On voit les ossatures se monter partout, parfois pour être remplies d'agglomérés (peut-être en mâchefer) ou de briques. Mais la plupart sont en bois et s'étendent dans les secteurs libres, qui ne doivent pas être reconstruits... Ce ne sont pas les baraques "Adrian" qui abritaient les poilus, suivant  un récit que l'on trouve répété à l'infini sans qu'il soit contrôlé, mais la plupart sont bien en bois et offrent un paysage peu banal. On peu imaginer que les riches forêts de la région, des Ardennes et d'Argonne, ont fourni la matière première. Paul Marchandeau, maire de la ville à partir de 1925, se lasse déjà et dénonce ces constructions qui donnent à la ville "un aspect semblable aux cités du Transvaal ou du Colorado quand on découvre un filon" (cité par le journal l'Union, le 7 octobre 2016). Et ce n'est pas faux. Mieux encore, contrairement aux clichés du Far West, on dispose à Reims de très belles photos aux couleurs vives avec les devantures de boutiques. Inutile de revoir La ruée vers l'or, on y est ! On l'appelle la "Ville en bois" et elle est implantée sur les Promenades entre la Porte de Mars, la gare et le cirque. L'architecture semble singulière, minimale et fonctionnelle - sans aucun doute héritée des constructions traditionnelles qui entourent la forêt d'Argonne. Les dessins sur les façades et les intérieurs de boutiques nous replongent dans les Années folles. Le phénomène est étonnant, mais on dispose, grâce à ces autochromes, d'une ressource beaucoup plus riche et plus sensible sur la Première que sur la Deuxième Guerre mondiale, où le Noir et blanc domine. Il faut également bien mesurer le fait que la première reconstruction est mieux couverte par la propagande car les destructions sont celles de l'ennemie et les vainqueurs sont d'autant plus fiers de montrer les résultats. Pour la Seconde Guerre mondiale, la quasi-totalité des bombardements étaient alliés et il y existe une certaine gène a évoquer l'étendu des dégâts et la lenteur du redressement. Il faut à peine dix ans pour reconstruire Reims (1918-1928) et plus de vingt pour Le Havre (1945-1965)... Il ne s'agit pas seulement d'une affaire de budgets, il y existe une grande différence dans la perception, pleinement comparable aux politique de valorisation menées sur les sites de la victoire de Verdun et de la défaite du Chemin des Dames, le premier lieu que l'on va glorifier, et le second que l'on va s'acharner a effacer...

lundi 27 août 2018

René Gabriel // à paraître chez Norma




On y arrive ! Le 19 octobre sera disponible en librairie René Gabriel, aux éditions Norma. Le résumé en quatrième de couverture est tout juste stabilisé, le voici :

« Précurseur du design, René Gabriel (1899-1950) débute en se revendiquant " dominotier " puis s'impose en tant qu'artiste décorateur dans la plupart des Salons et des expositions internationales de l’entre-deux-guerres.

La découverte de plusieurs milliers de ses dessins, conservés à l’École nationale supérieure des arts décoratifs où il enseignait, permet de bien saisir l'étendue de l'oeuvre de ce créateur singulier qui s'intéressait à tous les objets du quotidien : mobilier, papier-peint, tissu, vaisselle, tapis, mais aussi architecture, illustration, scénographie, publicité...

Adepte du bois, ce fervent défenseur d’un mobilier pour tous s'est illustré au moment de la Reconstruction en inventant de nombreux modèles pour les sinistrés et en établissant des liens étroits avec l’industrie. Cet engagement lui vaut une très large reconnaissance, couronnée par le " Prix René-Gabriel " qui va récompenser les plus grands designers, tels Marcel Gascoin, Pierre Guariche et Michel Boyer.

Pierre Gencey, spécialiste de la Reconstruction et des années 50, a été en charge de la programmation de l'Appartement témoin Perret, au Havre. Il est l'auteur de nombreux articles et de livres, notamment Jacques Hitier et Marcel Gascoin, parus aux Éditions Piqpoq. »

Ci-après, le sommaire et quelques pages en exclusivité... Pour le plaisir d'apercevoir le travail de graphiste de mon amie Carole Daprey (l'éditrice de Piqpoq, venue pour l'occasion chez Norma).


dimanche 1 juillet 2018

Guillaume Fouquet // modernité vernaculaire



Rouen devient la ville de la Reconstruction. À ne pas manquer cet été, dans la galerie de notre ami Guillaume Fouquet, une exposition très complète sur le mobilier de la Reconstruction, croisée avec les céramiques de Jacques Blin. On y découvre des pièces rares et intéressantes, peu visible en Province : sont à l'honneur tous les décorateurs marquants de cette période, avec René Gabriel, Marcel Gascoin, Roger Landault, Pierre Cruège, Jacques Hitier, etc.

Guillaume Fouquet parle à leur sujet de "modernité vernaculaire" : Oui !

Le rapprochement est excellent. Il existe bien une scission au milieu du XXème siècle. Outre-Atlantique, la fuite des créateurs du Bauhaus face à l'oppression nazie induit une modernité volontairement déracinée, traumatisée dans sa relation au territoire, cherchant plus que jamais un nouveau point de fuite dans une abstraction "froide". Ce sera le design d'une hégémonie américaine. Mais la recherche de la "modernité vernaculaire" - celle héritée des Arts & Crafts - se prolonge quelque temps sur le vieux continent avant d'être absorbée par le "style international". C'est finalement dans cette parenthèse que se place le premier design européen, dans le "style Reconstruction"...

Ci-dessous, pages extraites du catalogue en ligne (calameo)


dimanche 20 mai 2018

Henri Lancel // vente Tradart

Intérieur de la villa Le Ponant au Home sur mer, créé en 1955 par Henri Lancel

La biographie de l'architecte-décorateur Henri Lancel reste un mystère, bien qu'il figure dans la prestigieuse liste des Portraits de décorateurs dressée par Pascal Renous en 1969... Les connaisseurs en "art utile" savent qu'il fait une apparition soudaine et remarquable dans le mobilier de grande série (Henri Lancel // Lévitan 1955). Les fins observateurs peuvent encore découvrir son nom par la suite, s'ils lisent les petites lignes sous les publicités Formica en 1958... Il devient un certain temps le spécialiste de ces meubles modernistes aux plateaux couverts par ce matériau robuste et vivement coloré ; sa préférence allant vers le bleu... Après ces débuts à la fois créatifs et industriels, il fait une présentation  remarquée au Salon des artistes décorateurs de 1959 en exposant un bureau de direction intégrant un luminaire exécuté par Mathieu. Cette apparition parmi les "officiels" lui permet de s'introduire dans l'ultime grand projet des artistes décorateurs français : le paquebot France ! C'est ainsi que les amateurs de Transatlantiques connaissent bien son nom, grâce à ses petites commodes en aluminium, (avec façade adaptée à la décoration de la cabine : gainée de tissu blanc, noir, bleu, ou laqué façon écaille, bleu dur ou brun). Ils comptent parmi les rares meubles retrouvés de ce "géant des mers", après son abandon au Havre et son démantèlement (en 2007), passons...

Pour en savoir plus, il est indispensable de franchir l'estuaire de la Seine, d'aller de "l'autre côté de l'eau" jusqu'à Deauville. Grâce à l'indication donnée par le commissaire priseur James Fattori, lors de sa préparation de la vente du 27 mai (Tradart), nous pouvons découvrir un intérieur d'exception permettant de retracer un projet architectural d'Henri Lancel, daté de décembre 1955. On s'aperçoit que ces fameuses petites maisons en série (Henri Lancel // Printemps 1954) n'ont pas été seulement théoriques : ce créateur déjà prolifique dans le mobilier participe également au "mouvement" des villas  modernistes. Il s'agit de la villa "Le Ponant" située au Home-sur-Mer (actuel Home-Varaville) dans le Calvados. L'ameublement n'est malheureusement pas de l'architecte, le goût des occupant allant plutôt vers une modernité plus rustique. Cependant, en matière d'éclairage, les équipements de la maison semblent bien correspondre : de très beaux luminaires de Mathieu se découvrent dans la maison - prouvant une collaboration ancienne entre le l'architecte-décorateur et le fameux éditeur.


mercredi 25 avril 2018

Vladimír Grégr // hystérie créative 1935

Villa de Jevan, par Vladimír Grégr, via novinky.cz

Non, cette architecture fabuleuse n'est pas une villa de Mallet-Stevens, ni une maison tardive et oubliée de Charles et Marie-Laure de Noailles qui aurait été meublée par Jean Royère ou par Oscar Niemeyer... Non, nous ne sommes pas en Californie, où Richard Neutra resterait associé à Frank Lloyd Wright pour inventer une modernité étrangement "vernaculaire"... L'objet est pourtant de cet ordre d'importance : cette architecture moderne, créative, luxueuse est l'oeuvre d'un seul et même homme, l'architecte tchèque Grégr. Il vient refermer l'épisode allemand provoqué par l'épluchage d'Innendekoration avec ce numéro spécial daté de décembre 1935. Il mériterait aujourd'hui un bel article, très richement illustré, dans Citizen K. Certes, avant de regarder les images, il faut franchir un détestable texte où la rédaction cherche à relier le génie de cet architecte à la culture germanique. Mais des signes évidents montrent que cela n'est absolument pas le cas... Le "vernaculaire" est aussi un style international ! Ce que l'auteur de l'article ignore, c'est que Vladimír Grégr va par la suite résister à l'occupation allemande. La fin est tragique puisqu'il est arrêté par la Gestapo en 1940, enfermé dans une prison de Berlin et exécuté le 22 février 1943. Même endoctrinée, la rédaction d'Innendekoration aurait dû deviner que le génie et l'ouverture d'esprit de cet homme ne se plieraient pas à la pensée simpliste et rigide que l'Allemagne tente (dès lors) d'imposer à l'Europe. Mais la propagande n'a pas a se convaincre elle-même, elle cherche seulement à convaincre. C'est d'ailleurs le principe même de cette information à sens unique qui caractérise la propagande. Loin de sombrer dans ce travers, Vladimír Grégr est le produit d'une absorption sans limite, dans monde ouvert et dans un univers d'abondance et de luxe, ne connaissant aucune barrière intellectuelle. Il n'existe que très peu d'équivalents dans le monde. Il ne se compare qu'aux grands noms déjà cités.

Pour le ré-ancrer dans son Heimat, les rédacteurs utilisent une pirouette en affirmant que "La concurrence des peuples n'est pas éteinte par le point de vue national, mais ajustée dans ses conditions et renforcée dans son accent." L'article insiste ensuite sur ses origines, car on veut alors croire aux vertus d'un lignage racial et familial : " Le décor intérieur de Vladimir Grégr nous apparaît comme de très haute qualité et en même temps comme un travail lié au folklore. Vladimir Grégr vient d'une famille établie depuis longtemps en Tchéquie. Son arrière-grand-père Josef Grégr était ingénieur et travailleur forestier - les célèbres produits de la sylviculture de la région de Písek en Bohême ont été créés par lui. Le grand-père, Eduard Grégr, était l'envoyé du Conseil impérial de Vienne et un tchèque bien connu des politiciens. Le père, Zadislav Grégr, était propriétaire d'une institution artistique dans laquelle presque toutes les créations importantes des styles tchèques ont été produites." Une impressionnante liste qui indique principalement une chose, c'est que l'architecte-designer dispose de la culture, des relations et des moyens qui lui permettront de donner libre cours à son imagination et d'exercer pleinement son métier. Puis, enfin, l'article en vient aux véritables sources de sa culture architecturale : "Vladimir Grégr est né en 1902 à Prague, a étudié la technique au collège de Prague, puis a effectué des voyages d'étude en Angleterre, Turquie, Afrique du Nord, Espagne, Grèce, Allemagne et a pris un peu plus de temps pour visiter Berlin, Munich et Paris." En 1930, son premier grand projet est l’installation d'un club sportif à Prague, intégrant des sports nautiques dans des locaux couverts, avec différents bâtiments annexes (restaurants, club-house, vestiaires et salles d'entrainement). En 1931, il construit ses premières villas dans le quartier de Barrandov à Prague et, en 1932, il réalise de nombreux aménagements intérieurs pour des acteurs et des réalisateurs de cinéma, ainsi que des banques et quelques appartements individuels. En 1933 et 1934, Grégr construit toujours des villas (à Nové Město nad Metují) et aménage de nombreux intérieurs, appartements, restaurants, ainsi que le ministère du Commerce de Prague. A partir de 1935, il s'occupe d'une maison de campagne à Jevan près de Prague [pour Antonín Schauer, avocat et important politicien sous la Première République Tchèque]. En outre il revient la même année et retravaille dans le quartier Barrandov. Actuellement Grégr est occupé avec l'équipement du nouveau type de train express et d'une voiture automobile aérodynamique."

On voir ici s'établir les premières sources d'un moment d'hystérie créative dans l'histoire de la décoration. Le cas de Jean Royère est emblématique en France, surtout dans ses projets tardifs. Mais en élargissant notre champ d'horizon, on s'aperçoit vite que ces inventeurs de formes enregistrent un véritable moment dans l'histoire des arts, dont l'impact se mesure un peu partout dans le monde. Le terme "moment" est osé, car il faudrait parler d'instant, l'épisode est bref, prisonnier entre la crise de 1929 (qui remet en question le rationalisme industriel en Europe) et la montée en puissance des totalitarisme qui étouffent progressivement les pensées alternatives. On a affaire à un véritable "meta-style", qui s'amorce dès les années 1930, avec une liberté d'esprit qui se démocratisera seulement à la fin des années 1960. On peut d'ailleurs y intégrer le rondocubisme et le style paquebot, mais ce sont déjà des versions rigidifiées et institutionnalisées (qui se systématiseront encore plus dans le "style 1940").  On peut également y ajouter le streamling des Etats-Unis, mais il est déjà prisonnier des impératifs commerciaux, industriels, financiers et légaux qui détruiront d'une autre manière sa liberté organique. Non, cette liberté est un luxe et elle le restera. Quant à la liberté dans le design ? Elle existe également, mais ailleurs et autrement.


mercredi 18 avril 2018

René Gabriel // texte fondateur du design







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Un constat : il n'est pas aisé d'admettre une date et un lieu lorsque l'on cherche à positionner l'hypothétique "invention du design". Commençons par éviter le hors-sujet habituel en parlant de William Morris et en récitant le beau poème du Progrès Moderne écrit par Nikolaus Pevsner, semoule dans laquelle pédalent les wikicyclopedistes. Mais n'est-ce pas ainsi que s'écrit justement l'histoire, dans une concurrence des récits entre le Pareil et le Même ? Plus concrètement, aujourd'hui, au Royaume-Uni, on évoque plutôt l'Utility Furniture en 1942 (Gordon Russell // Utility Furniture). Aux Etats-Unis, certains parlent de Raymond Loewy dans les années 1930 (le design serait alors un relookage commercial, un packaging intégré, ce qui n'est pas faux), d'autres invoquent la Cranbrook Academy of Art et son rôle dans la construction d'une nouvelle hégémonie culturelle. Mais la plupart tombent d'accord pour offrir la première place sur le podium au MoMA avec son exposition Organic Design etc. (1941). En Suède,  la question ne se pose pas de la même manière, tant la chose semble ancestrale. Ici, les Arts & Crafts sont rapidement confondus avec la production de masse assurée par les guildes... Toutefois, la diffusion de Knock-Down Furniture marque le début d'un renouveau en 1946 (Nordiska Kompaniet // catalogue Triva). En Allemagne, il faudrait citer des kilomètres de publications : le Bauhaus entre en jeu, mais son modernisme ne s'impose pas immédiatement en dehors de Francfort (Bauhaus // réception française) et il sera rapidement étouffé par le Nazisme. S'il marque bien le début tragique du "mouvement Moderne", la confusion avec le design mérite d'être questionnée : est-ce seulement un "style moderne" ou bien l'annonce du design en tant que discipline, avant la production en masse ? Inversement, le fait de se diffuser suffit-il à définir le design ? Non, notons que les adeptes de la seconde hypothèse divaguent, certains allant jusqu'à remonter au début de la préhistoire ! Cela n'apporte rien. Revenons vers la France, patrie de l'Art déco et du modernisme élitaire. Que se passe-t-il ici dans les années 1940 alors que partout le dessinateur de meuble (et d'objets) s'associe à l'industrie et devient de facto "designer"... Non, ici, le terme design reste confus, au point qu'il soit nécessaire d'y ajouter le mot industriel. C'est d'ailleurs la fusion des deux en "design industriel" qui est jugée comme un moment fondateur, ouvert par le "styliste" Jacques Viénot. Il est en effet possible de considérer son livre La République des Arts, publié en 1941, comme un début (Jacques Viénot//starting point). Il concrétise ses idées par la suite en choisissant quelques exemples, qu'il publie dans la revue Art Présent à partir de 1945 (Art Présent // Reconstruction).  À l'évidence, ce n'est pas du design, au sens strict, il s'agit seulement d'une première théorie du design. La France est alors totalement en retard dans ce domaine, certains ne comprennent visiblement rien au présent, rien au passé, rien à l'avenir, enfin rien à la France, rien à l'Europe, enfin rien à rien... Cela désole celui qui semble être le premier véritable designer dans ce pays singulier, René Gabriel. Il s'exprime lucidement dans un article fondateur intitulé "Production industrielle", publié dans Techniques et architecture (5ème année, n° 7-12, février 1946, p.269). Outre les accusations habituelles en introduction, la fin du texte montre qu'il pose les bonnes questions, y compris du point de vue financier ou juridique.


samedi 7 avril 2018

Das Dorf im Warndt // Allemagne 1941




Des rumeurs sur le buffet de cuisine en bois blanc (Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs) nous ont progressivement entraîné du côté obscur du design (Buffet de cuisine // Origines 1913-1937). Effectuant le tour du monde du design dans les années 1930-1950, il serait absurde de ne jamais regarder du côté de l'Allemagne : celle-ci va violemment dominer l'Europe et influencer ses voisins. Sans enter dans le dark tourism, il ne faut pas non plus se voiler la face. Mieux vaut affronter cette réalité et voir comment le design a été exploité par les totalitarismes. Sa connivence avec le fascisme, le nazisme, le stalinisme puis le capitalisme ont longtemps été mis en accusation... avant que l'on pénètre dans l'ère amnésique contemporaine... C'est pourtant dans le contexte naissant des trois ou quatre totalitarismes (si l'on y ajoute un certain libéralisme sauvage, innommé et mal-classé car nous  baignons toujours dedans) qu'est née l'idée d'afficher un design social dans des appartements témoins. Cela se passe lors du duel de mâles dominants que se livrent Mussolini et Hitler. Le premier ayant montré sa capacité à faire des logements populaires à la Triennale de Milan, le second s'y met en décidant la création d'un village situé dans la Sarre, un territoire qu'il convient de "germaniser" après son bref passage sous l'administration française. Entouré des frontières ennemies (Feind), ancienne poche communiste, ce choix n'est pas celui du hasard : il s'agit de concevoir un outil de propagande plus que de progrès ! Le village-modèle a été conçu par le service de l'urbanisme de la ville de Sarrebruck (située à une vingtaine de kilomètres) par les architectes Georg Laub et Hermann Stolpe, sous la direction de l'urbaniste Walther Kruspe, membre du Parti National Socialiste (NSDAP). D'après le site Memotransfront, ce projet a été lancé le 24 novembre 1936 et prévoit 122 logements de colons (Siedler), avec des maisons individuelles et cinq immeubles collectifs dits populaires. En 1938, les constructions sont achevées et, trois ans plus tard, en novembre 1941, un numéro de la revue Innendekoration est spécialement consacré à ce sujet, tentant de montrer par l'image une application concrète de l'idéologie nazie dans la vie quotidienne, visible dans l'urbanisme, l'architecture, l'ameublement et la décoration...

Personne ne sera surpris d'apprendre que tout cela est absolument affreux ; pour être précis, effrayant plutôt qu'affreux car le mobilier n'est pas inintéressant. Évidemment, celles et ceux attirés par l'uniforme apprécieront, mais les autres (souhaitons qu'ils·elles soient nombreux·ses) auront la nausée. Les meubles ne sont pas spécifiquement laids, ni l'architecture classico-rustico-moderne. Tout cela est extraordinairement ordinaire, et l'on a fait pire depuis. Non, c'est l'agencement, la mise en scène, l'orchestration de cette "banalité" qui fait peur. Exactement comme les êtres humains présents sur quelques photos : ce sont des enfants, qui ressemblent à tous les autres enfants à travers le monde. Rien de plus innocent et même de sympathique. Mais regardons mieux les poses et la manière de se répartir : les garçons sont en uniformes (Hitlerjugend) et étrangement alignés, certains en rang, ils se préparent déjà pour conquérir. Les filles sont isolées et tiennent la pose, ou font une ronde, mais elles sont sous contrôle et n'expriment aucune spontanéité... Le photographe ne les a pas surpris : ils tiennent la pause - assumons la faute car ce n'est pas une posture du corps mais un arrêt du temps. Ils sont venus là pour obéir dans un saisissement, car ce photographe représente le pouvoir. La plupart des gens sont donc précisément placés dans les coins, et restent immobiles comme des piquets dans des espaces vides démesurés... Et les maisons aussi sont étrangement positionnées, les chaises également. Tout est trop bien rangé, trop au milieu, trop sur le côté, trop exactement en diagonale. C'est précisément dans cette association figée du "trop" et du "banal"(qui n'est pas si évidente à remarquer) que réside l'effrayante singularité des extrêmes. Ce pouvoir sur tout (jusque dans la banalité des gestes et des objets quotidiens) peut définir le "totalitarisme" : il faudrait y repenser.

Toutefois, nous ne sommes pas là pour vérifier la justesse de l'analyse d'Arendt et digresser sur ses implications. Il faut en revenir aux faits et aux meubles.  L'architecte signalé dans toute les légendes est un certain Karl Sützer, mais il n'a laissé aucune trace. Ce fut le héros d'un jour, pas glorieux. La plupart de ses meubles évoquent grossièrement le design anglais des Arts & Crafts (Gordon Russel) avec quelques citations scandinaves (Carl Malmsten), mais sans finesse à cause d'ajouts rustiques (accentuation des caissons, effets de doucines, d'accolades). Seul un fauteuil à oreilles de Karl Nothhelfer détonne dans cette ambiance par son côté confortable et organique, presque chaleureux. Mais il n'est qu'une imitation d'un modèle suédois. On le dirait perdu. Le créateur reste encore dans les mémoires et il le mérite, c'est bien le seul. Par contre, cette cité vaut surtout en tant qu'élément de comparaison avec ce que les Suédois réalisent au même moment à Malmö et qui ouvrira ses portes en 1944-45 (Nordiska Kompaniet // Cité de Malmö). Il faut analyser : qu'est-ce qui ne fonctionne pas ici et qui marche parfaitement à Malmö ? C'est la question.


mercredi 4 avril 2018

Le Havre (1517-2017) // massacre patrimonial

ce projet de mentule spiralée n'est malheureusement pas une blague, c'est signé et vendu....




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Pétition : https://www.petitions24.net/petition_contre_le_projet_de_la_tour_videcoq
Analyse : http://archipostalecarte.blogspot.fr/2018/04/projet-videcoq-le-havre-une-catastrophe.html

Pour ceux qui l'ignoreraient encore, Le Havre est un cas unique au monde de patrimoine de la Reconstruction entièrement préservé : plus de 10 000 logements et une dizaine d'ensembles monumentaux dessinés par Auguste Perret et les célèbres membres de son Atelier, cent hectares à parcourir et à découvrir sans autres interventions que celles d'Oscar Niemeyer, Georges Candilis, Guy Lagneau, Guillaume Gillet... Impossible de faire mieux ! Du coup, le champ du possible ne s'ouvre qu'en direction du pire. Et le pire arrive, comme prévu. Pour tout avouer, cela n'est pas pour rien dans mon départ précipité hors de cette ville... Les non-initiés pouvaient se réjouir d'une inscription par l'Unesco sur la Liste du Patrimoine mondial. Moi-même, pourtant septique, je croyais encore à la protection du classement au titre des Monuments Historiques et à la rigueur des ABF qui défendent l'intérêt de notre patrimoine contre les puissances de l'argent. Hum ! Humpf ! Humpf ! Pardon, j'ai avalé de travers. Bref, je pensais pouvoir partir l'esprit libre (Le Havre // sauvé par les Monuments Historiques) et vivre paisiblement dans l'exil. Eh bien, non ! J'étais déjà loin et heureux quand Claude et Jean sont venus me trouver afin de m'annoncer le massacre. La vie havraise vous rattrape, où que vous soyez. Et mes amis me signalent une monstruosité incongrue qui va pousser d'ici peu, en plein milieu de la célèbre perspective du bassin du Commerce. Cet " Objet Voyant Non Identifié " est destiné à " re-densifier l'hyper-centre ", selon des experts locaux, grâce à ses 70 logements (rappel, pour ceux qui ont des problèmes avec les maths : 10 000 + 70 = 10 070). Mais, dans un rationalisme politique, on voit se dessiner un mode de calcul différent partant de cette tour-tournante.

C'est la première dans une longue série qui s'annonce - une sorte de test grandeur nature - et si celle-là passe, alors la voie sera huilée, les autres pourront se glisser sans entraves...

J'ai entendu Claude et Jean. Bien que ce ne soit pas dans mes habitudes, je signe la pétition, en me justifiant le plus sérieusement possible : " STOP ! Comment peut-on défendre à la fois l'Unesco et cette destruction paysagère, sur la perspective la plus emblématique du Havre ? Comment ose-t-on mettre en avant l'idée de dynamiser ce quartier grâce à quelques crèches, sur l'emplacement même des écoles que la municipalité vient de fermer ? Comment est-il possible d'imaginer que la décroissance du Havre n'est liée qu'à un problème de logements, et à cet endroit précis ? Comment des architectes peuvent-ils être assez incultes et prétentieux pour imposer un projet si médiocre aux côtés d'Auguste Perret et d'Oscar Niemeyer ? Comment justifier le silence des responsables locaux, des médias, des experts ? Une seule explication : le vide, la peur, le désarroi que provoque la MISERE STRUCTURELLE du Havre. Oui, la détresse intellectuelle et financière, voici la seule cause de la décroissance, celle de nos cités industrielles aux élites déconfites, incapables de se RENOUVELER LÀ OU IL FAUT. Acharnement à ne pas voir ses atouts, à les gaspiller. Restons-en au patrimoine moderne : démantèlement du paquebot France, castration de Niemeyer (pour une bibliothèque frigide), destruction du terminal des Transatlantiques (sous prétexte d'une usine que l'on savait fantoche). Le coupable n'est pas le tyran, mais celui qui marche à ses côtés en silence. " Voilà, c'est dit.

En font-ils exprès ? À l'évidence, on se moque une fois de plus de la naïveté des provinciaux. Voir, ci-après...

lundi 26 mars 2018

Marcel Gascoin // Lost in translation


Toujours en voyage à Houston, Texas, cette fois pour y retrouver Marcel Gascoin dans une exposition d'art visible jusqu'au 31 mars à la galerie McClain (mcclaingallery.com) . La découverte de la Reconstruction vient définitivement de franchir l'Atlantique et s'installe sur le Nouveau Continent. Je l'ai vu partir du Havre dans une toute petite embarcation, il y a fort longtemps. Puis elle a débarqué à New-York, voici déjà une dizaine d'année (Amy Perlin // René Gabriel). Elle a ensuite lentement redescendu la Côte Est pour atteindre la Floride, et la voilà désormais bien installée au Texas. J'appréhende un peu la traversée du désert pour ce mobilier déjà tout en ossature, mais c'est à cette seule condition de "purification" que nous atteindrons la côte californienne, ceci dans un avenir hollywoodien ! Notons toutefois que ce séjour à Houston est particulièrement bénéfique puisque la notion de Reconstruction semble un peu mieux comprise par les marchands d'art, sans doute grâce au travail de mené par Jean-Baptiste Bouvier qui sait parler cette langue, coup de chapeau ! Elle pénètre même les institutions avec un texte publié par AD, le 15 mars dernier, qui me semble parfait, tant du point de vue du contenu que de celui du titre : "Hidden in Plain Sight" - difficilement compréhensible pour un Français... Ci-après, la traduction approximative de cet article qui fera date :


lundi 19 mars 2018

André Arbus // mobilier architectonique

chaises présentées à la Galerie Novella

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Voici une découverte de notre ami Robert Willey (galerie Novella, Houston, Texas) : deux chaises très simples qui nous conduisent à flâner sur le chemin des Arts & Crafts " à la française ", poursuivant le layon ouvert par René Gabriel. Après l'échec du salon de la Société des Artistes décorateurs en 1947, alors que Gabriel tombe gravement malade (pour en savoir plus, il faudra lire la monographie qui sortira chez Norma en septembre...) et doit abandonner son poste de président de la SAD, l'année 1948 est celle où l'élite des créateurs français se met au " meuble de série ". On se souvient du premier essai mené par Jacques Adnet (Jacques Adnet // Brest 1947), et il est suivi par Paul Beucher et Jacques Hitier dans l'école Boulle, René-Jean Caillette et ses amis du " Groupe Saint-Honoré ", Marcel Gascoin et son cercle de jeunes créateurs qui rouvrent le salon des Arts ménagers (Meubles de série // arts ménagers) ; enfin - plus étonnant et moins connu - André Arbus pour le salon du " Beau dans l'Utile " au Pavillon de Marsan. Pour ce créateur au sommet de l'artisanat français dont l'élitisme semble un maître-mot, c'est un tournant. Le Beau dans l'Utile est à considérer au sens strict, puisque le mobilier d'Arbus est conçu pour accueillir les œuvres des " ornemanistes ", ce qui caractérise presque toutes ses créations. Il propose cette fois des meubles sobres en chêne produits en série et servant de " support " à quelques grands artistes qui se prêtent au jeu et préparent des dessins pour ses meubles : Jean Picart le Doux, Paul Levalley, Jean-Paul Delhumeau, Roger et Hélène Bezombes, Claude Besson, René Fumeron, Laure Malclès, Jacques Margerin, Jules Flandin, André Minaux, André Foy, Jean Leblanc, Marcel Pfeiffer, Théo Tobiasse, Paul Vera... La liste est époustouflante ! Difficile de savoir comment, combien, sous quelles conditions l'édition s'opère, mais les ventes que l'on trace dans la Gazette de Drouot et sur Artnet montrent que l'essai ne s'est pas limité aux exemplaires fournis pour l'exposition.

Ces meubles renouent pleinement avec la tradition Arts & Crafts. On y retrouve la simplicité et l'épaisseur qui se sont épanouies au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis le tournant de 1900, alors que le vieux continent s’empêtre dans le style nouille et semble vivre au milieu des elfes. Toutefois, Arbus reste dans son domaine de prédilection, celui du Classicisme, précisant même pourquoi il construit son meuble à la manière d'une architecture, avec corniches, colonnes ou pilastres : " contrairement à la mode de l'époque, les dessus sont débordants, car il est normal que les dessus soient débordants. Ils tendent à un caractère anonyme, "banal" dans le sens où André Gide l'emploie, c'est à dire humain (celui qui veut tout tirer de soi n'arrive qu'au bizarre et au particulier) ". Voilà la parfaite définition d'un style 1940 qui se prête à la série. Chose rare, Arbus  cite le statut de ses clients : " les acheteurs de ces meubles appartiennent aux classes les plus diverses. Ce sont de grands fonctionnaires, des artistes, des critiques d'art, des dactylos, des ouvriers et même des industriels ébénistes, pour leurs besoins personnels. Cette expérience a été louée par les uns, blâmée par les autres [...] Je m'empresse de dire qu'elle ne constitue pas, à mes yeux, la seule solution du meuble de série en France. Elle représente ma modeste contribution à l'oeuvre pour laquelle des camarades travaillent avec foi. "

Série, modestie, foi, camaradie, et même banalité... Ce sont les mots-clefs pour désigner René Gabriel et le style reconstruction. Le prix représente une sorte d'exploit pour Arbus : 18.270 francs l'armoire, 10.220 francs le bahut bas, 16.150 francs le grand bahut, 4.770 francs la table. On peut le souligner car cela revient à un mois de salaire d'ouvrier, tarif qui commence à se rapprocher de René Gabriel (qui vend une salle à manger complète pour le même prix). L'article précise : " On peut les acheter à ce prix là et les premières séries sortiront en février. Ils ne sont pas au coefficient 10 des meubles les meilleur marché d'avant-guerre. C'était là le point essentiel du problème. Ces meubles n'ont pas, comme l'on dit, le caractère rustique. Il n'y a pas plus de raison de proposer à un ouvrier ou à un ingénieur de Paris des meubles rustiques que d’habiller une midinette en fermière. Ils essaient aussi de n'avoir pas ce caractère de simplicité affectée, que l'on trouve parfois dans les tentatives de cet ordre. Le snobisme de la purée n’est pas pour le peuple. Nous n’avons pas imposé de thèmes particuliers aux artistes. ll est remarquable que tous les décors évoquent la joie de vivre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les meubles d’une époque heureuse, par je ne sais quel choc en retour. Cet art spontané n’est ni torture, ni cruel, n’en déplaise aux critiques qui veulent a tout prix retrouver la dureté de l’heure dans les œuvres contemporaines. "

mercredi 28 février 2018

Buffet de cuisine // Origines 1913-1937

Peter Behrens, buffet de cuisine, décembre 1913, pp.450, via digi.ub.uni-heidelberg.de 

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Creusons les origines du buffet de cuisine (cf. Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs). Dès 1902, alors que la fluidité exagérée de l'Art nouveau commence à montrer ses limites, Eugène Grasset évoque la simplicité du buffet de cuisine dans Art et décoration lors de la remise d'un prix en ces termes : "Ceci est une observation des plus importantes et qui devrait faire rejeter en principe tout dessin de meuble où on ne les verrait pas, je veux parler des joints d'assemblage. Dans le projet qui nous occupe on n'en voit pas trace, et le tout a l'aspect d'un meuble en bois liquide coulé dans un moule. C'est grâce à ce défaut qu'on voit de nos jours se commettre tant d'insanités en menuiserie, alors qu'il est si facile, en regardant un buffet de cuisine en bois blanc, de se rendre compte de la nécessité de la construction obligatoire. D'ailleurs qu‘on le veuille ou non, cette construction se révèle toujours avec le temps ; il vaut donc bien mieux l‘accuser tout de suite franchement". Perret n'a pas encore inventé l'Ossaturisme que nos meubliers constatent la nécessité de faire transparaître la structure ! C'est ainsi que le début du meuble "moderne", c'est à dire rationnel, architecturé et sans ornement, s'assimile déjà à la pauvreté du "mobilier de cuisine", avant même d'être soupçonné de collaboration avec l'ennemi allemand. Et le rapprochement n'est pas faux ! Preuve en est, ce buffet de cuisine présenté en 1913 par Peter Behrens - époque où celui-ci invente le design industriel... La chose n'est ni récente, ni inintéressante. Il faut donc aller voir de plus près cette histoire en Allemagne. De fait, le modèle de Behrens n'est pas le plus avancé. C'est une femme, Kate Kuhn, qui le découvre au même moment et le présente dans une "cuisine de Munich". Il y a les niches, les vitres, et nombre de petites portes et de tiroirs. On peut ensuite remarquer la "cuisine de Budapest" présentée en 1916 par l'architecte-enseignant hongrois Dénes Györgyi - dont on compare la production aux modèles de la sécession viennoise de Josef Hoffmann. Ceci n'est pas faux et cela continue d'ancrer notre banal buffet de cuisine dans une épopée prestigieuse. L'histoire se poursuit avec la "cuisine de Berlin", créée par un certain W. Henß en 1923, mais le personnage semble oublié... On peut cependant apprécier les chaises et la table qui se rapprochent de plus en plus d'une modernité en devenir et des normes futures du design.

Toutefois, la distance est encore grande entre ces vieux meubles de cuisine et le modèle recherché, c'est à dire le "buffet Madot". Par contre, en 1937, un buffet beaucoup plus proche apparaît une nouvelle fois en Allemagne. Il est en bois poncé, laqué blanc, avec ses petites niches, ses mini-fenêtres, ses verres dépolis, ses justes proportions, et ses innombrables variantes. Les formes s’expliquent car le bois poncé, les angles adoucis et le laquage blanc imitent l'effet du métal laqué - trop coûteux et trop précieux alors que le pays est en plein réarmement. Suivant les indications en légende, ce mobilier de cuisine a été conçu par un certain Bruno Springer, à partir d'éléments standardisés réalisés par une coopérative berlinoiseN'oublions pas que ce Berlin est celui où Hitler vient d'accueillir les Jeux olympiques (août 1936) et n'a pas encore ordonné le pogrom de la Nuit de Cristal (qui aura lieu les 9 et 10 novembre 1938). Le dictateur semble faire un effort sur lui-même pour contrôler sa folie meurtrière afin de convaincre le monde de la grandeur germanique... Cela marche, car c'est précisément ce modèle qui va être réadapté à l'usage du Français moyen, grâce à un esprit ingénieux qui ajoutera, dix ou douze ans plus tard, la huche à pain au format de notre baguette universellement connue, redonnant ainsi un peu de joie et de bonne humeur à cet objet véritablement, tragiquement, douloureusement, furieusement, "moderne"... Revenons en Allemagne. Le buffet perd ensuite ses fenêtres et sa complexité, dans une version industrielle et populaire, toujours produite à Berlin, qui est présentée dans une maison témoin à Warndt, en 1941. C'est ainsi que s'achève cette histoire. Passons à la morale. Le modèle de 1937 avait encore l'air dépassé. Il fait "vintage", comme on dit actuellement. Mais celui de 1941 reste pleinement contemporain. C'est ce qui devrait nous agiter. On peut soit affirmer que la modernité du meuble populaire s'est arrêtée à cette date, soit que le simplisme populiste et neutre de 1941 est aussi celui du rationalisme financier d'aujourd'hui. Troisième hypothèse, cette période sombre a aussi inventée le design et il fvaudrait peut-être mieux assumer le poids de cet héritage plutôt que de s'enfermer dans le déni. Quoiqu'il en soit, on préférerait que notre "Madot" ait existé. Parfois,  il est préférable d'en rester aux rumeurs et aux mythes...

Note : la mise en ligne de tous les numéros de la célèbre revue Innen-Dekoration, d'où proviennent les illustrations, a été réalisée par l'université d'Heidelberg (digi.ub.uni-heidelberg.de). Les images sont de qualité, contrairement à celles que produisent d'autres institutions...

jeudi 15 février 2018

Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs



La médiacratie est un univers étrange : un petit rien sur internet peut vite devenir un grand quelque-chose dans notre quotidien. Tout est susceptible de faire boule de neige. Dans le tourbillon des effets papillons, on ne parvient plus à distinguer le simple cavalier de celui qui officie en tête. On peut être une victime innocente en croyant  manœuvrer en initié, ou l'inverse. On peut se prétendre historien et se découvrir ignorant dans son propre domaine, lorsque surgit une affaire sur le devant de la scène sans que vous en ayez jamais entendu parler. Ainsi, un jour parmi tant d'autres, quelqu'un nous parle du célèbre buffet " Mado "... Et l'on se retrouve pétrifié face à l'inconnu. Comme toujours dans ce cas, on utilise le système de défense des ignorants à l'âge du numérique (pour celui qui ne peux pas immédiatement regarder la réponse sur son portable, au risque de se discréditer). On glisse discrètement hors du sujet, on extrapole un peu... Puis on généralise juste ce qu'il faut pour faire parler, tout en acquiesçant d'un air savant... Une fois seul chez soi, doté de ces informations et loin des regards inquisiteurs, on se précipite sur internet pour vérifier. Là, c'est le drame : à l'évidence, tout le monde connait ! Deux possibilités s'offrent donc : soit on répète l'évidence, soit on va plus loin. Que découvre-t-on dans ce second cas ? Certes, l'objet existe bien. On l'a vu dans tous les foyers. Il a été vendu en masse. On le connait chez Mémé. Il nous est aussi familier que le nom " Mado ". Pourtant, de ce côté, rien n’apparaît. Pas de " Mado "... On re-fouille mieux, jusque dans les moindres recoins de l'inévitable revue Arts Ménagers. Alors ? Déception ! Pas un mot, pas un nom, le grand vide, le vaste néant ! Pas le moindre Mado en vue. On parle simplement d'un "buffet de cuisine moderne". Eureka ! Buffet moderne, Buffet Mado, surtout si la petite dernière se nomme Marie-Dominique ou Madeleine, prénoms à la mode... Voici un nom tiré d'un souvenir d'enfance, relayé par les internautes (LéBo-L'Mado-À-Mémé). On cherchera le bébé coupable plus tard...

Avant d'en venir au nom, voyons pour l'instant l'histoire de la chose : le buffet de cuisine moderne. Finissons-en une bonne fois pour toute avec les datations approximatives. Il n'y a rien de comparable dans les années 1930, ni véritablement dans la décennie suivante. La première touche arrive en 1949. Alors que nous assistons à l'explosion du " moderne bombé " (et tatoué) avec le buffet deux corps dans la salle à manger, apparaît une première version de ce meuble de cuisine populaire en bois blanc, en dernière page du catalogue des Galeries Barbès (voir Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé). Exactement au même moment, surgit son jumeau chez Lévitan, un peu plus rude - disons que c'est le deuxième de la famille et qu'il lui faut jouer des coudes. Cette page du catalogue Lévitan est plus intéressante car il s'y livre un combat entre la " cuisine moderne en bois blanc " avec son prototype de buffet dit " Mado " (pas cher) et la " cuisine par éléments " que propose Marcel Gascoin sous la marque Coméra (pour le même prix, ou presque). Quant on sait que René Gabriel invente le meuble moderne en bois blanc vers 1935, on peut commencer à réfléchir en historien sur cette tardive mise en concurrence. Enfin, pour les amateurs, on peut noter que le catalogue Lévitan signale une table et une chaise également éditées par Coméra, sans donner d'image, dommage ! Oublions ces affaires de spécialistes, car ce qui nous importe vraiment, c'est le " buffet de cuisine ". Il est bien là, dans ces catalogues, un peu renflé dans les coins, avec sa huche à pain pour les baguettes, ses petites vitrines dans la partie haute, laqué d'un blanc immaculé comme l'aurait voulu le grand Ripolineur (qui justifie l'appellation moderne). Les vitres peuvent être floues, mais elles ne sont pas encore gravées. Il faut avancer un peu dans le temps pour découvrir ce genre de détails. Dès 1953, un magasin de Rouen faisant de la vente à domicile, bien-nommé ' Le Meuble pour tous ", dispose déjà d'un énorme stock en catalogue. On peut ensuite revérifier chez Lévitan, la même année, la suivante, et encore la suivante, ils y sont ! Mais la mode passe, et certains sont déjà vendus à prix " sacrifié ". C'est ainsi qu'ils disparaissent avant la fin des années 1950. Un dernier mot, pour en finir avec les vieilles rumeurs, ils n'ont jamais été faits sur-mesure : il s'en vendait seulement une multitude de variétés.

Mais revenons-en à la vraie rumeur du net. Aujourd'hui, il n'est plus un seul site déco qui ne se vante d'avoir poncé son " Mado " pour le repeindre en vert anis, jaune citron, bleu métal, noir acier, gris taupe, puis calligraphié, peinturluré, hachuré,... Comme s'il fallait passer sa rage contre la blanche modernité ! Mais comment ce nom, Mado, est-il arrivé chez tout le monde sans que personne ne le voit entrer ? Pour le savoir, il faut cette fois fouiller sur internet et s'aider de l'option " date de préférence ". On découvre la première occurrence du buffet " Mado " en mars 2009, il y a maintenant presque dix ans. C'est sur un blog de jeunes parents bricoleurs nommé Alabaraque. Tout y est, au grand complet : la fausse date 1930, la fausse marque Mado, le je-l'ai-chiné pour 15 euros (est-ce vrai ?), le je-vais-le-poncer, le je-vais-ensuite... L'auteur est probablement l'inventeur de ce formidable concept rétro-vintage, peut-être même le créateur du nom " Mado ", à la tête de la cavalerie. Il fait mouche car son buffet va désormais en voir de toutes les couleurs... Deux apparitions en 2010, puis huit en 2011, déjà treize en 2012, mais l'on est toujours dans le pic d’initiés. On passe à vingt-neuf en 2013 avec une internationalisation grâce à la remarque suivante, inscrite dans les commentaires by an expert : " The 50´s cabinet is called a “Buffet Mado” it was very common in France in the 50´s and you can still buy some very cheap, sometimes less than 100 euros "(apartmentapothecary.com). Bien que la datation soit déjà mieux sentie, on remarque surtout le changement de prix, et la qualité d'un placement international dans du Mado. Alors même que toutes les places boursières s'effondrent, les Mado passent de 15 à 100 euros. Ensuite, c'est parti pour le succès  cinq pages de réponses par an en moyenne.... Aujourd'hui même, sur le Boncoin (qui fait autorité en matière d'expertise), il y a 282 " Mado " à vendre dans la rubrique mobilier. Attention, son prix atteint désormais les 300 euros, jusqu'à 500 euros pour les plus beaux. Et dire qu'il n'existe pas ! Depuis 2009, on peut parler d'une véritable affaire Mado. Alors n'hésitons pas à notre tour, soyons créatifs et affirmons que le " vrai Madot " prend un " t " ! Créons l'image qui correspond, voyons combien lisent et combien regardent seulement les photos, puis calculons le temps qu'il faut à ce Madot imagé pour qu'il prenne bien son " t " comme sur le photomontage. Quoi qu'en regardant mieux, je me demande si ce n'est pas un " f ", à la fin ?

mercredi 31 janvier 2018

Meuble Geisha 1951 // dessertes et petits meubles



Le Meuble Geisha est l'exemple même d'un produit industriel que l'on retrouve absolument partout et qui n'a laissé presque aucune trace dans les archives. On connait surtout un modèle de table pliante " attribuée " à André Groult (Félix Marcilhac, André Groult, Éd. de l'amateur 1997, p.143) et l'on peut aussi découvrir sous cette marque quelques chaises pliantes particulièrement élégantes. De Groult ou pas, élégant ou non, le Meuble Geisha a été édité et diffusé par une société anonyme implantée à Valenciennes, Les établissements Lecel. Pour le savoir, il faut simplement avoir la chance de découvrir leur brochure promotionnelle insérée en marque page, car cette entreprise ne fait visiblement aucune autre forme de publicité... Une exception cependant, Meubles et décors a publié le modèle Mic-Mac dans son numéro de janvier 1951. La date correspond presque exactement à celle de la brochure (avril 1951), il y a donc fort à parier qu'il s'agisse de l'année de lancement de la marque. Il est d'autant plus impressionnant de s'apercevoir que la plupart des modèles sont non seulement disponibles en chêne, mais aussi dans les bois nobles qui ont fait la gloire des années 1920 : acajou, noyer, érable, sycomore, palissandre et même ébène de Macassar ! Les finitions remontent de la même manière aux goûts d'avant-guerre et sont indiquées sur la page de couverture : " meubles vernis " et " meubles laqués ". Que peut-on en déduire ? Premier point, les grands actionnaires de l'industrie reprennent le principe des petits meubles transformables vulgarisé par nos créateurs de modèles de série, mais ils leur donnent une allure chic de style 1925 afin de les vendre plus aisément. Pour la table pliante, je pense notamment au modèle Bocado inventé par Marie-Françoise Mondineu (Mondineu 1950 // desserte " Bocado "), dont le brevet a été déposé six mois auparavant... On peut également constater que ces grandes entreprises, financées par les startupers du moment (à l'époque, on disait tout bêtement investisseurs), ont vraiment des capitaux importants à disposition pour se permettre l'utilisation de matériaux si précieux en 1951. Enfin, on découvre que les réseaux de diffusions appartiennent à ce même milieu financier, car ils peuvent se permettre de produire en masse sans faire la moindre publicité dans les magasines de décoration, ni ouvrir un seul stand au Salon des arts ménagers ! Dernière déduction, faite cette fois à partir de ce que l'on ne voit pas dans cette brochure, le modèle de Groult. Il s'agit probablement de la mystérieuse table pliante n°41 (dont la photographie ne figure malheureusement pas dans la brochure), ou bien ce meuble est apparu postérieurement (comme les chaises)... Mais ce grand artiste décorateur approchant des 70 ans, cette " attribution " à un modèle si différent de tout le reste de son oeuvre, dans son dessin et dans son mode de production, semble largement contestable.