samedi 15 août 2020

Prou et Jallot // appartements témoins de 1926

Les immeubles ILM / HLM Porte de Saint-CLoud, en mai 2011 (via google.com/maps)

Façade des ILM / HLM Porte de Saint-Cloud, La Construction moderne, 23 mai 1926, p. 397.

Plan des appartements-types des ILM / HLM, Porte de Saint-Cloud, L'architecte, 10/1926, fig.110. 


Dans l'immeuble collectif, la Première Guerre mondiale marque une fracture entre l'utopie social(ist)e d'un "habitat ouvrier" et la normalisation conservatrice du "logement type". Lorsque la vague "bleu horizon" retombe, avec la fin du Bloc national en 1924, la peur d'une dérive bolchevique dans l'habitat collectif commence à s'apaiser et, réciproquement, le modèle quasi-réactionnaire de la cité-jardin avec son potager et sa maison unifamiliale tend à disparaître. Surgit un nouveau genre d'immeuble, destiné à des "classes moyennes" encore loin d'exister... Voici résumé le contexte politique qui accompagne l'invention des premiers "appartements témoins". Compromis entre des idéologies opposées, ils marquent une alliance incongrue entre les progressistes ayant inventé "d'en haut" un univers idéal pour les ouvriers, et les conservateurs qui tentent d'imaginer "horizontalement" des logements adaptés à leurs "goûts bourgeois", mais destinés à de petits budgets : comment mieux définir l'invention des "classes moyennes" ! On comprend aussi pourquoi cette histoire reste à écrire...

Un bel exemple de ce modèle "conservateur" du "logement moyen" figure dans la monographie de René Prou (éd. Norma, 2018, pp.126-127) : il se situe dans de célèbres ILM de la Ville de Paris, construits en 1926, plus précisément dans l'opération de la Porte de Saint-Cloud... L'ensemble se place dans un vide ménagé à droite des historiens proches du socialisme "d'en haut", et qui se passionne toujours pour les "Maisons ouvrières" (pensons à la géniale Monique Eleb). Certes, ceci est moins séduisant et moins inventif, sauf si l'on considère la création précoce d'une classe moyenne, plus "nouvelle" et plus "progressiste" que la classe ouvrière. L'ensemble de Saint-Cloud est réalisé par la RIVP (régie immobilière de la Ville de Paris ) et compte parmi ses administrateurs Raoul Dautry, ancien promoteur des cités jardins (après la Première Guerre mondiale) et futur ministre de la Reconstruction (après la Seconde). L'opération fait scandale car la conjoncture économique pousse à réduire les surfaces et à augmenter les loyers... Un journaliste parle même de "loyers immodérés" (Paris - 100 ans de logements, éd. Picard, 1999, p.70). Une description est donnée dans les revues de l'époque :
"Le terrain qui s'étend. à l'emplacement de l'ancien bastion 60, porte de Saint-Cloud, couvre une superficie de 18.500 m2. La RIVP a décidé d'y faire construire, en deux campagnes, un groupe de 42 immeubles à loyer modéré. La première tranche de ce programme est terminée. Elle se compose de 16 immeubles comprenant 215 appartements, 4 ateliers d'artiste, 140 chambres isolées au 8e étage, des boutiques au rez-de-chaussée. Les appartements se décomposent en 114 appartements de 5 pièces, 55 de 4 pièces,43 de 3 pièces, 3 de 2 pièces. L'appartement-type comprend 5 pièces (fig. 110, à gauche)."  (L'architecte, octobre 1926, p.78)
Un calcul rapide montre que la plupart des appartements disposent du "confort" au sens traditionnel, avec chambre de bonne au dernier étage, reliée au logement par un escalier de service donnant sur la cuisine : autre temps, autre mœurs... Avantage de cette période reculée, les revues sont souvent numérisée. On trouve ainsi le descriptif complet de l'opération sur le site de la bibliothèque de la cité de l'architecture, dans le n°34 de La Construction moderne daté du 13 mai 1926 (citedelarchitecture.fr)
Un plan publié pp.398-399 offre une légende qui permet de déduire la présence du "confort moderne" :
"A= Escalier de service ; B= Escalier principal ; C= Ascenseur desservant sept étages ; D= Cuisine (1/ Compteur électrique, 2/ cuisinière à gaz avec four à pâtisserie, 3/ évier alimenté en eau chaude et froide, 4/ tablette et barre à casseroles, 5/ garde-manger) ; E= Office (1/ placard-desserte) ; F= Salle de bains alimentée en eau chaude et froide (1/ lavabo, 2/ baignoire, 3/ coffre à linge) ; G= 1/ cuvette water-closet ; H= Entrée, 1 et 2/ poteaux d'huisserie permettant l'isolement des chambres ; I= Dégagement."
L'intérieur est celui des "plans-types" modernes (plus que modernistes ou modernisé), qui s'imposent dans les immeubles de rapport construits à partir de la fin du XIXe siècle, avec une entrée placée entre séjour et cuisine, conduisant au couloir axial qui distribue l'espace privatif (espace nuit), c'est à dire la salle de bains suivie des chambres. Le plan est économique, fondé sur la juxtaposition et la superposition des gaines avec rationalisation des espaces de distribution. La présence de la "bonne" justifie la relative mise à distance entre la cuisine (vue comme source d'odeur et de chaleur) et la salle, distance qui se réduira à mesure que disparaîtront les domestiques... De même le salon tend à fusionner avec la salle à manger pour former un living-room. Deux architectes pousseront ce "progrès" jusqu'à son terme : Corbu en pliant le logement sur deux étages afin de superposer les gaines, et Perret en partageant celles des salles de bains d'appartements voisins, pour placer plus librement la "salle à vivre" contre la cuisine (avec gaine indépendante). L'idée commune étant alors de faciliter le travail de la "ménagère" en mettant dans un même volume cuisine, salle et salon : sommet d'une pensée entièrement vouée à la rationalisation des espaces ! Mais nous n'y sommes pas encore, loin de là, en 1926...

Les immeubles sont construits par de grands noms de l'époque : les architectes sont les frères Pierre et Louis Guidetti, les ferronneries sont d'Edgar Brandt, la quincaillerie de Sue et Mare.. C'est Léandre Vaillat, qui s'attache à trouver les décorateurs pour meubler de manière exemplaire deux logements à "prix réduit" (tout étant relatif), supposément destinés à des "intellectuels"... Oublié, Léandre Vaillat est à la reconstruction des années 1920 ce que Jacques Viénot sera pour celle des années 1940 : un intellectuel ambigu qui tente de prendre du recul sur ce qu'il voit, tout en s'impliquant... Léandre Vaillat est alors célèbre comme journaliste et critique d'art, spécialiste de l'architecture et de la décoration dans les années 1920 (avant d'entrer dans la danse dans les années 1940). Il défend le néo-régionalisme; préface l'ouvrage fondateur Murs et toits pour le pays de chez-nous, et écrit un roman à clef décrivant les dessous croustillants de la reconstruction de Reims (Le sourire de l'ange). Pour cette opération, il choisit deux décorateurs parmi les plus réputés : René Prou, maître d'un Art déco plutôt "moderniste" et Léon Jallot, figure oubliée proche du bois, issu de l'Art nouveau, puis adepte de l'Art déco "modernisé", et aussi père de Maurice Jallot, qui travaille probablement à ses côté sur ce projet...
"M. Léandre Vaillat a demandé à de très modernes décorateurs des ameublements à la fois élégants et commodes qui s'adaptent aux dimensions des locaux et à l'état social des occupants. C'est sur eux qu'il semble opportun d'attirer principalement l'attention. Entre autres critiques, on a déploré l'exiguïté des nouveaux appartements de la Ville de Paris. Ils sont évidemment fort étroits. Mais on doit bien admettre que dans les conditions actuelles de la construction, conditions qui ne sont pas près de s'améliorer, la nécessité de ménager la surface se fait sentir en tout état de cause."
Que dire des meubles : le coup de balais provoqué par la révolution métallique de 1929 est proche dans le temps, mais très loin dans les esprits ! Toutefois, le mobilier en bois de cet appartement-type semble déjà prêt pour l'édition en série, bien comparable à ce que produit le jeune René Gabriel au même moment. Le papier peint reste omniprésent, avec tapis et rideaux, mais l'ensemble est relativement "léger" pour la période, y compris et surtout les luminaires de Perzel - alors unanimement adoptés par les "modernes".  Meubles-casiers quasi-intégrés, lignes droites, relative absence d'ornements, présence de bois clair dans la salle à manger, etc., tous ces indices annoncent les bouleversements des décennies à venir. Certes, ils sont invisibles pour ceux dont la culture se réduit encore à l'histoire marginale du "mouvement Moderne", mais nous sommes pourtant ici à ses sources. René Prou appartient au petit groupe qui se détache du salon des Artistes décorateurs en 1926 (avec Mallet Stevens, Jourdain, Gabriel) en dénonçant l'inadaptation des propositions de leurs collègues face à la crise du logement. Petit groupe qui donnera plus tard naissance à l'UAM, mais Prou et Gabriel n'en seront pas - discret élément révélateur d'une position politique différente.

Pour les images, ci-après, l'article d'Art et décoration, publié en avril 1926, décrivant le projet dans les détails, écrit par René Chavance, futur promoteur des "meubles de série" après la Seconde Guerre mondiale. Il a été numérisé par la BNF (https://gallica.bnf.fr) avec des illustrations scannées dans une qualité évoquant les premiers efforts de l'Humanité au début de l'ère numérique...





AMEUBLEMENTS MODERNES A PRIX MODÉRÉS

On a beaucoup parlé, depuis quelques semaines surtout, des « Immeubles à loyers modérés », les I.L.M. construits par la Régie immobilière de la Ville de Paris sur les terrains nivelés des fortifications, aux portes Champerret, de Saint-Cloud, d'Orléans, de Saint-Mandé et de Ménilmontant. Il ne nous appartient pas de prendre parti dans la discussion. Son caractère principalement économique n'est point de notre ressort. C'est en janvier 1923 que le principe de ces importants travaux fut adopté par le Conseil municipal. Sans vouloir faire oeuvre sociale, la Ville quand elle les entreprit, avait pour dessein de remédier dans la mesure de ses moyens à la crise des logements, en se substituant à l'initiative privée défaillante. Sa sollicitude allait dans la circonstance aux classes moyennes et particulièrement aux intellectuels. Les premières bâtisses viennent seulement d'être achevées.

Que dans cet espace de trois années, la baisse du franc agissant sur les taux d'intérêt de l'argent, sur le prix de la main-d'oeuvre et des matériaux ait produit un dépassement des prévisions optimistes du début qui double presque le montant des loyers primitivement établis, que, de ce fait, les intentions généreuses de la Ville n'aient pu avoir leur plein effet, ce sont des considérations aux-quelles nous n'avons point à nous arrêter ici.

La réalisation des immeubles et leur disposition, encore qu'ingénieuses n'offrent pas non plus assez de nouveauté pour qu'il y ait beaucoup à en dire. Les 72 maisons actuellement construites, réparties en 5 groupes, orientées avec intelligence, confortablement aérées sur de larges voies et de vastes cours sablées qu'agrémenteront des verdures, ont été conçues d'après des types consacrés déjà par un assez long usage.

Mais l'économie qui, en dépit des apparences, procéda rigoureusement à l'établissement des barèmes a suscité une série de mesures très modernes et notamment l'emploi de standardisations sur lesquelles il convient d'insister davantage.

Ainsi les ferronneries dessinées et exécutées par M. Brandt. De modèles très simples, les grilles des portes d'entrée, des portes d'ascenseurs, les rampes d'escalier présentent seulement d'ingénieuses combinaisons de lignes droites qu'ornent ça et là de sobres motifs décoratifs. Mais le fer forgé leur prête son accent robuste et sain.

Même sobriété dans les éléments de quincaillerie, boutons de portes, crémones, conçus par MM. Sue et Mare et réalisés par MM. Fontaine et Vaillant en bronze d'aluminium. Heureusement proportionnées, elles s'agrémentent de très discrets décors sous leur vêture d'argent.

De semblables principes d'économie ont conditionné l'aménagement de deux des appartements du bastion de Saint-Cloud, l'un de cinq, l'autre de quatre pièces principales, que notre confrère Léandre Vaillat, dont l'action, au point de vue artistique, s'est manifestée utilement dans toute cette entreprise, a fait décorer et meubler pour donner aux candidats locataires une idée des installations possibles.

Par une rencontre qui est fréquente, ces mobiles rationnels ont suggéré des solutions pratiques qui satisfont en même temps les regards.

Point d'ornements inutiles, de stucs, ni de « pâtisseries ». Point de frises désuètes au long des murs qui rejoignent le plafond tout uni par une courbe légère remplaçant l'angle droit d'autrefois où s'accumulait la poussière. Aux trois quarts de la hauteur environ, une baguette-moulure coupe les panneaux. On y a logé les canalisations électriques. Elle sert également à limiter la tenture de papiers peints que le système de standardisation — toujours — a permis de réaliser à des prix peu élevés d'après les modèles de bons artistes. Avec eux s'accorde la peinture des boiseries qu'on a voulues d'un ton uniforme sur toute l'étendue d'un même appartement. 

Il en résulte une impression d'harmonie et de calme fort séduisante. Enfin M. Léandre Vaillat a demandé à de très modernes décorateurs des ameublements à la fois élégants et commodes qui s'adaptent aux dimensions des locaux et à l'état social des occupants. C'est sur eux qu'il semble opportun d'attirer principalement l'attention. Entre autres critiques on a déploré l'exiguïté des nouveaux appartements de la Ville de Paris. Ils sont évidemment fort étroits. Mais on doit bien admettre que dans les conditions actuelles de la construction, conditions qui ne sont pas près de s'améliorer, la nécessité de ménager la surface se fait sentir en tout état de cause. Nous ne pouvons plus guère compter sur de vastes pièces. Le tout est de tirer un ingénieux parti de la place restreinte qui nous est octroyée en y casant des meubles peu encombrants mais se prêtant, sur un petit espace, au maximum d'usages. Ce sera d'ailleurs pour les locataires des appartements de l'avenir une raison parmi beaucoup d'autres de se meubler en moderne.

Et cela confère à l'essai de M. Léandre Vaillat une portée générale. L'un des ameublements a été compose par M. René Prou, l'autre, par M. Jallot. La disposition des pièces est la même de chaque côté. Une petite galerie donne accès, d'une part au service, d'autre part a une salle à manger et à un salon qui, réunis par une large baie, constituent un living-room assez spa- cieux pour les réunions de famille et la réception. Les chambres s'ouvrent au fond sur un prolongement de la galerie. 

Dans le living-room les décorateurs se sont attachés à grouper tous les accessoires de la vie en commun. Voyons d'abord ce qu'a fait M. Prou. L'ensemble offre une harmonie en rouge et vert dont les tons sans brutalité créent une atmosphère confortable. De l'acajou dans la salle à manger : des formes simples avec quelques motifs sculptés dans l'épaisseur du bois pour tout décor, une table octogonale environnée de fauteuils, un buffet dressoir sur les tablettes duquel des vases en faïence craquelée mettent leur note claire, une des- serte et, devant la fenêtre, entre deux sièges bas, un guéridon aux pieds courts où l'on posera les tasses de café, les liqueurs ou les cendriers pour les causeries après le repas. Dans le Salon, du noyer enrichi de sycomore : un meuble à T. S. F., une longue bibliothèque vitrine, peu élevée, laissant les objets à. portée de la main, un canapé sous un miroir rond, des fauteuils profonds autour dune table à thé. Rien ne manque, comme on le voit, bien que la place soit comptée. Pourtant les espaces libres ne font point défaut. On peut aller et venir avec aisance, grâce à la juste proportion de chaque objet dont tous les éléments sont soigneusement calculés.

La chambre des parents, la chambre du jeune homme, encore que réalisées dans le même esprit, ne présentent point d'exceptionnelles trouvailles. Mais la chambre d'enfant est charmante, pratique, gaie, dans sa tonalité rose et blanche. Le lit, debout, s'inscrit dans une grande armoire qui reçoit toutes les commodités indispensables à la nursery. Une toilette, des sièges à la taille du bébé complètent l'ameublement où de spirituelles poupées de Mme Lazarski ajoutent leur fantaisie.

Il convient de noter aussi les appareils d'éclairage de M. Pcrzel, des plaques de verre dépoli, aux formes géométriques, montées dans du plomb ou dans du bois, qui répandent une lumière douce et, par leur simplicité, s'accordent fort bien avec l'ensemble.

M. Jallot, lui, ne s'est pas borné à utiliser rationnellement la place, il a réussi cette gageure d'agrandir certaines pièces; du moins en donne-t-il l'illusion. Ainsi la salle à manger en chêne clair, avec sa table rectangulaire, d'ailleurs importante, son buffet, sa desserte, le salon avec son divan flanqué de vitrines, sa bibliothèque et son secrétaire en merisier, un chef-d'oeuvre d'ingéniosité celui-là, dont les lianes renferment tout un jeu de tablettes et de tiroirs propre à réjouir la plus méthodique des maîtresses de maison; ainsi surtout la chambre de jeune fille où, pourtant, un canapé-lit qu'agrémente une jolie garniture de cretonne verte à ramages rouges et jaunes, encadré d'assez larges armoires, où une ample bibliothèque trouvent à se caser sans peine. Mais les meubles aux lignes toutes droites, dénués de tout ornement, aux bois de coloris neutre, jouent fort exactement, mais avec modestie, sans embarras, le rôle qui leur est dévolu. Ils n'en sont que plus précieux, aptes au reste, à rendre comme maître Jacques, les services les plus variés.

M. Jallot a pensé que les intellectuels auxquels ils étaient destinés aimaient quelque-fois la lecture. Partout où il a pu, il a ménagé des casiers pour loger des livres; jusque devant les fenêtres où des banquettes à la hauteur des croisées offrent leurs rayonnages aux bibliophiles éventuels; jusque dans l'antichambre qu'occupe, seul, un élégant petit meuble à rayons avec le porte-cannes et le porte-chapeaux en fer forgé.

Les tentures, bleue dans le living-room, bleue et rose dans la chambre de jeune fille, grise et rose dans la chambre des parents, font des harmonies qui s'accordent entre elles et que relèvent les tons francs des tapis aux dessins géométriques.

Il y a là des exemples fort attrayants d'ameublements pratiques. Point de superfluités : le strict nécessaire, plusieurs meubles en un seul. Cela fait penser un peu à l'aménagement d'une roulotte de luxe ou d'une cabine de paquebot, mais il faut bien nous habituer à vivre ainsi.

RENÉ CHAVANCE.