style reconstruction

style reconstruction (immediate post-war furniture) dans l'Appartement témoin Perret au Havre


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À LA FIN DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE, après l'Occupation, le Blitz, les bombardements, l’Europe compte des millions de sans-abri. Architectes et décorateurs affrontent le problème suivant : il faut impérativement produire en quantité, mais en réévaluant a minima moyens et besoins. Malgré les pénuries, les idées contemporaines s'introduisent pour la première fois dans tous les logements, où les habitants découvrent la notion de "confort moderne" au milieu de nouveaux espaces : salle de séjour, coin cuisine-laboratoire, chambre d'enfants... En matière de mobilier, le style reconstruction s’impose en Europe, en bois clair avec des lignes sobres, marquant une étape déterminante, singulière et méconnue, entre le petit artisanat d'avant-guerre et la production industrielle de masse qui va s'imposer à la fin des années 1950. Ce moment de notre histoire n'est qu'un instant dans le temps, dix petites années, mais il représente un basculement complet de notre sphère quotidienne dont les modèles passent du modernisme au consumérisme, de l'Art déco au Pop. Pendant ce temps, le lieu de travail et de production sort définitivement de l'atelier pour rentrer dans l'usine (avant de s'enfermer dans un bureau).

Pour comprendre cette transformation et l'inscrire dans notre histoire, il faut effectuer un changement de repère (cf. art utile // intentions) en cessant de penser en progressiste (ou en réactionnaire) et d'opposer tradition et modernité, comme l'ont fait des générations d'historiens d'art au XXème siècle. Il s'agit de réinterpréter les mouvements stylistiques en s’arrimant sur des rives non-linéaires.

Quel que soit la nature du regard porté, l'Art déco demeure un moment clef, celui où la modernité industrielle s'impose dans la tradition artisanale, tout d'abord par les lignes et les matières, chahutant en premier l'esthétique avant de renverser tout le système. D'étranges hybrides entre "art et industrie" surgissent ! Moins que l'avènement (revendiqué) de la modernité, c'est un nouveau lien qui se tisse entre deux domaines autrefois séparés, la création artistique et la production industrielle. Plus théorique qu'effective, cette union nouvelle ouvre de profondes interrogations culturelles : faut-il démarrer de la machine, suivant l'idéal productiviste, ou repartir de l'humain, comme semble l'assumer le projet Arts & Crafts, en revendiquant l'artisanat et le social ? Ces deux rives, d'abord distantes, se rapprochent lentement. Après 1945, elles finissent par se réunir en fusionnant toutes les oppositions, atelier et usine, droite et gauche, capitalisme et socialisme, unissant même science et art, objectif et subjectif, économique et utopique, individu et collectif, peut-être Atlantisme et Continentalisme... Il serait possible de creuser indéfiniment l'abolition de ces dichotomies, jusqu'à découvrir l'ouverture d'un dialogue (inédit depuis les Lumières) entre l'empirisme vernaculaire du quidam et l'universalisme conquérant de l'ingénieur...

Malheureusement, le fossé se rouvre rapidement pendant la Guerre froide, et les questions sur l'art et l'industrie, soulevées publiquement en 1913 par Van de Velde et Muthesius, sortent du monde réel pour retourner à la théorie en s'enfermant dans une petite sphère intellectuelle (voir Stéphane laurent // Olivier Morin)... Dans le monde consumériste, c'est à dire le monde actuel, il faut le dire : l'art est devenu un esclave au service du système de l'argent et de l'industrie. Le bonheur et l'humain sont loin, très loin. La création "utile" (que l'on nomme et revendique sous le nom de "design") se réduit à un emballage racoleur, ne servant qu'à cacher un produit opaque, sans plaisir, ni matière, ni qualité. Tout projet de société a disparu, on ne vend qu'un rêve individuel préfabriqué. Non, point de design, juste du packaging. Il est donc bon de revenir sur cet instant oublié, où il y régnait une sorte d'équilibre précaire entre le rêve collectif et la réalité individuelle.


Chronological Timeline of major design Movements (pars), by Charlotte & Peter Fiell, in Design of the 20th Century

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REGARD SUR LES "STYLES". Les historiens du design Charlotte et Peter Fiell, connus pour leurs travaux sur les revues de décoration (aux éditions Taschen), ont établi une Timeline pédagogique des mouvements artistiques du design au XXème siècle. En se concentrant sur la période 1920-1960, une césure apparaît nettement autour de la Seconde Guerre mondiale, entre l'Art déco et "l'Après-Guerre" (Post-War), montrant le passage des "styles" à dominantes artisanales, territoriales et européennes, aux "tendances" internationales, associées aux Etats-Unis et à une production de masse. Il convient de se concentrer sur ce basculement (stylistique autant qu'économique et géopolitique) en voyant notamment l'importance qu'il peut avoir en France, pays impliqué au premier plan, à la fois dans l'Art déco et dans la Reconstruction.

Il n'est plus possible de se contenter des interprétations passées, celles données par les historiens militants modernes, qui se situaient encore dans un progrès linéaire où le présent dépassait le passé, où l'innovation avait inévitablement plus de valeur que la tradition. Ce sont ces principes qui ont provoqué une distinction exagérée entre les "modernes" et les "décorateurs". Mais, dans les faits, en termes de diffusion et d'impact, la "modernité radicale" n'est pas si distante de "l'art déco".

L'analyse dans les détails des revues de décorations montrent plutôt trois courants, trois générations qui marquent une succession caractéristique de cette période. Entre 1930 et 1960, ils coexistent et se disputent : au départ, (1) Art déco et style 1940 qui visent le luxe français, son raffinement intellectuel, son souci d'innovation (parmi lesquels s'inscrivent les modernes, non moins élitistes) ; au centre, (2) Post-War ou Reconstruction qui tente moins d'innover que de démocratiser le "projet social" moderne inventé par William Morris ; à la fin, le (3) "style 1950" avec de jeunes et futurs "designers" qui, encouragés par l'industrie, retournent vers l'innovation formelle afin de séduire une classe moyenne aisée soucieuse de son image, oubliant le projet social pour ne conserver que l'effet esthétique et suivre les modes.... Nous devrions parler de "modernisme" sans modernité. Ici s'arrête cette histoire, l'industrie ayant fini de digérer l'art...


transition entre création artisanale et industrielle dans le mobilier au milieu du XXème s. : interactions idéologiques et stylistiques
(interprétation de P. Gencey, blog art utile, 2014)

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LES PRECURSEURS DU STYLE RECONSTRUCTION. Notons que la longue période de crise des années 1930 a déstabilisé en profondeur les premières certitudes des artistes décorateurs, qu'ils se revendiquent comme tels dans le luxe (Société des artistes décorateurs / SAD) ou dans l'opposition représentée par les groupes associés au Mouvement moderne (Union des artistes modernes / UAM), car la question centrale devient simplement la suivante : comment peut-on démocratiser le "confort", la "qualité", le "bonheur", sachant que l'industrie s'avère violente (économiquement, socialement) et l'artisanat peu efficace ? Personne n'avait raison, il faut tout réinventer.

C'est à cet instant qu’apparaît une "modernité sociale", annonciatrice de la Reconstruction, située entre Arts & Crafts et Modernist Movement : le plus célèbre représentant est le finlandais Alvar Aalto, mais il faut également identifier Gordon Russell au Royaume-Uni, Carl Malmsten et Elias Svedberg en Suède, René Gabriel en France. Plus individualistes que fonctionnalistes, plus subjectivistes qu'objectivistes, ils poursuivent une pensée humaniste prenant en compte les savoir-faire (des producteurs) et les habitudes (des utilisateurs).

Les précurseurs des années 1930 construisent un substrat pragmatique qui va, par la suite, donner le ton à la reconstruction européenne, imposant un "style" qui s'affirmera comme la nouveauté de la Libération. Derrière les disparités dénoncées ou les prétendues réconciliations entre "l'art et l'industrie" ou "le luxe et la série", les préférences des rédactions des revues de décoration sont nettes et permettent de distinguer les trois familles de concepteurs de meubles :

(1) artistes décorateurs dans les revues les plus conservatrices comme Mobilier et décoration ;
(2) créateurs de modèles défendus par les revues progressistes comme Décors d'aujourd'hui ;
(3) designers de meubles soutenus par la revue progressiste et sociale, Meubles et décors.

Quant aux revues les plus connues, plus particulièrement Maison française (et, d'une certaine manière, Art et décoration), elles se veulent plus neutres, sans militantisme revendiqué, et se contentent de relater les tendances en montrant -entre 1945 et 1955- le déclin des décorateurs, l'avènement des créateurs de série et la montée en puissance des futurs designers...



% de représentations dans les revues de décoration des ARTISTES DECORATEURS, CREATEURS DE SERIEDESIGNERS DE MEUBLES
 (analyse statistique de P. Gencey, blog art utile, 2014)


1) ART DECO - De 1919 à la crise des années 1930 : l'Art déco est aujourd'hui bien étudié (depuis son "invention" dans les années 1970). Connu, et reconnu, ce style naît un peu avant 1914 et s'épanouit en 1925 pour décliner dans les années 1930. En France, la majorité des décorateurs resteront dans un élitisme Art déco après la crise de 1929. Ce style se renouvelle, en s'assouplissant et en s'individualisant pour devenir le "style 1940" que l'on peut faire débuter au moment de l'Exposition de 1937 et que l'on voit s’éteindre au milieu des années 1950.

"Artistes décorateurs" dans la période 1945-1955 : majoritairement nés au XIXème siècle ou vers 1900, beaucoup sont autodidactes ou enfants d'artisans formés dans des ateliers après des études hors du domaine. Ils deviendront les "maîtres" des générations futures, une fois les institutions crées. Beaucoup s'impliquent ou poursuivent la tradition du luxe français instaurée pendant l'Exposition de 1925 avec des matériaux précieux, des décors, de la marqueterie, des références allant du XVIIIe siècle jusqu'au Mouvement moderne. Ils continuent leur travail sous l'Occupation et revendiquent le "somptuaire" pour défendre les savoir-faire et se protéger du chômage. Ils vantent alors une expression tardive de l'Art déco qui se rattache à un "baroquisme décoratif". Ils se rattachent au style 1940 : les adeptes sont membres -depuis l'avant-guerre - de la Société des artistes décorateurs et créateurs d'ensembles (SAD). Leur production est limitée car ils sont édités par de prestigieux ébénistes (pièces uniques ou quelques dizaines d'exemplaires) et s'intègre,t dans des ensembles coûteux faits sur-mesure. Leurs décors sont vendus dans des aménagements proposés par de célèbres ensembliers ou par les décorateurs eux-mêmes. Entre 1945 et 1950, les revues associées sont Mobilier - Décoration, Art et industrie, Ensembles mobiliers.

Principaux représentants en France : Royère (1902-1981), Leleu (1883-1961), Adnet (1900-1984), Old (1910-1991), Domin/Dominique (1883-1962), Guiguichon (1901-1985), Jallot (1900-1971), Tournus, Pré, Guéden, Arbus, Subes, Champion, Berthier, Spade. Cas particulier : Jean Royère (1902-1981) largement publié dans les articles des revues après le franchissement de l'année 1950.

2) RECONSTRUCTION entre 1945 et 1955 : comme il n'y a que très peu d'argent et de matière, que la main d'oeuvre et l'énergie sont coûteuses, la question en Europe reste celle des années 1930 : il faut faire économique... Le dépouillement n'est plus un style hygiéniste destiné à une élite cultivée mais se présente comme une nécessité pour optimiser la production en "grande série". Sans autre choix, il faut inventer un minimum, bricoler et se débrouiller. La production mécanisée passe alors de la théorie à la réalité : tout débute dans l'urgence puis se prolonge dans de petits ateliers avec des machines-outils assez simples. Cependant, si la machine s'impose dans la fabrication, l'homme s'affirme plus que jamais dans les dimensions, les assemblages, les finitions, la prise en compte des usages. C'est un minimum mais il s'affirme cossu. Le refus de l'inhumain conduit surtout à fuir partiellement la brutalité de l'abstraction. On recherche l'utilitaire.

"Créateurs de modèles" dans la période 1945-1955 : généralement nés entre 1900 et 1925, Parfois autodidactes, la plupart sont formés dans les écoles de décoration puis par de grands "maîtres". Beaucoup deviennent enseignants. Ils concrétisent les recherches théoriques menées par l'Union des artistes modernes (UAM) pour concevoir des objets sobres, fonctionnels et démocratiques avec des techniques productives efficaces, des matières simples et robustes. Utilisant souvent le chêne clair ciré, leur mobilier prône un "rationalisme utilitaire". Tout est ciblé sur l'économie du modèle, sa robustesse et son utilité. Un style "commun" est revendiqué par des décorateurs qui peuvent être membres de la SAD et/ou de l'UAM, puis de l'Association des Créateurs de modèles de série (ACMS). Ils visent une production en "grande série" (centaines ou milliers d'exemplaires) répondant à cette volonté d'unité de style - pour que le client puisse composer librement "son ensemble". Leurs meubles sont fabriqués dans des ateliers quasi-indutriels souvent dirigés par le créateur lui-même qui les présente dans les salons, grands magasins et boutiques. De 1948 à 1954, les revues associées sont Meubles et décors, Maison française, Art et décoration.

Les 10 "-ions" : Il faut identifier les points communs dans les parcours des créateurs de cette période. Résumons-les en dix étapes, en dix "-ions" : [1] une " génération ", née vers 1900-1910 dans les "classes moyennes" de Province qui constitueront par la suite leur clientèle-cible (ce qui leur vaut un peu de mépris de la part de la "bonne société" qui se plaît à créer, elle aussi, pour ses semblables) ; [2] une " formation", de techniciens mettant les mains dans le cambouis, avec une attirance pour l’artisanat traditionnel, ancien ou rustique ; [3] une " émancipation ", disons un esprit d'indépendance et d'entreprise frustré par la crise des années 1930 ou l'Occupation ; [4] une " installation ", peu avant, au début, ou immédiatement après l'Occupation ; [5] à la fin des années 1940, une " transition ", plus ou moins assumée vers le statut d'entrepreneur, caché sous un nom de marque (à défaut du soutien des industries en place) ; [6] une " modernisation ", d'abord hésitante, neutre ou néo-classique, parfois complétée de petits décors artisanaux ; [7] une " expansion ",  vers 1950 avec une simplification des formes, mais aussi un attachement au bois comme matériau artisanal et/ou social ; [8] une " radicalisation ", progressive, avec une créativité technique mieux assumée associée à un modernisme ouvert, à la fois pratique et artistique ; [9] il faudrait ajouter une " financiarisation ", suggérant une certaine flexibilité dans les investissements, grâce à un potentiel de croissance remarquable, qui s'associe à un impératif social... les deux objectifs étant appuyé politiquement... C'est une autre histoire, mais c'est elle qui va produire [10] une " extinction ", soit la fin de l'aventure quand le soutien politique se relâche et que les enseignes internationales absorbent les marchés dans les années 1960...

Principaux représentants en France : Gascoin, Caillette, Hauville, Landault, Dumond, Seigneur, Perriand, Gabriel, Perreau, Renou et Génisset, Mortier, Meyer, Guénot, Hitier, Sognot, Gautier, Seigneur, Martin, Saint-Sabin, Flachet, Durussel. Cas particulier : Jacques Hitier qui s'associe dès 1948 à l'industriel Tubauto et annonce les "designers".

3) STYLE 1950 - de 1955/58 au début des années 1970 : seule l'Europe du nord prolonge la démarche de reconstruction dans une qualité qui fonde désormais son identité. L'Europe de l'Est fait de la "modernité sociale" une parodie sans âme ni qualité. À l'Ouest, alors que s'annoncent les Golden 60's et s'impose l'American Way of Life, l'esthétique américaine représente un symbole de liberté (facilement identifiable puisqu'elle s'est réappropriée l'abstraction européenne du Bauhaus, du futurisme et de l’Expressionnisme). Dans le mobilier français, l'invasion du "style américain" creuse une frontière entre un design pour les élites et un autre pour les masses, entre la villa moderniste et le logement social, entre le fauteuil Knoll en métal et la frêle chaise "norme française" en bois, entre la grosse américaine et la petite Citroën, entre Le Havre et Royan. Tristement, le style Reconstruction sombre dans la réputation du social, du bas-de-gamme... Ce n'est plus un "luxe pour tous" mais un un "minimum pour pauvres". Face aux "petits" condamnés à la modestie, les "grands" renouent avec l'ornement - même si le signe ostentatoire n'est plus le décor ancien mais la ligne moderne, l'abondance étant remplacées par le minimalisme chic. Depuis, pour impressionner les pauvres, on préfère la moderne froideur du réfrigérateur à la lourdeur traditionnelle d'un intérieur bourgeois !

"designers de meubles" dans la période 1945-1955 : nés dans les années 1920, la plupart sortent majors des grandes écoles de décoration et sont accueillis dans les ateliers des créateurs de modèles - ils sont fréquemment médiatisés. Ils débutent dans le style Reconstruction puis s'en éloignent pour renouer avec l'esthétique mécanisante et abstraite du Bauhaus qu'ils redécouvrent dans le "style américain". Ils cherchent une performance formelle avec des matériaux nouveaux et originaux, impactant visuellement et figurant aux yeux des clients l'idée d'une modernité chic. Bien que fonctionnels, leurs meubles s'apparentent à une "abstraction géométrique". Ils inventent le style 1950 avec une très forte diversité de formes et de matières, seule l'originalité est revendiquée et jamais plus un style commun ou un idéal social. Les designers sont portés par d'importantes marques internationales (Thonet, Knoll, Steiner, Airborne, etc.) qui les éditent en très grande série (dizaines de milliers d'exemplaires). Leurs meubles sont disponibles à l'achat dans des boutiques allant des grands magasins (Lévitan, Crozatier, etc.) aux galeries de luxe (MAI, Simon, etc.).Ils se rattachent à l'esthétique industrielle qui marque l'avènement de la société de consommation et s'imposent dans toutes les revues de décoration à partir de 1955-1958.

Principaux représentants en France : Richard, Guariche, Picard, Monpoix, Guermonprez, Motte, "ARP", Paulin, Matégot, Vassal, Dangles et Defrance, Gaillard, Pons, Baillon, Paolozzi. Cas particuliers : Guermonprez et Paolozzi qui restent longtemps dans les lignes esthétiques du meuble reconstruction mais en poussant vers un formalisme extrême.