dimanche 11 novembre 2012

Marcel Gascoin // interview 1963

Marcel Gascoin en 1962, revue Arts Ménagers n°147, p.142

La Revue de l'ameublement publie dans les années 1960 une série d'interviews des grands décorateurs par Pascal Renous - une très importante ressource pour tous les biographes. On peut lire sur ce blog celle de Jacques Hitier (Jacques Hitier // interview 1964). Maintenant voici celle de Marcel Gascoin faite en 1963. Notons que le personnage est relativement invisible derrière son oeuvre, ses photographies publiées sont rares et ses propos se formulent comme des aphorismes - économie des mots bien dans le goût du milieu du 20ème siècle. Pierre Paulin le décrit comme un cauchois au regard malin, et l'un de ses anciens élèves le présente comme une personnalité simple : "Un petit monsieur, discret, poli, sérieux. Toujours bien mis" (témoignage). Gascoin, trop longtemps oublié, peut-être trop discret, comme ses meubles...

The Revue de l'ameublement publishes in the 1960s a series of interviews with leading designers - a resource for biographers. You can read in this blog Jacques Hitier interviews (Jacques Hitier / / interview 1964). Now here is one of Marcel Gascoin, in 1962. Note that his character is relatively invisible behind his work, portraits are rare and remarks published are formulated as aphorisms - much in the style of mid-century: an economy in words. Pierre Paulin described as a norman under evil, and one of his former students presents as a single character: "A little gentleman, discreet, polite, serious. Always well dressed". Gascoin, too long forgotten, perhaps too quiet, like his furniture ...


Pascal Renous, "Marcel Gascoin", Revue de l'ameublement, février 1963

Rien ne ressemble moins à l'idée conventionnelle que l'on pourrait se faire du bureau d'un décorateur-ensemblier que la pièce où me reçoit Marcel Gascoin. Toute en longueur et de dimensions assez réduites, elle prend jour sur la rue de Varenne par deux fenêtres hautes, d'où l'on découvre la perspective du boulevard Raspail. Devant chacune d'elles, une table à dessin. Une étagère basse prise entre deux classeurs métalliques tient lieu de table de travail : "ll y a la paperasse, les comptes - me dira tout à l'heure Marcel Gascoin, non sans une certaine répugnance -, il faut bien les faire". Dans ce bureau d'études, somme toute assez impersonnel, seuls deux sièges "en forme" signés Gascoin portent la marque de l'occupant. Encore doivent-ils être réservés aux visiteurs, car je doute fort que leur créateur s'y asseye souvent lui-même. Durant toute notre conversation, il se tiendra debout, tantôt marchant de long en large, tantôt prenant appui de la moitié du corps sur son tabouret à dessin. Il semble que la parole, chez lui, se nourrisse de mouvement réfléchi, qu'elle ait son origine et se prolonge dans des gestes nécessaires, mesurés, accordés de l'intérieur au cheminement de la pensée. Marcel Gascoin est tout le contraire d'un sédentaire.

M. G. - Je vis en camp volant permanent. Mes collaborateurs ont un jour voulu me faire plaisir en m'aménageant un bureau. Eh bien, ce bureau, je ne l'ai jamais occupé. Il n'est d'ailleurs pas terminé. Pas plus que n'est achevée l'installation de ma maison de campagne...

- Il est des vocations qui perpétuent une tradition de famille. Il en est d'autres qui s'éveillent de façon tardive, par l'effet des circonstances, au contact de certains événements ou sous l'influence d'une intervention extérieure. Celle de Marcel Gascoin est d'une autre nature.

M. G. - Sans doute allez-vous sourire si je vous avoue que, né Havrais, ce sont mes premiers compagnons, les bateaux, qui m'ont révélé le sens de l'aménagement et de l'organisation d'une maison, laquelle a pourtant les pieds bien sur la terre ! En effet, fils et petit-fils de marins, vivant à la mer, j'ai été tout jeune émerveillé par les cabines, les chambres de cartes, l'agencement du moindre objet dans la place la plus restreinte. Je revois encore les tiroirs-commodes sous les couchettes, la vaisselle accrochée au plafond de la cambuse, et les casiers où tout navigateur enferme son univers personnel pour vivre, de longs mois durant, dans un espace de quelques parcimonieux mètres carrés...

- Il est assez curieux de constater que les mêmes causes produisent parfois les mêmes effets. Un autre décorateur, votre aîné, Louis Sognot, dans une interview recueillie en 1960 par Pierre Voisin pour la Revue de l'Ameublement, n'avait-il pas déclaré avoir acquis certaines de ses préoccupations d'ordre " fonctionnel " à la suite d'études de mobiliers de paquebots une raison de plus de proclamer ce qu'il appelle " l'esprit nouveau " ?

M. G. - C'est qu'ils sont un modèle d'utilisation rationnelle optimale de l'espace au service de l'homme... Ajoutez à mes incursions à bord des contacts avec des amis dont les familles étaient "dans la menuiserie", contacts qui ont contribué à me donner l'amour du bois, une espèce d'amour chaleureux, attendri, presque sensuel, pour toutes ces sortes de bois qui étaient déchargés chaque jour sur les quais du Havre, et apportaient avec eux le parfum de l'Aventure, avec un grand A.

- Et cette Aventure, que vous auriez pu, que vous auriez dû, par atavisme, aller chercher au loin, sur les océans, c'est à Paris que avez choisi de la vivre ?

M. G. - Je suis en effet "monté" à Paris, pour y faire mon apprentissage, et y tenter ma chance, comme tout provincial qui se respecte. A Paris, j'arrivais riche de mon expérience maritime, mais ignorant tout de ce monde neuf et inconnu...

- Et quelle v a été votre formation ?

M. G. - Elle a été de deux sortes. D'une part, une formation pratique de menuiserie-ébénisterie, dans une école professionnelle [Marcel Gascoin // études havraises]. Et d'autre part, les cours d'architecture aux Arts Décoratifs. J'ai également suivi certains cours aux Arts-et-Métiers. Mais apprendre n'est pas tout. ll me fallait... vivre, c'est-à-dire assurer ma subsistance. J'ai donc été dessinateur d'agencements de bateaux et de magasins. Un emploi fort intéressant, qui me conduisait successivement chez le pharmacien, le chemisier, le marchand de chaussures, etc. avec, dans chaque cas, de nouvelles difficultés à vaincre, de nouvelles solutions à trouver. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'une boutique, si grande soit-elle, est toujours trop petite pour contenir tout ce qui doit y être exposé et vendu. Et puis enfin, il y avait mes loisirs. Ils étaient déjà "dirigés". Toujours dans le même sens. Je veux dire toujours vers les mêmes domaines : du Faubourg Saint-Antoine au Boulevard Magenta, des salons et des expositions aux vitrines de décorateurs. Que de surprises, de méditations. Que de points d'interrogation aussi ! Par exemple, devant ces meubles d'époques révolues, qui avaient si peu de correspondances avec les nécessités quotidiennes, où tout était sacrifié à l'aspect extérieur au détriment de l'utilisation intérieure : on ouvrait une porte, et derrière cette porte il y avait une étagère fixe, toujours la même, quelles que fussent les dimensions du meuble et l'encombrement de l'objet à y ranger. Ou encore devant certains autres meubles qui n'avaient de " moderne " que le nom. Je pressentais que le moment était venu, pour le décorateur, de faire peau neuve, d'assumer un rôle différent, des fonctions nouvelles. Mon expérience des bateaux du Havre, celle de mes boutiques de Paris se rejoignaient. Elles s’inscrivaient comme en filigrane dans cette prise de conscience. Les théories alors en honneur voulaient que le contenu fut délibérément, systématiquement subordonné au contenant. ll-fallait au contraire "penser l'intérieur" d'abord, en d'autres termes adapter le contenant au contenu. ll en découlerait un ordre raisonné, une économie de temps et de peine, et en définitive l'esthétique elle-même y gagnerait, étant à base de sensibilité contrôlée.

- A l'époque, ces conceptions étaient tout à fait révolutionnaires. Certes le style "Arts Déco " de 1925 constituait déjà un progrès par rapport au " Modern'style " de 1900. Toutefois le point de vue "fonctionnel " - car c'est bien cela que vous venez de définir - était encore loin d'avoir acquis droit de cité. Ces idées nouvelles ont-elles éveillé un écho favorable autour de vous ?

M. G. - Je n'étais certainement pas le seul à penser de la sorte, mais il est également certain que, dans la profession elle-même... Je vais plutôt vous rapporter une anecdote. Je cherchais du travail. L'on m'avait nanti d'une recommandation pour un certain Monsieur X qui régnait alors au Faubourg de façon spectaculaire. Il était le fournisseur attitré des dernières cours royales d'Europe. Chez lui, ce n'était que galbes, dorures, marbres, acajous, etc. Vous voyez le genre. Je lui rendis donc visite, un dossier sous le bras, et certaines de mes idées déjà bien arrêtées dans ma tête. Bien entendu, après avoir jeté un coup d'œil sur mes études et mes croquis, il m'éconduisit. Il en riait presque : " Vous comprenez, jeune homme, tout cela n'est pas très sérieux, et surtout ne répond absolument pas, ni à ce que nous faisons, ni à ce que notre clientèle attend de nous. Au demeurant, je vois mal où vous voulez en venir... " Ceci se passait aux environs de 1930.

- J'imagine assez bien ce que vous avez pu répondre à ce Monsieur X. Et en dehors de la profession ?

M. G. - J'ai eu la chance de faire très tôt partie de l'Union des Artistes Modernes, ce mouvement fondé en 1929 et dont René Herbst fut le premier président. J'avais rencontré fortuitement Léandre Vaillat, critique d'art et de danse. Celui-ci avait manifesté de l'intérêt pour ce que je faisais, et il m'avait conseillé d'aller voir, de sa part, l'architecte Mallet-Stevens, qui avait succédé à Herbst à la présidence de l'U.A.M. Je n'avais encore aucune réalisation à mon actif, seulement des projets. Je fus néanmoins admis dans ce groupe où je me trouvais en rapport avec de grands ainés comme Pierre Chareau, Maurice Dufrêne, Francis Jourdain, René Gabriel, pour n'en citer que quelques-uns. Ce fut le début de relations suivies, extrêmement profitables, avec le milieu des architectes. Plus tard, immédiatement après la guerre, j'eus des contacts étroits et amicaux avec d'autres architectes, tels que Claudius-Petit, Beaudoin, Lods, etc. J'aurai l'occasion de vous parler des conséquences qu'ont eues, sur l'avenir et l'évolution du meuble, les nouvelles conceptions de construction. Pour en revenir à l'U.A.M. c'est dans le cadre d'une manifestation organisée par cette association que j'exposai pour la première fois : un siège métallique souple. L'année suivante, je présentai au Salon d'Automne un appartement d'étudiant.

- Vos idées de rangement s'étaient donc déjà précisées entre-temps ?

M. G. - Oui, et pour pouvoir les mettre en œuvre, je me suis installé à mon compte. C'était au moment de la crise de 1932-33. Inutile de vous dire ce que cela a représenté de "vache enragée". C'est à cette époque que j'ai pris connaissance pour la première fois des écrits de de Madame Paulette Bernège, conseillère ménagère, qui ont eu sur moi une grande influence Quelques années plus tard, en 1938, j'exposais au Salon des Arts Ménagers mon premier meuble de rangement.

- Cela nous amène aux années de guerre et d'occupation...

M.- G. - Je les ai passées à la campagne, dans le Midi, où je m'étais replié par la force (les choses. Quelques travaux des champs, les vendanges, l'électrification des campagnes, s'ils absorbaient un peu de mon temps, me laissaient en revanche tout loisir de penser. En fait, j'abordais là une période nouvelle que je qualifierais aujourd'hui d'inventaire et d'analyse. Pendant de longs mois, j'allais étudier, en profondeur et dans le détail, ce que pourrait être demain le foyer moderne.

- En quelque sorte, ça a été le temps de la planche à dessin, des crayons, du compas et de l'équerre...

M.- G. - Vous n'y êtes pas du tout ! Après avoir mesuré une infinie variété d'objets les plus usuels, depuis la bouteille jusqu'à la serviette-éponge, je commençais à élaborer, au fusain, sur le mur blanchi d'un grenier, mes futurs rangements, des meubles ou pas un pouce ne serait perdu. C'est ainsi que je préparais les éléments d'une collection qui allait devenir en 1945, à la Libération, la première cuisine Coméra d'une part et d'autre part une série de meubles "fonctionnels" dont les normes nouvelles s'adapteraient exactement aux dimensions des futurs appartements. La Reconstruction, en effet, s'était mise à l'ouvrage. Elle imposait des surfaces plus réduites, alors que les familles avaient déjà tendance à s'accroitre. Il s'agissait de concilier au maximum confort et espace vital, partant de donner au rangement sous toutes ses formes une place prépondérante. C'était apporter de l'eau à mon moulin... Plus que jamais, la concentration des volumes et leur efficacité prenaient un caractère impératif. En 1947, le Grand Palais ouvrait ses portes à l'Exposition de la Reconstruction et de l’urbanisme. J'y assurais, en qualité d'architecte de présentation et de coordinateur, la présentation de dix appartements, prototypes montés de toutes pièces pour la circonstance. Deux avaient été meublés par mes soins, les autres sous ma direction. C'est alors que j'ai commencé à collaborer avec des assistantes sociales, des aides familiales, des conseillères en éducation ménagère. Elles m'ont été fort utiles en ce sens qu'elles connaissaient mieux que quiconque les besoins de la famille à ses différents stades et, par voie de conséquence, les problèmes qui se posaient en matière d'habitat. Dans ce même ordre d'idées, M. Paul Breton, fondateur et Commissaire Général du Salon des Arts Ménagers, avec qui je me suis très vite découvert des affinités profondes, nous a été d'une aide précieuse : lui aussi croyait à l'organisation du foyer, comme étant un élément déterminant de la vie sociale, et a la nécessité de l'adapter aux conditions économiques de l'heure. Deux ans plus tard, la Caisse d'Allocations Familiales de la Région Parisienne me confia l’installation et la décoration d'un appartement pour une famille de cinq personnes, qui fut présente aux Arts Ménagers sous la dénomination de "Logis 49". Longuement méditée, cette exposition fut ultérieurement plébiscitée après un sondage sévère dans les milieux d'utilisateurs les plus divers. De nombreux jeunes décorateurs étaient alors venus vers moi, et c'est cette année-là, en 1949, que fut concrétisé, si je puis m'exprimer ainsi, et commercialisé le "rangement Gascoin". La suite, vous la connaissez...

- A plusieurs reprises déjà, le mot "fonctionnel" est revenu dans nos propos...

M. G. - Je vous ferai remarquer que vous avez été le premier à l’employer !

- C'est juste. Et pourtant c'est un mot que je n'aime pas tellement en tant que vocable. Mais je n'en vois guère d'autre pour désigner les concepts qu'il recouvre. Ne craignez-vous pas que ces concepts, poussés jusqu'à leurs conséquences extrêmes, n'aboutissent en matière d'habitat à une dépersonnalisation - encore un terme barbare ! - du cadre de la vie quotidienne ? Ne craignez-vous pas que, tout en assurant un confort et un service accrus au foyer de l'homme, ils ne finissent par ôter à celui-ci jusqu'au goût d'y vivre ? Ne craignez-vous pas enfin que la notion de "meuble-fonction" n'entraîne en fin de compte la disparition pure et simple du "meuble-objet".

M. G. - Vous me posez là plusieurs questions en une. Tout d'abord, je suis tout à fait d'accord avec vous que le cadre de notre vie, autant que le reflet d'un mode d'existence, doit être celui-ci de l'esprit et du coeur. Faute de quoi, ce serait un cadre sans âme. Maisla recherche du décor ne fait pas aller à l'encontre de la recherche des commodités, pas‘ plus d’ailleurs que le souci du confort matériel ne doit l'emporter sur le souci de l'esthétique. Satisfaire l’un en répondant aux voeux de l'autre, c'est à quoi nous devons précisément nous attacher. Voyez-vous, ce qu'il faut condamner en l'occurrence, c'est l'esprit de système, ce sont les excès de l'esprit de système. Or notre époque est une époque à système. La fantaisie première servie voilà la règle. De nos jours, la décoration pêche trop souvent par manque de fantaisie. Prenons, si vous le voulez, l'exemple du rangement, puisqu’aussi bien, il représente un cas-limite. Eh bien, pour reprendre votre opposition de termes de tout à l'heure, nous sommes amenés au "rangement-présence" - plutôt que "rangement-objet" - après le " rangement-fonction" ou plutôt à une conjugaison des deux qui ne nuise à aucun. Deux formules peuvent être envisagées, suivant la place disponible, avec toutes les possibilités d'interpénétrations et de prolongements : le rangement qui s'affirme, et le rangement qui s'efface...

- C’est-à-dire ?

M. G. - Le rangement s'affirme, soit par des meubles, soit par des équipements muraux, mariant intelligemment les notions fonctionnelles à une esthétique donnée : recherche des proportions, équilibre des "vides" et des "pleins", accord des matières, des couleurs, raffinement du détail, la conception laissant libre cours au luxueux comme au simple, au sobre comme au compliqué. Au contraire, le rangement s'efface avec les équipements incorporés, de série, normalisés, adaptes aux besoins de l'individu, et laissant toute son autonomie à la façade. Mais dans ce cas, il constitue un enrichissement, par le bois, de la surface murale. Il permet en outre à chacun de choisir son propre décor.

- Et le meuble proprement dit ?

M. G. - Ce que je viens de dire du rangement me parait valable pour tous les meubles. Le meuble n'est pas une fin en soi. Il est un des éléments du puzzle qu'est en réalité un appartement. ll est nécessaire, mais il n'est pas suffisant. Il doit s'intégrer dans un contexte dont il est tributaire, mais dont il est susceptible, réciproquement, de modifier les rapports en l'enrichissant par sa présence.

- Quel vous paraît devoir être, dans ces conditions, le rôle du décorateur-ensemblier ?

M. G. - Personnellement, je me considère comme un décorateur libéral. Le "style moderne", c'est des mots. Il y a une seule réalité, qui est le cadre de notre vie. Et cela, c'est affaire personnelle. Le rôle du décorateur n'est pas d'imposer ses vues ; cela reviendrait à faire vivre les gens en "meublé", fût-ce un meublé de grand standing, et d'un goût parfait. Un peu comme un médecin, le décorateur se trouve chaque fois en présence d'un cas. Le cas, c'est la conjonction "appartement plus occupant". L'appartement est défini par sa distribution et par les éléments de son confort. L'occupant l'est par la composition de sa famille, et par sa qualification, professionnelle et sociale. C'est seulement après qu'il aura analysé ces données préalables que le décorateur pourra intervenir utilement. Il s'attachera alors à construire un "squelette" harmonieux, ou si vous préférez, une "mécanique" qui fonctionne bien. En d'autres termes, il utilisera au mieux l'espace imparti. Mais il laissera le plus possible à l'occupant le soin de personnaliser lui-même son décor. Bien sûr, il sera de son devoir de lui éviter certaines erreurs, voire même de les lui interdire, si celles-ci lui paraissent de nature à attenter à la seule grande loi impérative en la matière, la loi des proportions.

- Il s'agit donc d'une collaboration directe, effective, entre le décorateur et l'occupant...

M. G. - Il ne saurait en être autrement.

- Cela, c'est dans le cas d'un appartement existant. Mais dans celui d'un immeuble projeté ?

M. G. - ll serait évidemment souhaitable qu'une collaboration analogue s'étabIisse entre l'architecte et le décorateur. hlous n'en sommes malheureusement pas encore là... Je suis d'autant plus a l'aise pour le dire que j'ai moi-même retiré un enrichissement personnel de mes relations avec les architectes. Mais il faudra pourtant bien y arriver.

- En conclusion, vous estimez que l'avenir appartient au décor ?

M. G. - Dans un certain sens, oui. Dans la mesure où le décor est intégré, et non pas seulement juxtaposé. à l'habitat. De plus en plus, la construction tend vers un extrême dépouillement. Cela tient à des raisons d'économie, cela tient aussi aux nouvelles techniques, à l'emploi de nouveaux matériaux... ll appartient au décor d'animer les surfaces, de faire vivre les volumes. Le décor peut également permettre de satisfaire au désir de changement.

- Un de mes amis me disait récemment, le plus sérieusement du monde, que l'on devrait pouvoir arriver à changer de mobilier de la même façon qu'on change de voiture. Croyez-vous que cela soit vraiment possible ?

M. G. - Je le crois en effet. J'ai d'ailleurs moi-même certaines idées bien précises à ce sujet... mais ce serait prématuré oue de vous en parler aujourd'hui.

Au moment de prendre congé de lui, Marcel Gascoin me montre des maquettes d'installations en cours d'études. Pour chacune d'elles, des personnages découpés - un couple avec un enfant - donnent l'échelle.

M. G. Nous ne faisons jamais de perspectives cavalières. Ce sont des trompe-l'oeil... Seule une maquette rend compte de la vérité des surfaces et des volumes.

Un silence. Et puis :

- Vous savez, nous travaillons comme... un plombier. Un plombier qui serait un peu fleur bleue.

Marcel Gascoin : la plus grande liberté au service de la plus grande rigueur...ou inversement.