mercredi 30 juin 2021

René-Jean Caillette // Table à système

 




Publicité publiée dans Meubles et décors, novembre-décembre 1951

 

Merci à Paul Cordina, auteur de plusieurs ouvrages sur l'e-marketing et expert en art contemporain, qui a déniché une petite table et offert à l'Art utile quelques belles images. Voici l'un de ces meubles qui témoignent des pratiques émergentes du design en France, c'est-à-dire de la capacité à inventer des formes et des usages correspondant à une "société donnée". Le sujet est celui-ci : est-ce du style reconstruction ou du design reconstruction ? Le style se réduirait à une mode limitée dans une époque, le design prétend faire beaucoup mieux. Malheureusement, les théoriciens contemporains sont perdus au milieu d'un épais brouillard. Citons, pour dissiper les brumes, un bon vieux texte d'Etienne Souriau, avec son écriture fluide et amusante. Lui, il ne parle pas de design, mais d'art industriel (restons français) et pose une affirmation toute simple : 'L'art, dans une société donnée, c'est l'ensemble des travaux qui visent a satisfaire les besoins esthétiques de cette société. Cette nouvelle définition a deux avantages : d'abord elle marque le sérieux et l'utilité sociale de l'art (contrairement au préjugé absurde si répandu parmi les sociologues, qui y voit un simple divertissement) ; ensuite, elle rappelle à l'artiste lui-même qu'il a une vocation sociale, et son activité un but exigible" (dans "l'esthétique et l'artiste contemporain", 1968). Et cet art, après-guerre, est exactement celui que cherchent à s'approprier à la fois les artistes et les industriels afin de diffuser en masse des objets simples et utiles auprès des nouvelles classes moyennes, assoiffées de confort. D'aucun voudrait poser ainsi la question : l'initiative vient-elle des artistes ou des industries ? Les deux, mon capitaine. Oublions la dichotomie facile. Une "systémique" se forme dans une convergence nouvelle englobant des capacités et des attentes nées dans les tragiques impératifs de l'urgence. C'est une origine oubliée. 

Voici l'enjeu que résume avec discrétion cette petite table présentée à la fin de l'année 1951 : il s'agit d'un "guéridon" transformable avec plateau pouvant se lever et se déplier en portefeuille, atteignant la hauteur et le format convenant au "bridge" ou au "repas". Le système est particulièrement élégant, très astucieux : le plateau monte le long de rainures, puis il pivote pour se caler sur les montants latéraux. Le modèle a été dessiné par René-Jean Caillette, un an seulement après sa rencontre avec l'industriel Georges Charron dans le salon des arts ménagers où il venait d'être introduit par Marcel Gascoin. Caillette est entré dans le cercle Gascoin, et l'on remarque d'ailleurs dans la publicité ci-dessus un fauteuil utilisant les suspensions Free-Span (ancêtre du F.S. 105), brevet qui est alors exploité par Gascoin en France et qu'utilise un jeune de son atelier, Pierre Guariche, exactement à la même date (suspensions Free-Span // confort et légèreté). C'est encore un tout petit monde le "design" dans l'ameublement, une quinzaine de noms au grand maximum, probablement une centaine d'œuvres accessibles, guère plus. Rappelons que René-Jean Caillette présentait l'année précédente, dans le même salon, les quelques éléments qu'il avait créés pour le groupe Saint-Honoré (Groupe Saint-Honoré // Caillette & Cie) et il devait certainement confier ses plans à des artisans du faubourg St-Antoine. C'est alors qu'il rencontre le célèbre industriel Charron, directeur de la "Manufacture du meuble de France" - nom inspiré de la très officielle Commission du meuble de France qui avait fait pschitt à deux occasions, en 1945 et en 1947. L'histoire est donc celle d'une rencontre entre deux personnes qui se recherchaient, réciproquement. 

Enfin, pour en revenir à ces premiers meubles de Caillette édités par Charron, le guéridon accompagnait des lits pliants escamotables et nous découvrons dans cet ensemble une forte proximité avec celui imaginé par René Gabriel en 1950 (cf. monographie Norma, p.283), quelques mois avant son décès, toujours au salon des arts ménagers. On y trouvait la même composition pratique : la table de chevet à système y est encore plus simple, les lits reprennent les modèles pliants du "mobilier de dépannage" ; il s'agit des lits juxtaposables et même superposables qui ont été présentés au Havre dans une exposition sur l'urgence en 2012 (Habitat d'urgence // exposition), avec un système pratique breveté en 1941 (INPI FR 867231 de Santiago Girard) rapidement exploité par René Gabriel sous la marque Athéna. Cette simplicité indissociable de l'urgence est encore proche du pragmatisme de la "chambrée" des militaires, mais elle n'est plus aussi facilement décryptable chez Caillette malgré une indéniable parenté d'usage et de forme. Le système pliant des pieds est de sa propre invention, comme pour la table. Il ne s'agit pas non-plus d'une citation stylistique, comme pourrait le laisser accroire les piétements dépassant le plateau pour se transformer en anses à des fins de préhension : c'est en effet un geste moderne venu du Bauhaus, utilisé dans les tables basses et les chaises, largement exploité par Gabriel dans ses meubles en métal ou en bois... Toutefois, ici, les anses prennent sens et deviennent pleinement utiles dans la transformation du meuble. Non, cette esthétique des lignes unifiées ne se limite pas à une réinvention nécessaire pour marquer la rupture avec les discontinuités autrement baroques d'un mobilier encore gavé de décorations, telle que l'imposait le style 1940. L'utile arrive maintenant de partout, justifie tout, il déborde au sens propre. D'autre part, Caillette ajoute une réponse aux exigences qualitatives d'une clientèle qui choisit avant d'acquérir, ce que ne faisaient pas les bénéficiaires des meubles d'urgence. Ici, les bois sont légèrement plus épais, les formes plus généreuses, les découpes un petit peu plus nombreuses et subtiles. Tout ceci était nécessaire pour séduire. La simplicité du design s'affirme ainsi à la manière d'un style. La transformation est encore discrète, mais le monde commence déjà à changer. L'abondance approche très lentement, elle n'a pas encore fait totalement disparaître ses origines. Le tournant Pop s'en chargera, laissant éclater un tonnerre de formes et de couleurs qui balaiera les dernières traces des temps sombres.

Ci-après, quelques images dans les détails de la table à système acquise par Paul Cordina.






Ajout du 3 juillet 2021 : la galerie de Philippe Valentin présente justement cette table dans son exposition "Congés payés"
https://www.galeriechezvalentin.com/