mardi 4 mai 2021

René Gabriel // Fauteuil Morris



Une fois encore, je laisse la parole, car l'histoire est riche, émouvante, digne d'être partagée.

" Nous avons acheté une ancienne et grande maison à rénover dans un petit village de Bourgogne. Elle avait été  habitée au début du siècle dernier par une famille de la petite bourgeoisie qui possédait plusieurs propriétés et appartements un peu partout en France, dont quelques-uns sur Paris. Après le décès du propriétaire durant la Seconde Guerre mondiale, la maison est devenue un lieu de vacances dans laquelle les membres de la famille venaient se reposer pendant l'été. Nous en arrivons donc à la petite histoire de ces meubles acquis pour aménager de manière plus ou moins pratique cette maison. C'était une famille très instruite, qui aimait l'art, les livres, le "stylisme", la mode, les voyages, et qui avait également les moyens de se faire plaisir. 

" Quand nous avons visité la maison, juste avant de l'acquérir, les nombreux meubles et affaires de plusieurs générations étaient encore présents. En effet, le propriétaire actuel ne souhaitait pas les récupérer. Il a juste conservé quelques objets sentimentaux. Ses enfants n'étant intéressés ni par la maison, ni par son contenu, il ne savait pas comment s'en débarrasser. Comme nous voulions remettre des meubles anciens une fois les travaux terminés, cela lui faisait plaisir de nous les donner et de voir revivre ainsi ses souvenirs familiaux. Ce sont des meubles que nous avions jugé sans valeur, perdus au milieu d'une grange parmi des objets de tout genre, dont un grand nombre étaient moisis à cause des années passées dans l'humidité.

"Je ne sais même pas comment ce fauteuil a pu rester relativement bien conservé. Nous hésitions à le mettre au feu ! Heureusement, nous nous sommes dit qu'il était en suffisamment bon état pour trouver un acquéreur sur "leboncoin". J'avais déjà mis un assez grand nombre d'annonces pour d'autres vieux objets récupérables, car nous ne pouvions pas tout conserver. Les gens regardait autour en venant chercher leur achat, mais personne n'a prêté attention à ce fauteuil alors qu'il était à côté du reste. Un jour, j'ai fini par mettre l'annonce en ligne : "fauteuil 60 €". Là, en moins de 5 minutes, trois acheteurs m'ont appelé en surenchérissant les uns sur les autres pour atteindre l'offre inimaginable de 1700 €, en liquide, sans donner ni chercher d'explication ! Cela me semblait  fou ! Pour éviter que les appels ne s'accumulent, j'ai donc décidé de stopper la vente et de faire quelques recherches.

"À peine l'annonce retirée, une personne - que je remercie pour son honnêteté - ayant relevé mon numéro de téléphone, m'envoie un bref message m'informant que le fauteuil que je cherchais à vendre était peut être "un René Gabriel". Le lendemain, en regardant de plus près, soulevant les coussins, j'ai vu sur le bois un marquage au fer "LIEUVIN" et un numéro illisible. N'y connaissant rien en meuble et encore moins en design, j'ai recherché les informations disponibles sur internet. J'ai vu des photos très ressemblantes et lu quelques articles sur René Gabriel. Parmi ceux-ci, des extraits du livre de Pierre. A tout hasard, étant tombé sur ce blog et son adresse mail, je me suis risquée à lui demander de l'aide. Je ne m'attendais pas à une réponse. Et pourtant, il m'a contacté tout de suite. Je pense que je me souviendrai toute ma vie de cette incroyable trouvaille, comme un petit trésor. En plus, c'est passionnant d'aborder tout ce pan de notre histoire qui m'était inconnu, de découvrir ainsi le "marché de l'art", et je compte continuer les recherches... Une expérience que nous n'oublierons jamais, super-enrichissante pour moi, mon mari et pour mes enfants..."

Ci-après, un mot ou deux sur ce fauteuil Morris, version René Gabriel, édité par Lieuvin vers 1946, avec quelques photos des détails.


Tout d'abord, merci pour ce témoignage. Il est vrai que je n'ai eu aucune difficulté pour l'identifier, car avec mon ami Eric nous avions déjà rencontré ce fauteuil, mais sans la marque Lieuvin... Certes, cette variante "fauteuil Morris" ne figure pas dans les plans archivés de René Gabriel ; cependant la marque au fer est caractéristique des premières éditions Lieuvin (car il utilise ensuite des étiquettes en papier, très rarement conservées), et plus encore les lames métalliques supportant l'assise. Comme l'original (à dossier non-réglable) a été dessiné en 1946, pas le moindre doute : Gabriel était certainement encore en contact avec son éditeur et il n'aurait pas laissé passer une telle modification sans son autorisation. Il menait alors un combat effréné pour protéger les modèles et les droits des designers (René Gabriel // texte fondateur du design). C'est donc bien "un René Gabriel".

Un autre argument s'ajoute. Le fauteuil Morris est plus qu'une simple "variante", c'est une légende. Ce modèle à dossier réglable est édité à partir de la fin des années 1860 par l'entreprise de William Morris, inspiré d'un fauteuil rustique ("country") d'un artisan du Sussex (Ephraim Colman), qui avait lui-même puisé l'idée dans un fauteuil de la fin du XVIIe siècle. Comme l'indique le  V&A Museum, il a tout d'abord été croqué par le directeur commercial de Morris & Co (Warrington Taylor) puis redessiné par le responsable design de la firme (l'architecte Philip Webb). De nombreux grands noms à travers le monde s'en inspirent et il devient une sorte de signature d'adhésion aux idéaux de confort et de rusticité élégante des Arts & Crafts. Citons Frank Lloyd Wright et Josef Hoffmann pour lesquels, derrière le système identifiable du fauteuil, on reconnait largement le design caractéristique de chacun. Idem pour René Gabriel qui s'ajoute à cette noble liste. Il a certainement étudié les meubles du "maître" Morris car, peu de temps auparavant, il dessine un fauteuil léger (que l'on nomme  aujourd'hui "sauterelle") en s'inspirant d'un tout autre modèle produit par la firme Morris... On y reconnait également l'esprit "country" (on dirait "provincial" en France, s'il n'était pas connoté), mais plutôt chasse dans les Highlands que détente dans le Sussex.

Quant à l'adhésion de Gabriel aux idées sociales de William Morris, nous n'en avons jamais douté. Notons enfin que le fauteuil Morris va être recopié par de très nombreux producteurs de meubles à partir de la fin des années 1940 - toujours dans un esprit un peu rustique, mais jamais aussi moderne que dans celui-ci !