vendredi 2 avril 2021

Félix Louis // portrait d'une manufacture

La manufacture de Pantin via anetcha-parisienne


Le chœur des artistes décorateurs se plait à entonner, dans les années 1920, l'antienne dénonçant la faiblesse des moyens industriels (toujours en comparaison avec l'Allemagne), et ce chant liturgique est aussitôt repris par les architectes modernes. Toutefois, grâce à un service de renseignement américain, il est possible de mesurer les progrès effectués dès 1918 dans la fabrique bordelaise Harribey (Harribey-SAM // Meubles série "demi-siècle"). Reste une autre source d'informations : les cartes postales. Et la surprise arrive avec 30 représentations exceptionnelles d'une manufacture, éditées en 1924 (voir calendrier sur les dernières images). L'entreprise apparait dans toute sa splendeur, car le patron - Monsieur Félix Louis - est très fier de nous montrer les locaux qu'il vient de moderniser. De ces cartes postales anciennes, il en circule en ce moment même un grand nombre sur le site Delcampe, mais l'on peut se réjouir de les voir presque toutes dans les archives de la Ville de Pantin  (cf. patrimoine.ville-pantin.fr) - qui se préoccupe également de la préservation du bâtiment, de son histoire jusqu'à son architecture exceptionnelle. Bravo !

Le témoignage est rare, peut-être unique. Il mérite d'être analysé sérieusement, étudié rigoureusement par des universitaires (qui se reconnaîtront), car c'est ici que l'on produisait - entre autre - la mythique "armoire parisienne" (réinvention aussi mythique que le buffet Mado, j'y reviendrai plus longuement dans un autre article), mais aussi tous les meubles mixant art-déco et styles historiques, surtout le sage Louis-XVI, qui a remplacé le rocambolesque Louis-XV (à la mode avant-guerre). La spécialité de la maison semble être un mélange assez sobre entre les modèles dits "anglais" et ceux dits "hollandais", c'est à dire entre les Arts & Crafts tardifs associé à un discret art nouveau, disons protestant, qui se limite à une structure légèrement moins rigide, tout ça avec quelques mini-décors géométrisés comme le veut la mode. Ce sont ces meubles sobres et économiques, sans véritable style, qui vont pénétrer dans les HBM de Paris, dans les  cités jardins des banlieues, dans les villes de la première reconstruction, du Nord et de l'Est. Et rien d'autre. Osons le dire : le reste n'est pour l'instant que du bla-bla, de l'illusionnisme social destiné à quelques privilégiés désirant montrer qu'ils se préoccupent du peuple, car ce sont des gens cultivés qui ont lu Marx et Zola (mais vivent plutôt comme le vicomte de Noailles). Enfin, n'en rajoutons pas : au moins, ils rêvaient de faire mieux pour les autres. C'était déjà un très bon point de départ. Mais, par pitié, assumons le fait qu'il ne s'agissait pas d'autre chose que d'une vue de l'esprit.

Ci-après, les détails de l'entreprise en texte et en image.


Il est inutile de chercher les merveilles produites en grande quantité par Monsieur Félix Louis au milieu du salon des artistes décorateurs, ni par la suite dans les expositions de l'UAM, encore moins au salon d'Automne, ni même dans les sections choisies du salon des arts ménagers, car on ne pouvait les dénicher que dans les foires ou dans les catalogues que tenaient entre leurs mains ses représentants commerciaux et ses boutiquiers dépositaires (comptez 500 magasins par écouler une telle production). 

Inutile également de parler du bon goût : ce qui importe, c'est que l'on a enfin un témoignage de la réalité de la "fabrique". Oui, le meuble industriel existe en 1924, même si certains snobs refusent de le voir. Il n'est ni affreux, ni complètement éloigné de ce que faisaient  au même moment les plus grands créateurs (deux ou trois ans avant), que l'on songe au mobilier pour sinistrés de Sue et Mare (1919 Süe et Mare // Compagnie des Arts Français). Je sais : la forme est proche, mais certainement pas la qualité. Cependant, aura-t-on un jour les moyens d'obtenir cette "qualité" pour la distribuer à tous ? C'est la question, et la réponse est évidement non. Et puis, décidément, ce n'est pas loin. La proximité est telle que La Mode illustrée, le 15 mars 1931 (n° 11, p. 6) parle par erreur du "décorateur Félix Louis". Certes, cette revue n'est pas la plus experte, et la confusion ne se reproduit jamais, qu'en pense Monsieur Félix Louis ? Est-il encore plus fier d'être artiste ou attristé de ne plus être ce gros industriel exprimant le rêve grand-bourgeois du XIXe siècle ? Disons fier, car le statut de l'artiste a bien changé...

Des industries comme celle-ci, il en existe encore assez peu en France (200 seulement ont plus de 50 employés selon le Journal de l'ameublement en 1942). Celle-ci porte plusieurs milliers d'emplois indirects, des centaines d'ouvriers, des dizaines d'employés, quelques cadres et un patron. C'était le bon temps des familles actionnaires majoritaires. On reconnaît derrière les logiques centralisées du XIXe siècle, y compris dans la technique avec cette gigantesque machine "centrale". C'était encore l'époque merveilleuse de Jules Verne où il fallait que ça fume, que ça balance de la poussière, que ça fasse du bruit pour prouver la bonne marche de l'entreprise et la puissance de l'humanité. Ici, tout tourne autour d'un monstre de 400 HP (horsepower), des chevaux-vapeur qui sont probablement (encore) alimentés par du charbon, ou peut-être (déjà) par l'électricité. Peu importe, la logique est (toujours) celle du charbon, où tout devait partir d'une seule et énorme machine. Mais, repensons-y, 400 chevaux, voilà qui devait impressionner le chaland dans les Années Folles (que l'on trouve aujourd'hui sous le capot d'un grand nombre de bolides). Il fut un temps où toute cette énergie ne servait pas à compenser la libido de quelques égotiques : ils préféraient alors faire tourner une usine, créer des emplois, produire des objets. Quelle époque étrange (mais laquelle déjà ?).

Revenons-en à l'histoire et à l'organisation. Ces images évoquent le fonctionnement de nombreuses industries de la fin du XIXe siècle (y compris dans la production du champagne à Reims), avec la hiérarchie, les petits chefs (contremaître au sommet des cols bleus), la place de second ou de troisième rang accordée à la plupart des femmes qui occupent un espace désormais interdit aux jeunes enfants (précision, contrôle, emballage, livraison) auquel s'ajoute un secrétariat spécifiquement féminin. Il y a aussi le rôle primordial des employés intermédiaires, petits cols blancs placés entre les ateliers et les bureaux (designer ici, chef de cave là, ingénieurs un peu partout). N'oublions pas l'importance de concentrer tout ce beau monde au milieu des réseaux de transports (canaux, routes, chemins de fer). Enfin, avec tout ce peuple entassé, l'histoire rejoint inévitablement le combat  syndical. L'Humanité, en date du 24 octobre 1928, signale que les "300 ouvriers ébénistes, laqueurs, travailleurs de scierie" dans la "fabrique de meubles Félix Louis de Pantin" font grève (en même temps que 500 ouvriers "chaisiers et chaisières d'Halluin"). On a ainsi une petite idée de l'importance de cette entreprise.

Reste l'histoire, telle qu'on l'écrit officiellement aujourd'hui. Son origine a été retrouvée par l'Inventaire. Le texte est disponible sur l'ancienne base Mérimée (autrefois gratuite, devenu payante et si malnommée Pop.culture.gouv.fr, au lieu Pognon.culture.etc. qui aurait été tellement plus précis). Enfin, l'image a disparu, mais l'écrit est encore totalement gratuit,  copions-le, recopions-le, ça ne va certainement pas durer :

    "La fabrique de meubles de cuisine fondée en 1853 par Félix Fleury, au 4 rue du Rhin à Paris, est reprise par son gendre, Frédéric Louis, en 1890. Quelques années plus tard, ce dernier décide de transférer son site de production, alors situé au 14 rue Mathis, sur la commune de Pantin afin de s'agrandir et de profiter d'un accès direct, par le biais du Canal de l'Ourcq, aux matières premières venus de la forêt de Retz (Aisne). Les travaux de la nouvelle manufacture commencent en janvier 1908 et sont achevés en avril 1909. Ils sont confiés à l'architecte Etienne Jacquin qui fait preuve d'un grand sens pratique dans la distribution et l'aménagement des différents bâtiments de cet ensemble industriel édifié sur une parcelle de 8.000 mètres carrés, dont près de 5.000 sont réservés au stockage du bois. La manufacture est reprise en 1921 par Félix Louis qui est à l'origine de nombreux travaux d'agrandissement dont ceux du logement patronal (modifié et agrandi en 1922 d'après les plans des architectes Fournier et Tisseyre) , des ateliers de fabrication et des hangars construits au cours de l'année 1923 côté quai de l'Aisne. Ces constructions et agrandissements se font au détriment des espaces réservés au stockage du bois et créent ainsi une production en flux tendu."

Regardons maintenant les trente précieuses images. Monsieur Félix Louis est si fier de ses locaux rénovés qu'il fait éditer trente cartes postales, rien de moins ! Il figure sur les dernières, bien portant, l'allure fière, l'air pensif, juste et autoritaire, avec l'imposante barbe et l'embonpoint qui marquent indéniablement sa position sociale (tellement que l'on peut même le soupçonner d'être l'un de ces fameux nouveaux riches - une, deux ou trois générations, cela compte peu du temps de Proust - qui tentent de pénétrer la bonne société... mais, oublions, ce n'est pas notre affaire). Regardons-le. Il se trouve dans la CP n°27, le bureau de direction et ses deux secrétaires ; dans la CP n°28, le bureau d'études et de dessins où l'on regarde concrètement le passage du plan à la découpe, sans doute en présence d'un chef d'atelier ; dans la CP n°29, les bureaux de la fabrication (la terminologie est celle des ingénieurs) où un étrange personnage à l'allure de comptable produit des dessins, cherchant sans doute à calculer parallèlement les coûts et les commandes de matériaux - il s'agit là du "designer", peut-être le premier à être photographié en situation ; dans la CP n°30 les bureaux du service commercial avec son opératrice... Trente images qui témoignent d'une entreprise prospère dont on ne trouve pas la moindre trace dans les revues habituelles d'ameublement et de décoration !

Et encore après, en bonus, après les fameuses cartes postales, quelques pages de catalogues (1924, ~1930) et d'une image de la Foire de Paris (1926), l'un vendu sur ebay.ca, les autres sur Delcampe... mais c'est déjà trop tard pour les acheter ! On découvre les noms des meubles en 1924, plus aisément que les images. Il y a les armoires de cuisine, armoires pour penderie, à coulisses, à balais, à pilastres, celles de chambre (à moulures, façon pilastre, modernes, "Les Roses", "Les Nénuphars", "Vases et Fleurs") ; mais aussi les armoires "anglaises", à pharmacie, d'office avec garde-manger... 


































catalogue Félix Louis de 1924

catalogue Félix Louis de 1924

catalogue Félix Louis de 1924

catalogue Félix Louis de 1924

catalogue Félix Louis de 1924

carte postale Félix Louis, stand de la Foire de Paris, 1926 (modèles de 1924), recto

carte postale Félix Louis, stand à la Foire de Paris, 1926 (tarifs de 1924), verso

catalogue Félix Louis, vers 1930

catalogue Félix Louis, vers 1930

catalogue Félix Louis, vers 1930, les armoires ordinaires (dites "parisiennes")

catalogue Félix Louis, vers 1930

catalogue Félix Louis, vers 1930

catalogue Félix Louis, vers 1930