mercredi 30 décembre 2020

Jean Nouvel // l'architecture est un art utile

Citation sur fond photographie de Gérard Julien- AFP


Jusqu'à aujourd'hui l'expression "art utile" restait pour la plupart des gens un héritage flou et lointain. L'historienne des arts et de l'architecture Rossella Froissart Pezones s'attache heureusement à nous la remettre en mémoire  (In : "Poirrier Philippe, Tillier Bertrand, Aux confins des arts et de la culture. Approches thématiques et transversales XVIe-XXIe siècle, Rennes, P.U.R, 2016, pp.109-125 - cf. Hal). Cette histoire remonte la filiation jusqu'aux "arts mécaniques" médiévaux, qui deviennent des règles de convenance et d'économie pendant la Renaissance, puis se rattachent à l'humanisme des Lumières et - enfin - se cristallisent de manière évidente dans l'Encyclopédie :

"Opportunément sous-titrée Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), l’entreprise éditoriale initiée par Diderot et d’Alembert rejette la séparation entre savoir et technique et fait de l’utilité sociale une catégorie essentielle pour l’évaluation de la place de l’artiste au sein de la communauté libérale et réformée. Les arts appliqués – ébénisterie, orfèvrerie, céramique… - comme les pratiques totalement dépourvues d’intentionnalité esthétique, cristallisent un même imaginaire progressiste et sont regroupés dans l’article « Art ».À la fonction morale se joint désormais le calcul commercial sans que ces visées soient perçues comme contradictoires, puisque la rationalisation de la production contribue autant au développement économique qu’elle concourt à l’avènement d’un bien-être commun."

La valorisation des arts dans l'objectif d'une utilité sociale surgit de manière limpide dans l'idéal rationnel de la Révolution. Cela interroge et dérange, car cette utilité singulière surgit lorsqu'un monde disparait (justement celui de l'artisanat domestique). Cela finit par déplaire lorsque l'utilité dérive dans le pragmatisme commercial qui agite l'industrie. Une réaction place désormais en opposition la beauté et l'utilité. Rossella Froissart Pezone cite comme l'un des exemples les plus anciens la "Préface à Mademoiselle de Maupin" par Théophile Gautier (1835) :

" il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien – affirme l’écrivain - et tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature"

On en arrive à la séparation des deux camps, adhérant ou réfutant la possibilité d'un art social, c'est à dire d'un art qui transformerait la société. C'est l'angle choisi dans ce blog (Art utile // intentions) en partant de l'opposition sur ce point entre Proudhon et Zola. Mais il ne faudrait pas réduire l'art utile aux penseur révolutionnaires, anarchistes ou socialistes : il y a d'étranges compromis, comme celui du renouveau de l'art sacré associé au catholicisme social (Ateliers d'Art sacré), certes proche d'une certaine gauche, mais qui assume ouvertement la puissance des images dans leur pouvoir réformateur.

Rappelons aussi que l'expression "art utile" a également été réactivée par l'historien de l'art Stéphane Laurent, auquel je l'ai emprunté pour intituler ce blog (pas de raison qu'une expression assimilée à Proudhon soit la propriété de qui que ce soit...). Mais voilà que notre "art utile" se diffuse désormais partout, c'est Ben qui le vole à son tour, en 2013, pour inaugurer la Fondation du doute à Blois, et c'est aussi une question du bac qui provoque des entrelacs philosophiques (hors sujet, la plupart du temps). Tous les enseignants s'y penchent. Par exemple, Philoturgot : dès l'introduction, le correcteur entre dans le triangle infernal luxe-nécessité-technique pour finir sur l'idée d'art comme expression de "notre liberté", sans préciser qui-quoi-quel est ce "nous". Le serpent se mord la queue. Il y a aussi Philagora, plus tranché : "Soyez ferme sur ce point ! L'objet d'art est inutile par rapport au besoin et à la morale : l'œuvre belle n'a de fin qu'elle-même. Au contraire, pour l'objet technique, l'utilité en détermine les caractéristiques essentielles". On a tous compris : si t'as pas le bacho, mieux vaut en rester à Kant et Hegel. Ce baragouinage éducatifs continue ainsi de séparer les matières, comme elle a toujours su le faire. Les enseignants stagnent-ils par croyance, par obéissance, par ignorance ? Peu importe.

Face au charabia des pédagogues, nous préférons encore choisir le point de vue "archi" de Jean Nouvel. Lui aussi a récemment revendiqué un art utile. Qu'en penser ? Pouvons-nous être en accord avec ce star-architecte ? Ni oui ni non. Disons que l'architecture "globale" et "contextuelle" de ses bâtiments géants hypermodernes (que son agence tente d'enraciner dans un désert où des néo-bédouins ont été biberonnés aux pétrodollars) me séduit autant que l'architecture "globale", "zadiste", "molle" des y(a)ourtes où survivent les néo-guerriers mongols de l'écologie radicale. Ce n'est pas méchant, ni même ironique, nous aimons vraiment ces extrêmes, car il faut y voir énormément de détermination et de bonne volonté. Disons que ceci reste malheureusement de l'architecture en déshérence, paumée dans les zones, au milieu d'un désert, au raz d'un sol brûlant, frôlant la surface et la réalité sans parvenir à atterrir. Attendons qu'ils découvrent Bruno Latour et son matérialisme pratique. Regardons en géologue en caressant le sol, en creusant le sous-sol, en se tapant la tête dessus avant de penser à saisir un marteau. Pour résumer, Jean Nouvel n'est jamais très loin d'atteindre son but, certainement très proche du nôtre, du vôtre, de celui qu'il faudrait atteindre, mais il ne fait qu'effleurer prudemment ce qu'il faudrait creuser sans ménagement

Enfin, tout ce préambule déviant, mi-figue mi-raisin, pour dire un grand MERCI à Jean Nouvel. Car nous ne pouvons qu'admirer le propos qu'il tient face à la question d'Arnaud Laporte dans sa "masterclasse" qui s'adresse aux jeunes poètes en voie de disparition... Il dépasse tous les enseignements pédagogiques institutionnels en leur rappelant simplement que l'architecte n'est certainement pas un artiste. Voici l'échange, que j'ai pris soin de saisir scrupuleusement par écrit : 

Ci-après, transcription écrite d'une réponse de Jean Nouvel à Arnaud Laporte  (franceculture.fr/emissions/les-masterclasses), et quelques interrogations...


A. Laporte. "Est-ce que vous vous considérez, vous, comme un artiste, Jean Nouvel ? "

J. Nouvel. "Alors ça, c'est une grande question, parce que, effectivement, beaucoup d'architectes se revendiquent artistes. À l'époque, je pense à une époque qui se passe dans les années 1970 (ou quelque-chose comme ça), on m'a demandé d'exposer dans une galerie du côté de la Bastille et j'ai exposé une "attestation sur l'honneur" comme quoi je n'étais pas un artiste. Ma conviction, en fait, est plus complexe que cela. Je pense qu'un architecte ne peut pas s'abriter derrière sa condition d'artiste pour faire ce qu'il a envie de faire. C'est à dire que l'architecture est un art utile. On a d'abord un rôle social, et l'on doit effectivement investir de l'argent au bon endroit, et faire en sorte que ça résiste, que ça défie le temps. Tout cela, c'est notre responsabilité. Donc, en fait, l'architecture est un art, c'est sûr, mais c'est aux autres de déterminer qui est artiste ; et, de plus en plus, le rôle sociétal de l'architecte n'est plus tenu. C'est à dire que ce n'est pas grave pour les architectes, c'est embêtant, c'est très embêtant pour eux, mais c'est beaucoup plus grave pour les autres ! 

C'est à dire qu'actuellement, dans tous les domaines de l'architecture, de la plus grande échelle à la plus petite échelle (...) Moi, je prétends que l'urbanisme, c'est de l'architecture à grande échelle (par exemple). C'est une chose qui a été tuée par le XXe siècle avec un "isme" - il y a eu beaucoup de "ismes" dans le XXe siècle, l'urbanisme a fait des dégâts lui aussi. La plupart des décisions dans le domaine de l'urbanisme, dans le domaine de l'architecture à l'échelle du quartier, dans le domaine aussi de la construction des immeubles qui sont bardés de normes et de réglementations absolument terribles, l'architecte le plus souvent dessine une façade. Donc, il n'a pas à décider de la taille de l'immeuble, ni de sa situation, ni du nombre d'étages, il ne dessine qu'une façade : ça, ce n'est pas être architecte. 

Le rôle sociétal de l'architecte devrait être reconnu. Et je crois qu'il faut absolument, d'urgence, que ce rôle s'applique au développement urbain, à tous les quartiers, à toutes les décisions qui impliquent la ville : parce qu'actuellement elles sont prises par des technocrates, par des administration souvent... Elles sont prises par des gens qui n'ont aucune culture qui est en relation avec le principe décisionnel qui représente des actes comme cela. Et cela donne l'Ubu-urbanisme que l'on connaît, et ça donne les catastrophes successives que l'on voit dans tous les développements urbains tout autour de la planète. Ca, il vaudrait mieux que ça change. Pas pour une raison corporatiste, mais pour une raison fondamentale qui est celle du plaisir de vivre, qui est celle de la nécessité d'avoir des humanistes, des poètes, des gens qui ont une formation transversale qui s'occupent de ces questions là"

A. Laporte. On va revenir bien sûr sur ces questions... applaudissements dans la salle...

inauguration de la Fondation du doute, Blois, 2013 © philippepataudcélérier.com

Aux applaudissements, ajoutons les nôtres. Ils s'expliquent, car ce sont des poètes qui occupent la salle, mais ils oublient tous cet étrange silence relativement à la véritable question de notre société. Le seul "contexte" mesurable. L'unique "situation" est celle-ci : nature, climat, humanité adhèrent au même monde. Le "global" est la planète, avec sa minuscule couche atmosphérique que nous partageons, nommée  "biosphère", posée sur un gros caillou brûlant qui flotte dans un grand vide. Il y a un silence pudique de Jean Nouvel sur la question du coût, de la matière, de l'énergie, de l'argent.  L'utile est ici. Il se mesure matériellement, énergétiquement, financièrement.

C'est pourquoi Jean Nouvel approche du but, sans le toucher. Il y a une distance infranchissable, comme celle qui sépare la flèche de Zénon de sa cible. Quelle est cette distance ? Elle est quantifiable, mais pour le justifier il faut en passer par la théorie. Prenons une image : le client de la prostitué. Il n'est jamais très loin d'obtenir de l'Amour (en supposant qu'il le cherche, avec sa majuscule). 1° S'il est scientifiquement rationnel, il va considérer qu'il s'agit techniquement de la même chose. 2° S'il est un homme d'affaire avisé, alors il mesure une différence en considérant le tarif et, s'il a du bon sens, il se ravise en réfléchissant à ce que lui coûterait un divorce. 3° S'il est un artiste expérimenté, sa sensibilité est telle que la différence lui saute immédiatement aux yeux. "Jamais atteindrais-je l'Amour ?" Se demande-t-il, avant de céder à la facilité. Enfin, 4°, s'il est un jeune poète enflammé, bohème dans le Montmartre de la Belle Epoque, il renonce, s'effondre, s'alcoolise et se drogue pour oublier. L'Argent symbolise ce qui l'empêchera toujours d'atteindre cet Amour qu'il a tant rêvé. C'est comme ça que l'on mesure ce qui nous sépare du réel : par une angoisse, une intuition, un poème, un impossible oubli, ou, pour l'homme pratique, un tarif. Plus le prix de cet amour est élevé, plus on approche du but, mais moins on risque de l'atteindre. En ouvrant l'esprit, le "zéro carbone" est partout et gratuit - s'il ne l'est pas, c'est que l'on s'égare ou que le monde où l'on vit s'est égaré...

Jean Nouvel parle finalement dans un langage créatif assez proche du designer hypermoderne (design 2016 // la table climatique). Nous devons éviter d'être non-constructif, tenter d'apporter une pierre à l'édifice en signalant que l'urbanisme devrait en effet revenir au domaine de l'architecture, mais l'architecture ne peut plus contenir le design, c'est l'inverse qui se produit. C'est justement là que s'opère une transition bouleversante entre modernité et hypermodernité. L'architecte moderne pouvait encore rêver de transformer la matière en habitat (du contenant jusqu'au contenu), mais l'architecte hypermoderne est voué à faire confiance aux "éléments préfabriqués" qu'il se procure pour fournir d'autres "éléments préfabriqués" de plus grande échelle... (Pierre Gencey, "Le designer et le bucheron", In : Bulletin de la SFA, n°51, 2e trim. 2021, pp. 24-26)

L'invariance fractale des responsabilités, c'est le domaine du design, pas celui de la hiérarchie architecturale moderne, et encore moins celle de l'architecture hypermoderne dont le star-architecte est l'aboutissement. Le designer sait depuis longtemps qu'il est un simple "consommateur intermédiaire" et non plus un "bâtisseur" : au tour de l'architecte d'en prendre conscience, d'assumer sa part de culpabilité. Certes, il faut se battre afin de ne pas laisser son domaine aux mains des "administrations" (qui dépendent elles-mêmes des politiques, qui dépendent eux-mêmes des lobbys, c'est-à-dire de la force abstraite de destruction que constitue l'argent dans les temps de crise). Nous n'abandonnerons pas l'amour aux mains froides des scientifiques et des hommes d'affaires, si peu sensibles, mais il faut parallèlement apprendre à devenir modeste, comme le suggère depuis de nombreuses années Bruno Latour (Bruno Latour // moralité du design). Sinon, on fait de la malbouffe en hyper-transformant des ingrédients coûteux, tout en se prenant pour un grand chef.