samedi 14 novembre 2020

Galerie Valentin // Nicolas Moulin + Reconstruction

 


La messe est dite, le nouveau cycle des saisons est annoncé : au printemps et à l'automne, nous serons confinés ; l'hiver, nous resterons à l'étable ; viendra la transhumance, l'été, où nous pourrons consommer... Oui, c'est parti, c'est maintenant, et on en a pour dix ans, vu le pourcentage des immunisés. Quelle époque ! Ce scénario semble encore insouciant car un autre virus peut apparaitre entre-temps... Quelle époque ! (bis). À moins d'accepter de devenir des transhumains, OGM mutés par des néo-vaccins... Quelle époque ! (ter).

Alors, pour changer de refrain, que nous dit l'art sur cette fameuse époque ? Tout d'abord, il faut remonter en arrière : au milieu du XXe siècle, l'art était utile et promettait le confort moderne pour le "plus grand nombre" grâce à la technique. Les artistes du progrès matériel sont donc des techniciens, des architectes, des décorateurs. Mais où en est l'art aujourd'hui même ? Peut-on identifier de la même manière un support ou une expression qui correspondrait au mieux à notre imaginaire actuel, à nos représentations esthétiques, à nos émotions partagées, à nos désirs collectifs, à nos peurs ? Encore une mauvaise nouvelle : tout espoir a disparu lorsque l'on a lu Considération sur l’état des Beaux-Arts de Jean Clair... Comment ne pas admettre avec lui la fin des arts au profit des pacotilles ? Depuis quarante ans, immeubles, meubles, tableaux, sculptures se transforment en supports provisoires programmés pour être de bons placements spéculatifs. Dans la civilisation du progrès financier, l'artiste-artisan se transmute en marketeur-communicant. La technique s'achève en technologie. Tout s'arrête là, quelque part dans les années 1980. Vraiment ?

Fin ou début ? Il faut se remémorer les années 1990 et la fascination qu'exerce alors Photoshop. L'art redevient illusion. La pensée magique de Lascaux, de la chapelle Sixtine, des formes nouvelles du mouvement Moderne, tout cela renaît dans l'hyper-réalisme virtuel. Nous y croyons, massivement. La sensation est tellement partagée qu'elle donne naissance au verbe "photoshoper" : visages parfaits, textures plastifiées, surfaces hygiénisées... La purification protestante gagne sa bataille contre la souillure catholique, avant l'arrivée de la violence islamiste. Tout est affaire de religion ? Mon Dieu, non ! Cet affrontement reflète l'air du temps, mais l'art fait mieux. Il agit de manières sympathique, empathique, esthétique. Il mémorise et parfois - beaucoup plus rarement - il anticipe.  Au tournant des années 2000, les photographes nordiques sont à la mode car ils suivent le logiciel, épurent corps, paysages, intérieurs, mettent en image le happy end de l'Histoire prophétisé par Fukuyama. Cet art n'anticipe pas, il fige, interroge peu et s'effraie vite face au vide du Moi au milieu du Rien, ou du Rien au milieu du Moi... Non, mais décidément... Quelle époque ! (der) A contrario, Gilbert & George se rebiffent : Nous au centre de tout. Ils poussent la profusion, déplacent le libre Pop Art vers le numérique. Dans leur art pour tous, Photoshop devient photo-copiage, polychromique, excentrique, baroque. Absolutely Fabulous ! Inutile de s'étendre, tout le monde les connaît. Il y avait aussi Pascal Monteil. Avant qu'il ne se mette au tissage "réel", il utilisait Photoshop comme du photo-tissage. Il disloque les perspectives et invente des paysages, amplifiant "hystériquement" la distance de tous les éléments qui entrent dans ses univers de synthèse, comme ses naturistes qui flottent au milieu de la verdure. C'est l'an 2000.... 

La technologie ne donne qu'une illusion de rapprochement et creuse d'autant plus les distances. Concluons : la médiation du virtuel impacte la pratique du réel, inverse les relations. Elle détruit la chaleur, abolit l'idée de proximité. La technologie nous écarte, elle nous fige dans l'illusion. Le réel, il ne se réduit pas à une citation de Lacan : on ne s'y cogne pas d'un coup, on s'y frotte en permanence. Si l'on s'y cogne, c'est que l'on est déjà très très loin. Le réel est liquide, on baigne dedans. Il devient dur uniquement pour ceux qui tombent de haut...

On peut enfin découvrir, grâce à la galerie Valentin, un autre artiste pionnier de l'illusion photoshopée : Nicolas Moulin, l'auteur de "Vider Paris", un ensemble photographique impressionnant réalisé entre 1999 et 2001, juste avant l'attentat du WTC... A cette date, il colle des parois de béton brut au bas des immeubles parisiens, remplace les rues par des voies express, sans humain, sans mouvement. Il pose des hypothèses pour expliquer ce vide, sans donner d'explication : il sent, il ressent, il pressent. Il rend les surfaces brutes, mais détruit toute possibilité de frottement. Aujourd'hui, il (re)crée une ville extraordinaire, une architecture oubliée dans un désert. Il invente une cité hypermoderne dans des paysages photographiques recomposés, toujours en ajoutant de la texture, celle-là même que l'on voulait supprimer pour améliorer le monde réel dans les années 1990. Puis il produit des maquettes architecturales en carton-bois, comme en fabriquent les étudiants. Singulier inversement, si révélateur : l’image d’abord, la construction ensuite. Et si l'ultra-réalisme de l'image décidait du réel. Oui, tout commence là, quelque part dans les années 1990.

Il concrétise ainsi le rêve moderne jusqu'au bout, juste avant l'oubli et l'effacement total, c'est à dire au moment de la belle ruine ! Tout le monde répète cette phrase de Perret, celle sur les ruines. Et je suis heureux de voir aux côtés des œuvres de Nicolas Moulin qui nous parlent du rêve fascinant, effrayant et presque oublié des Modernes, quelques créations majeures des décorateurs de la Reconstruction, sommet d'un monde réel aujourd'hui relégué dans un lointain passé. 

Bravo à la galerie Valentin pour m'avoir fait découvrir cet artiste, et à Athome_paris pour cet excellent choix de mobilier. Merci à Philippe Valentin et à Christine Barjou pour cette belle unionCi-après le texte de Christine Barjou, et trois photos prises dans la galerie Valentin...



Pour ouvrir : offrant un cadre sur-mesure à cette image "brasilienne" de Nicolas Moulin, composition de meubles où se croisent deux chaises de Pierre Cruège, une table de berger d'André Sornay et un confortable fauteuil en rotin "lyrique" de Sognot. 

Nicolas Moulin : un projet brutaliste en maquette et en photographie. Et un bureau digne du plus grand architecte moderne : Gabriel, ensemble en zebrano, modèle imaginé à partir des ossatures de mobilier courant : à l'inverse de Ruhlmann, qui utilise la liberté de création des commandes de luxe pour les riches, se disant qu'elles permettent d'inventer et de lancer la mode, Gabriel joue des contraintes de conception du mobilier pour pauvres lorsqu'il imagine quelques meubles pour riches... Amusant, non ? 

Enfin, dernière image : avec un lampadaire incontestablement proche des "introuvables" créations en métal  de René Gabriel. Comme dans une chambre, avec ses petites photographies de villes "idéales" soigneusement alignées le long des murs....


Texte de présentation de la galerie Valentin ;


De la rue, l’imposant bureau en zébrano sur lequel est posé une maquette de grand ensemble induit une alerte dans l’esprit du passant devenu soudain observateur. A l'aperçu de la photographie en plan large dressée en vis-à-vis de la bibliothèque, le questionnement émerge : que cherche-t-on à figurer ainsi ? La représentation d’un bureau d’architecte ou de constructeur au milieu du siècle dernier ? Pourquoi ici et maintenant ? La seconde salle, avec ses scènes d’intérieur datées, pourrait confirmer l’impression décorative laissée par la première, si la série photographique de Nicolas Moulin, ses maquettes, ne projetaient une forme de tension dans chacune des pièces (bureau, salon, salle à manger...) reconstituées pour l'occasion. Cités-dortoirs sans âme, édifices mégalomanes en passe de s'effondrer, autant de no-man's lands, au sens premier du terme, créés par l'artiste, comme un réquisitoire envers une architecture qui aurait oublié de servir l'homme ou que l'homme aurait désertée.

Et pourtant les grands ensembles apparus dans les années 50 ont été salués comme un progrès indiscutable dans des pays où se posaient simultanément la question du manque de logements et celle du mal-logement.

Le contexte ainsi posé sera source d’un formidable élan dans les domaines de l'architecture et du design avec en embuscade la question budgétaire qui rapidement orientera la décision politique vers la construction de logements collectifs au détriment de la maison individuelle. Rotival contre Prouvé. La messe est dite. D’autant que ce nouvel urbanisme est auréolé des couleurs de la modernité, avec ses espaces verts, ses terrains de sport, ses crèches et ses écoles qui, au pied des immeubles, composent la cité nouvelle, la cité radieuse. L’aménagement intérieur n’est pas en reste : cuisine équipée, toilettes particulières, salle de bain, chauffage central, vide-ordures... sont autant de signes d’un confort domestique dont on ne pourra plus se passer désormais. 

En parallèle de cette organisation naissante découle la nécessité pour ceux qui ont tout perdu pendant la guerre, l’envie pour les autres, de se doter d'un ameublement aux lignes contemporaines, en écho aux propositions des fabricants de l’époque. Car la Reconstruction a opéré une révolution dans certains ateliers. Pour s’adapter aux budgets serrés et aux petites surfaces de ce nouvel habitat, la série a remplacé l’exemplaire unique, le bois s’impose dans ses essences les plus communes (hêtre, chêne), les aménagements intégrés, les meubles évolutifs, font leur entrée dans les intérieurs ... Les créateurs René Gabriel, Marcel Gascoin, Roger Landault, dont certaines des pièces sont présentées ici, mais aussi Charlotte Perriand, Louis Sognot et bien d’autres encore, vont mettre leur talent et leurs innovations au service de ce moment unique dans l’histoire de la nation. Autant de signatures qui symbolisent les espoirs d’un monde nouveau quand le travail de Nicolas Moulin en capture ses revers.