lundi 1 juin 2020

René Gabriel // 1940 - Mobilier et décoration



Il semble important de souligner que la revue de référence dans l'ameublement français, Mobilier et décoration, publie quelques rares numéros entre la déclaration de guerre (septembre 1939) et l'Occupation (juin 1940). Dans l'avant-propos de janvier 1940, les rédacteurs s'excusent auprès de leurs lecteurs pour quatre mois sans publication, qu'ils désignent comme un entr'acte... car ils ignorent évidemment qu'ils seront contraints au silence total pendant quatre années ! Ils font pour l'instant appel à la générosité des amis de la France, au nom de la Fédération d'aide aux artistes (abritée par la Fondation Rothschild et dirigée par le ministre Anatole de Monzie). Des forces sont en œuvre et une transition s'annonce, avec des noms évoquant le souvenir du drame, de l'entraide et de la reconstruction qui avaient déjà entouré la Première Guerre mondiale.

Mais cet étrange numéro, que nous pourrions qualifier de dernier rayon de soleil, est justement celui où Gabriel apparait en pleine lumière. Il n'est plus seulement l'ami et complice de Michel Dufet (qui vante depuis toujours la qualité de son travail dans la revue Décor d'Aujourd'hui), car il entre désormais dans la cour des grands : celle des artistes décorateurs reconnus par la critique internationale. Si l'auteur de ce premier article consacré à son œuvre est anonyme, il signe cependant un aveu : personne n'en parlait, mais tout le monde s'arrêtait depuis 1919 devant le stand de Gabriel au salon des Artistes décorateurs, s'étonnant de la clarté de ses ensembles composés de mobilier bon marché. Il s'agit certainement du célèbre critique d'art Bernard Champigneulle, car il replace les créations de Gabriel dès qu'un numéro reparaît en janvier 1945. Pourquoi personne n'en parlait jusqu'ici ? Parce qu'il serait gênant de faire ce genre de constat dans un pays où le luxe est artisanal et se paie au prix fort ? Ou, tout au contraire, parce que la modernité devrait toujours avoir l'apparence de la transgression pour se désigner en tant qu'avant-garde ? Les deux, en même temps, car la distinction sociale dans son ensemble est mise en danger par des gens comme Gabriel, nuisibles à l'élitisme, qu'il se positionne soit sur un plan financier (plutôt à droite), soit au niveau intellectuel (plutôt à gauche), soit dans les deux (plutôt au milieu). Pour dénoncer ça, il est convenu de parler de populisme : oui, le peuple est toujours populiste, surtout quand l'élite se veut élitiste.

Heureusement, l'acharnement de Gabriel finira par payer, ou du moins par trouver son terrain d'atterrissage, après vingt ans de condamnation à une relative errance. Il aura fallu attendre le déroulement complet de la crise des années 1930 et même le début de la Seconde Guerre mondiale pour réaliser que son style était celui de la démocratisation... Car Gabriel a bien son propre style "qui, sans paraître se soucier de la mode, ne s'essouffle jamais." Et les lecteurs de cette revue d'excellence le découvre enfin avec quelques belles illustrations qui marquent un sommet dans sa création, au moment où ses choix ne s'imposent pas encore dans l'impératif économique du mobilier d'urgence.  

Ci-après, le texte complet. Il mérite une lecture attentive et j'y ajoute deux illustrations tirées de cet article et qui ne figurent pas dans la monographie (bien qu'elle donnent une juste idée des aménagements si modernes que propose Gabriel immédiatement avant la guerre, en 1939-1940, avec son discret retour vers métal, via le tube cintré).

Anonyme [Bernard Champigneulle ?], "René Gabriel", Mobilier et décoration, janvier 1940, pp.1-14 [extrait sur Gallica]

RENÉ GABRIEL

Depuis 1919, à chaque Salon des Artistes Décorateurs, nous avons été arrêtés devant un stand qui se distinguait, dès l'abord, des ensembles mobiliers voisins, par une atmosphère de clarté, de jeunesse et de simplicité.

Depuis 1919, à chaque Salon, René Gabriel a présenté des ensembles mobiliers bon marché, pouvant être établis en grande série mais ces meubles, ces sièges simples, toujours répartis avec intelligence et avec goût, prenaient une particulière séduction en raison de l'ambiance lumineuse, des accords de couleurs, dont ils étaient comme auréolés.

René Gabriel, pour tous ses collègues, ses amis et aussi ses élèves, possède au plus haut degré les qualités que l'on exige d'un artiste décorateur. Ancien élève de l'école Germain Pilon, et de l'école des Arts Décoratifs, il a fait partie de la génération des jeunes artistes qui, les premiers, ont été orientés vers l'analyse documentaire, vers l'étude raisonnée, de la construction, des formes, et aussi des couleurs.

A ces études attentives de l'architecture et du décor floral, à ces études colorées tour à tour éclatantes, sombres, gaies, chantantes ou discrètes, René Gabriel reconnaît qu'il doit une certaine forme de son esprit. Ce sont ces études colorées qui l'ont préparé à l'une de ses premières activités. René Gabriel, dessinateur de papiers peints et de tissu, a une notoriété reconnue. Il a un style sobre, une certaine qualité de vision, une particulière expression dans le trait et dans le choix des couleurs, une révélation de l'univers qu'il crée, car il est suivant une ligne bien définie : « un inventeur ». René Gabriel a donné maintes preuves des ressources de son imagination et de son talent ; il est illustrateur, il a dessiné et décoré pour la Manufacture de Sèvres des céramiques qui sont exquises ; enfin, comme décorateur de théâtre, il a créé pour Jouvet, pour « les Comédiens routiers », des décors de scène, où l'on retrouve la marque de cet art, de ce goût qui, sans paraître se soucier de la mode, ne s'essouffle jamais. Ce qui est bien précieux dans tout cela c'est le naturel, c'est la précision charmante, la magie des couleurs, le caractère pratique dont sont pénétrées toutes ces œuvres. René Gabriel, artiste décorateur, donne bien l'impression de se réserver en avant de soi le champ nécessaire au prolongement et au développement de sa carrière. Mais, parmi ses diverses activités d artiste décorateur, il convient de souligner son apport extrêmement intéressant et important dans la création des mobiliers à bon marché et de série.

Il faut avoir approché de près les problèmes que pose la fabrication des meubles de série pour en pressentir les difficultés.

Si les fabrications de série réalisées par les usines métallurgiques sont possibles c'est en raison de l'emploi d 'un matériau constant, qui autorise des fabrications répétées et soignées. C'est parce que des outillages de précision permettent l'édition de centaines, ...de milliers de pièces, rigoureusement identiques.

Au contraire, le bois, matière vivante, a des réactions toujours diverses. Il ne peut être travaillé qu'avec circonspection. C'est ainsi, par exemple, que les machines à bois les plus sensibles écrasent les matériaux qu'elles doivent travailler, et ces bois comprimés pendant l'usinage changent ensuite de forme et d'épaisseur avec l'humidité de l'air ou lorsqu'on les enduit de couleurs ou de vernis... René Gabriel, artiste et décorateur, inventeur de formes nouvelles, avait trop de logique pour se désintéresser des difficultés techniques et, de même qu'il a étudié les procédés anciens et modernes de l'impression et du décor des papiers peints et des tissus, de même il a longuement analysé les conditions d'établissement des meubles de série, et, c'est parce qu'il a, résolument et de façon continue, envisagé les problèmes délicats et difficiles de la fabrication bon marché et de série, qu'il a conquis à cet égard une autorité incontestée.

Et n'est-ce pas un titre enviable pour un artiste décorateur, que d'avoir étudié, créé, et réalisé les ensembles harmonieux, aimables et pratiques les moins coûteux dans l'échelle des prix, afin d'en faire bénéficier une clientèle plus étendue ?

René Gabriel, dans Mobilier et décoration, janvier 1940, p.10

René Gabriel, dans Mobilier et décoration, janvier 1940, p.12