jeudi 28 février 2019

Artcurial 1/2 // vente du 13 mars



Voir liste et résultats : Artcurial 3/3 // la cote des précurseurs du design.

La prestigieuse Maison Artcurial donne un nouveau coup de pouce à l'histoire des arts avec cette vente sans précédent, où sont présentés les plus grands précurseurs français du design ! Cette fois, ce sont 25 lots (catalogue en ligne), majoritairement des modèles édités dans les années 1940 et dessinés par les créateurs favoris de l'Art utile... René Gabriel y trouve une juste place, dans la suite logique de la première monographie publiée par Norma à la fin de l'année dernière (librairie Artcurial). Ce livre et cette vente vont permettre à l'inventeur français du design d'atteindre une célébrité méritée, aux côtés de ses collègues d'Europe ou d'Amérique.

Notons que les prix sont (jusqu'à maintenant) particulièrement attractifs, beaucoup se situant sous la barre symbolique des 1000 euros. Il faudrait cependant qu'ils se consolident bien au delà, car le franchissement d'un certain seuil financier est nécessaire pour attirer les regards, non seulement des collectionneurs, des spécialistes, des galeristes... mais aussi des historiens, et des institutions qui restent mal dotées dans ce domaine. Le "moment M" français de l'invention du design par René Gabriel (1940-1941, puis 1944) avec le mobilier pour sinistrés reste beaucoup moins connu que l'autre "moment M", anglais cette fois, de l'Utility Furniture (1941-1942) alors qu'ils coïncident dans le temps, se rejoignent dans leur impact sur les productions à venir, et se relient dans leurs objectifs contemporains sur les plans artistiques, économiques ou sociaux.

La valorisation est nécessaire, car la plupart de ces meubles sont aujourd'hui particulièrement rares. Distribués aux plus démunis il y a trois quarts de siècle, leurs propriétaires en ont rarement pris soin, contrairement aux gens plus aisés qui passaient commande à des ensembliers leur fournissant encore de l' " Art déco " (nous sommes dans les années 1940 !). De même, les premières " classes moyennes " et autres " bourgeois de Province " qui achetaient du Gascoin un peu plus tard, sans le savoir, ne voyaient pas forcément dans ces meubles pratiques une invention sans précédent et une contribution à la création contemporaine. C'est pourquoi il est temps d'en préserver aujourd'hui précieusement quelques exemplaires, de spéculer sur certaines raretés représentatives de ce moment singulier de l'histoire où l'art contemporain se réinventait sous une forme incroyablement démocratique.

Sachant ma passion pour cette question et cette période, Emmanuel Bérard et Cécile Tajan m'ont d'ailleurs accordé une place pour expliquer l'objet de cette vente sur le site internet d'Artcurial (Aux origines du design : René Gabriel à l'honneur). Je laisse une copie de ce texte ci-après avec les photographies de l'exposition.



À l’occasion de la vente Intérieurs du XXe siècle le 13 mars prochain, le département Art Déco est heureux de proposer un rare ensemble de meubles de René Gabriel et de designers des années 1940–1950, défenseurs d’un mobilier pour tous, tels Pierre Guariche et Marcel Gascoin. 
P. Genceij, qui a publié à l’automne 2018 la première monographie consacrée à René Gabriel, est notamment spécialiste des précurseurs du design en France. Ce dernier nous livre quelques mots à ce sujet.


Modernité sociale et « style Reconstruction » 

Un chaînon manquant


Les amateurs d’art affectionnent la notion de style. Cette classification est utile pour identifier des “familles de formes” associées à des créateurs, eux-mêmes inscrits dans un contexte idéologique et historique. Toutefois, ce mode de représentation a le défaut de segmenter l’histoire. Le XXe siècle se trouve scindé en deux, plaçant en opposition “Art déco” et “design”, luxe artisanal contre production industrielle. La dernière manche est remportée par le mouvement Moderne, de facto placé en avant-garde, ses représentants ayant prédit l’hégémonie créative et commerciale des grandes industries.

Mais cette simplification gomme des pans entiers de l’Histoire. Elle ne permet pas d’inclure la crise qui recouvre le milieu du siècle, avec la Grande Dépression dont l’impact se perçoit jusqu’aux Golden Sixties. Durant cette tragique parenthèse et malgré les difficultés de l’industrie, les idées modernes continuent à se démocratiser. C’est dans ce contexte que surgit non pas un changement de “style”, mais plutôt une nouvelle discipline : le design.

Le « style Reconstruction » (1945-1955)


Touchant architecture, décoration, meubles et petits objets, la branche sociale de la Modernité se cristallise à la fin des années 1940. N’intégrant ni les récits de l’Art déco ni ceux du mouvement Moderne, l’événement s’exprime silencieusement à la manière d’un “style”. Il s’impose partout en France, dans les logements témoins des villes reconstruites, dans les stands du salon des Arts ménagers et dans les ensembles des Artistes décorateurs.

Le mobilier est reconnaissable : matériaux sobres et économiques (chêne ciré, hêtre verni, contreplaqué), épaisseur minimale mais suffisante pour être robuste (l’accent étant mis sur l’ossature), découpes mécanisées rationnelles, astuces géométriques pour économiser les matières (angles ouverts, profil en “aile d’avion”, épaisseurs différenciées, remplissages par des non-pleins comme les barreaux, quadrillages ou croisillons), finitions et assemblages s’ajustant aux différentes gammes (urgence, premier prix, prix moyen, demi-luxe, luxe).

Si de nombreux artistes modernes et autant de décorateurs rejoignent le style Reconstruction vers 1950, ceux qui ont inventé et porté cette nouvelle expression de la Modernité sur le devant de la scène sont aujourd’hui oubliés du grand public : René Gabriel (1899-1950) ou Marcel Gascoin (1907-1986). Ce sont eux qui vont réconcilier la SAD avec l’UAM et former tous les grands designers français des années à venir : Pierre Paulin, Michel Mortier, Alain Richard, Pierre Guariche... dont les débuts se font dans la droite ligne de leurs maîtres, avec des meubles structurés et rationnels en bois clair.

Nouvel horizon de la Modernité


Au-delà de la redécouverte du “style Reconstruction”, l’histoire du design commence à s’interpréter hors du passé glorieux des “arts décoratifs”, mais aussi de l’historiographie militante du mouvement Moderne. Les récits se complexifient et s’interpénètrent. En matière de mobilier, des alternatives surgissent et interrogent certains préjugés sur les débuts de la production industrialisée, sur l’opposition SAD-UAM, sur le déterminisme des matériaux et des fabrications, sur la réelle importance de certains acteurs.

La Reconstruction est une clef pour comprendre la condition de naissance du design, elle mérite l’intérêt des historiens et amateurs d’art. Loin de la prophétie autoréalisatrice d’un progrès industriel linéaire porté par le verre, l’acier, le béton, d’autres expressions de la Modernité montrent leur importance et ouvrent des perspectives d’avenir différentes, potentiellement plus respectueuses de l’Humain et de la Nature.

P.G, janvier 2019

Informations

Expositions publiques à Paris :
Du samedi 9 au mardi 12 mars 2019 11h – 18h

Vente aux enchères à Paris :
Mercredi 13 mars à 14h30





Mobilier de René Gabriel, dessins de Jean Royère, céramique de Roger Capron, tapisserie d'Aubusson de Jean Lurçat:
"Phoebus et les ailes", modèle de 1962

Mobilier de René Gabriel, dessins de Jean Royère, céramique de Roger Capron, tapisserie d'Aubusson de Jean Lurçat :
"Phoebus et les ailes", modèle 1962

Meubles de René Gabriel, Hitier, Gascoin, Renou et Génisset, tapisserie d'Aubusson de Jean Picard-le-Doux :
"Nuit Saint Georges", circa 1970

Mobilier caillebotis de René Gabriel, tapisserie d'Aubusson de Michèle Van Hout le Beau :
"Primerose", circa 1975

Meubles de Jacques Hitier, Michel Roux-Spitz, Marcel Gascoin, tapisserie d'Elie Grekoff :
"Portrait de famille", circa 1980

Mobilier de Marcel Gascoin, tapisserie de René Perrot et Atelier Tabard :
Lièvre et oiseaux, 1947