jeudi 6 décembre 2018

Conférence // ENSA de Paris-La Villette


Ci-après le brouillon d'une conférence donnée aux M2, avec un appel aux lecteurs de ce blog pour qu'ils soutiennent mes recherches en m'invitant pour des interventions, cours, conférences... J'ai constaté la nécessité d'un échange avec les écoles d'architecture, où l'on ne trouve presque aucun livre sur le design, le mobilier ou les intérieurs. Disons un sur Prouvé, un sur Perriand, un sur Starck, et quelques ouvrages tristement canalisés dans la "programmation". Que ces conférences puissent servir à recréer une relation entre ces deux corporations, c'est à souhaiter car je refuse de voir l'élève architecte continuer d'ignorer l'intérieur, ou l'élève designer vivre dans l'illusion d'un non-engagement extérieur. Il est impératif de rappeler ce qui a affaibli la capacité d'action de l'un et de l'autre au moment de leur séparation. Il fut un temps où architectes et designers s'associaient dans de véritables projets de société. Et puis, soyons simplement pragmatiques : il faudra construire avec du bois, de plus en plus. Si l'architecte veut faire autre chose que poser une "écorce" au dehors, il va devoir se retourner, regarder vers l'intérieur, réinventer les boiseries -pourquoi pas ?- ou penser aux meubles... Bref, s'associer au designer. Mais, pour cela, il faut avoir un minimum de bagages, cesser de croire que l'objet est un programme, que la décoration est un loisir, que le design est un relookage...

1 - présentation du sujet


(image 0) Tout d'abord, je remercie l'ENSA de Paris-La Villette pour cette invitation, suite à une demande de Marie Gaimard qui apprécie autant que moi Le Havre, ses architectes et ses designers. Nous étions tous les deux parmi les militants de la première heuresur le terrain ! Elle m'a donc demandé de vous présenter mon dernier ouvrage sur le décorateur et designer René Gabriel - mais je vais avant cela faire un préambule sur l'architecture, le design et la décoration.


1.1 l’utopie domestique


(1) Mon attirance pour la Reconstruction remonte au tout début des années 2000, lorsqu'en m'installant au Havre, j'ai constaté que la recherche sur cette période de l'histoire des arts avait été négligée et plus encore biaisée - c'est alors que je me suis plongé dans ce fragment du passé qui correspond, dans le domaine de l'architecture, à un rare moment de croisement entre les extérieurs (urbains et constructifs) et les intérieurs (où s'ouvrait la question du design). C'est aussi le moment attendu depuis longtemps d'une démocratisation des formes contemporaines (qui passent de l'artisanat à l'usinage) : une mutation qui marquera aussi une fin. J'ai quelques publications à mon actif sur ce sujet particulier, dont deux ouvrages qui peuvent vous intéresser.  Le premier est un livre à petit prix nommé Utopie domestique - c'est une brève analyse de la Reconstruction en tant qu’instant de mutation en architecture, signalant le passage de l'utopie sociale au modèle consumériste, autrement dit la fin d'une idéologie, celle du mouvement Moderne qui va se fondre dans une expansion tournée presque exclusivement vers une demande individuelle, elle même centrée sur l'intérieur du logement.

Il y a une réduction d'échelle de l'utopie que je suis heureux d'avoir identifiée, même si l'idée ne semble pas relayée - mais qu'importe ! Cette observation est celle d'un rétrécissement de l'utopie qui passe de l'idéal politique (XVIIIe), à l'urbanisme (XIXe), à l'architecture (début XXe), puis aux intérieurs (milieu XXe), enfin aux "objets" (fin XXe) et à soi-même (dans la Smart City, grande illusion de notre XXIe siècle). C'est pourquoi je me passionne pour ce milieu du XXe siècle qui marque à la fois le sommet et le déclin de l'architecture, puisque le “mouvement moderne” ne va bientôt plus porter les ambitions de l'Humanité, et (plus tragiquement) cessera d'attirer les génies qui forgeaient les idéaux futurs. Je crois qu'on peut admettre que les architectes renommés de notre nouveau millénaire sont des stars comme les autres, qui produisent des images plus qu'elles ne portent des idées profondes sur la société qui se construit. Symptôme postmoderne bien connu depuis le constat fait en temps réel par Guy Debord. Mais ce constat n'est pas seulement un délire des radicaux de l'extrême gauche, d'autres signes parviennent de tous bords.  

L’étouffement du "Mouvement moderne" sous le poids du "confort moderne", soit l'enfermement du "progrès" dans la sphère domestique, marque une fin encore sous-évaluée dans ses conséquences - que l'on résume trop vite comme un changement associée à l'ère "post-industrielle" (expression absurde puisque tout ce qui est industriel continue, "post-intellectuel" serait mieux). La lecture d'ordre catégorielle en "post-moderne", voire stylistique, est la preuve même de la gravité d'une déchéance : qui oserait désigner une utopie à la manière d'un style ? On sait que ce bouleversement idéologique se signale partout... J'ai quelques exemples immédiatement en tête, du plus amusant au plus grave : 1)  la transformation des CIAM en agence de voyage pour architectes vieillissants ; 2) le changement de nom de l'UAM qui devient "Formes Utiles" et se replie dans un stand du salon des Arts ménagers ; 3) dans le domaine du design, le succès de La laideur se vend mal par Raymond Loewy qui marque un dévoiement de la Modernité, transformée en argument publicitaire ; 4) plus en profondeur, le renoncement du prophète de la croissance, Jean Fourastié (inventeur du terme "Trente Glorieuses") qui admet lui-même une rupture morale mettant fin à une confusion entre abondance et bien-être… Ces exemples pour vous dire que les petites choses matérielles peuvent relater de vastes basculements politiques et sociétaux - ce que j'ai tenté de relater dans Utopie domestique sous forme d'images accompagnées de brefs textes


1.2 Un art industriel moderne


(2) Avant d'en venir au second ouvrage, sur René Gabriel (pour lequel je me suis déplacé), je tiens à faire une autre mise au point. En effet, je suis particulièrement heureux de présenter dans une école d'architecture la monographie d'un designer, de participer ainsi à l'ajout d'un discret trait d'union entre deux corporations dont le divorce avait été prononcé en France au XIXe siècle et légalisé dans les années 1940. Depuis, les métiers d'architectes et de designer (que l'on nommait autrefois décorateurs) se sont séparés dans leurs formations et dans leurs représentations. Avant cela, un  tri presque naturel faisait que les meilleurs décorateurs étaient conduits à devenir architectes par inflation des commandes, surtout s'ils sortaient de l'ENSBA, mieux encore s'ils se plaçaient en haut des listes en obtenant le Prix de Rome.

La séparation va se creuser au XXe siècle pour deux raisons : la première est le succès du luxe "Art déco", qui conduit le décorateur à être suffisamment fier de son métier pour vouloir se dissocier de l'orgueilleux architecte et se réinscrire du côté de l'artisanat et de la grande ébénisterie française. Mais cette situation est très provisoire et c'est une autre raison qui provoquera une division plus durable, celle qui persiste encore : la spécialisation des métiers du fait de l’industrialisation. On sait que le degré de spécialisation des tâches dans la société industrielle oblige à se former dans des domaines de plus en plus restreints - une problématique formulée dès le milieu du XIXe siècle (par Engels, Marx, Baudelaire, Ruskin...) et qui ne cessera de s'accentuer sans trouver le moindre remède. Seul problème, des amnésies vont se créer de part et d'autre, en enregistrant le dernier état des lieux dans chacun des domaines : l'art déco artisanal des décorateurs, l'utopie moderniste industrielle des architectes. L'un et l'autre reste figés dans cette structure héritée, tout en jouant du paradoxe étrange que ce sont les décorateurs qui vont basculer vers l'industrie en devenant designers, alors que les architectes resteront longtemps dans des traditions plus proches de l'artisanat (avec les corps de métiers)... Mais il devient difficile aujourd'hui de faire une différence.

La jonction de l'Art et de l'industrie est un problème clef. Des gens comme Prouvé et Gabriel se rejoignent autour de cette question en démontrant qu'il est plus difficile d'inventer un meuble industriel que de dessiner un meuble de luxe exécuté à grands frais par un artisan. N'oublions pas que, dans ce domaine, la logique de Ruhlmann voulait que l'on invente la modernité à partir du luxe (qui offre une totale liberté de création) puis ces nouvelles "formes" se diffusaient dans l'industrie. Mythe que l'on retrouve encore dans la mode textile ou dans le culinaire... Dans le mobilier, c'est un propos que dénoncera ouvertement Gabriel en affirmant qu'il n'y a aucun rapport entre les deux : la main de l'artisan ne représente en rien ce que produit une machine : ce sont deux choses différentes, et même opposables - l'artisanat et la mécanisation. Le premier demande des talents de dessinateur et une éloquence suffisante pour comprendre un seul commanditaire. Il est beaucoup plus difficile de produire un objet avec des ingénieurs et des économistes, qui doit obtenir le consentement à la fois des techniciens rattachés à la production et des acheteurs pour la diffusion.

(3,4,5,6,7) Mais cette dissociation de l'industrie et de l'artisanat se double d'une séparation entre designers et architectesLa problématique est bien connue autour des théories de Le Corbusier qui veut démeubler tout en industrialisant. Mais cela correspond à un abandon reproduisant des priorités hiérarchiques, plus qu'à une solution concrète, et son approche reste ponctuelle. Juste après-guerre, la plupart des créateurs cherchent de nouveau à joindre ces métiers complémentaires, ce qui conduit René Gabriel, en 1947, pour l'Exposition de l'Urbanisme et de l'habitation, a associer dans chaque projet un décorateur et un architecte. Chacun reste dans sa spécialité et forme une association pour inventer un "logement type". Il y aura des réussites : Sognot-Sonrel pour Boulogne-s-Mer, Perriand-Nelson pour Noisy-le-Sec (avant que Perriand ne revienne vers Le Corbusier pour Marseille), Gascoin-Lods pour Sotteville-lès-Rouen, Gabriel-Perret pour Le Havre. On peut aussi noter que Corbu pour le projet d'Unité à Marseille (ATBAT) ne peut pas jouer le jeu, vu le volume atypique de ses logements. Cependant, il retiendra la leçon et sera l'un des premiers architectes à présenter in situ un appartement témoin à Marseille en s'associant à Perriand et Prouvé qui jouent (en le reniant) le rôle des décorateurs.


1.3 René Gabriel, premier designer

Le deuxième livre susceptible de plaire à des architectes curieux, que je vais détailler aujourd'hui, est beaucoup plus ciblé et malheureusement moins “économique” à l’achat : il s'agit de la monographie de celui qui a organisé l'événement-clef de la présentation de logement dans l'Exposition de 1947 et sera considéré par ses contemporains comme l'inventeur du design d'ameublement : René Gabriel. Surprise, ce n'est pas Jean Prouvé ou les célèbres membres de l'UAM. En effet, si ces derniers représentent une avancée remarquable dans la théorie des formes et leur relation à l'ingénierie des matériaux, leur participation ne reflète pas une réalité dans la naissance d'une production en masse ayant une esthétique moderne. Ni eux, ni leurs élèves ne seront connu dans la fédération du meuble. C'est pourquoi, si l'on considère que le design est indissociable de la diffusion, cette histoire se passe plutôt du côté de Gabriel et de ses proches ou élèves : comme Gascoin, Paulin, Guariche, pour ne citer que les plus célèbres.

Cela ne retire rien à l’intérêt que l’on porte aujourd’hui à Prouvé, Perriand ou Jeanneret, mais ils restent des “artistes modernes” plus que des “designers contemporains" (reflétant leur époque), le social est pour eux un idéal ou un mot d'ordre politique, mais presque jamais un fait concret - et c’est un principe qu’il faudra bien admettre un jour. Ou alors, il faut redéfinir le design comme le domaine des formes plus que des productions, croire comme Ruhlmann à 'inventivité dans l'exception puis au "ruissellement" dans la production en masses. Ce que de nombreux français croient encore, mais ils sont à peu près les seuls dans le monde… Sans doute un héritage de l'Ancien Régime et de l’Art déco. Hors de nos frontière, au contraire, un certain pragmatisme libéral place plutôt le design dans un objectif commercial. Une fois encore, la chose ne semble pas très séduisante et l'on voit l'importance de se souvenir précisément !

De fait, les "vrais" designers  sont des gens moins passionnants, moins lettrés, moins engagés, moins remarquable dans le résultat (au sens de plus discret, plus banal, mais aussi plus “vendable”) que les idéologues artistes des CIAM et de l'UAM. Mais l'intérêt n'est pas forcément de se laisser séduire par des formes artistiques, surtout en matière d'objets utilitaires, il s'agit plutôt de trouver un design industriel aux origines du "contemporain", c'est à dire des objets qui nous entourent aujourd'hui - pour des gens ayant des revenus eux-aussi moyens ou banals, soit de reconstruire une histoire plus démocratique qu'élitaire.


1.3 Architectes et designers


(8) Il faut enfin noter l'importance dans la représentation architecturale des "créateurs de meubles pour la série" en 1947, face aux architectes qui étaient plus puissants, organisés en "atelier", c'est à dire en agence réunissant souvent une vingtaine de collaborateurs. Mais ils comptent seulement pour moitié ici, face à des décorateurs réunissant de minuscules équipes. Leur travail ne coûte rien ou presque , mais leur rôle dans l'esthétique du projet semble déterminant car il reflète directement l'idée de qualité de vie. Il est le "marketeur", le faire-valoir de la modernité aux yeux du public. C'est un rôle que les architectes oublieront et 

Cependant, ce bref trait-d'union va se rompre. La normalisation s'amplifiera, finissant par condamner les "arts appliqués" à devenir des "arts à appliquer", simple assemblage d'objets standardisés mais complexes, prêts à consommer, lourdement normalisés... Cela représente une mutation dans le métier d'architecte. On peut regretter le temps de cette association passée car tout semblait (modestement) créatif, les espaces intérieurs et extérieurs.

La conséquence de cette séparation est triste, la plupart des architectes sont aujourd'hui incultes concernant le design et choisissent des meubles sur catalogue, sans autre savoirs que ceux les ramenant vers des "poncifs modernistes" imposés par Knoll, Vitra, Cassina ou USM... Je préférerais qu'ils cherchent un inventeur actuel, soucieux des questions présentes - écologiques - plutôt que de s’exciter dans le Vitra design Museum ou autour des stands de Batimat. J'espère que l'architecte reviendra aux intérieurs, un impératif plutôt qu'un choix dans la mesure où il faudra de plus en plus de bois dans la construction - mieux vaudrait étendre l'architecture vers l'intérieur plutôt que de multiplier la présence d'une "écorce" à la surface des bâtiments...

2. L’Appartement témoin Perret



2.1 L’architecture et sa “réception”


(9) Après ce long préambule, je dois obéir à la commande et vous dire maintenant dans quel contexte s'est faite cette redécouverte de René Gabriel. L'histoire débute au Havre lorsque se préparait le classement UNESCO, avec une certaine discrétion et l'appui des élus locaux. La revalorisation de l'oeuvre d'Auguste Perret avait été portée par Docomomo et Joseph Abram, qui préparaient avec l'IFA une exposition internationale : "Perret, la poétique du béton". Les politiques voulait bénéficier de ce revival, mais cette revalorisation top-down ne satisfaisait pas les rares visiteurs que nous avons pu accueillir. 

C’est alors que j’ai débuté des visites guidées dans la ville du Havre. Les quelques contacts des supposés "touristes" se limitaient à des scolaires dans des circuits imposés ou à des visites libres pour des habitants curieux, mais en majorité ils venaient pour critiquer une architecture qu'on leur avait imposée il y a cinquante ans et que l'on tentait de nouveau de leur imposer comme un patrimoine. Les seuls amateurs de Perret étaient des étudiants en architecture ou des "originaux", pour ne pas dire des marginaux.

(10) Mesurant cette demande, avec Elisabeth Chauvin qui dirigeait le service "Ville d'art et d'histoire", nous avons cherché à établir un lieu de rencontre, plus favorable à la discussion. Elisabeth Chauvin est une architecte de formation, spécialisée dans les musées et les patrimoines - et nous partagions l'idée d'une approche sociale, celle qu'il faudrait désormais nommer "quatrième génération de modernes", qui s'intéresse à la réception sociale de l'objet plus qu'à son invention ou à sa diffusion. Je pense aux travaux menés en architecture par Monique Eleb (L'apprentissage du chez-soi, 1994), à la Nouvelle Muséologie d'André Desvallées et d'Hugues de Varine (Vagues, 1998) , ou aux travaux de l'historien du sensible Alain Corbin proches de la micro-histoire (Louis François Pinagot, 1998). Des livres que nous lisions avec passion à la fin des années 1990. 

Nous cherchions moins à croire en la Modernité qu'a provoquer la compréhension d'un environnement moderne, par rétroaction des visiteurs sur l'objet. Comme dans le cas du musée du Creusot : si la décision de créer un environnement échappe aux individus ou leur déplaît, celle de se l'approprier et de partager les émotions vécues autour de cet objet reste en leur pouvoir. Il nous fallait seulement trouver un lieu plus intime que la ville, plus proche de la réalité quotidienne, plus propice à la discussion : surtout ne pas parler esthétique, mais plutôt expérience vécue. 

(11) L'idée était dans l'air du temps puisque Docomomo organisait au Havre un colloque sur la réception de l'architecture du Mouvement moderne. Nous avons pensé à un logement - quoi de plus caractéristique et de plus intime dans une reconstruction. Mais les travaux menés par l'Inventaire, dans la tradition du "monumental" (héritier de l'architectural) n'abordaient pas cette question - éludée par la soi-disant inexistence de document (comme indiqué dans l'Images du patrimoine). D'ailleurs un premier logement témoin a été ouvert dans les années 1990, supervisé par la DRAC de Normandie, et était meublé par du Nelson, du Perriand, du Prouvé - expression d'un fantasme élitaire, sans le moindre rapport avec des réalités historiques ou locales.

2.2 Le “style Reconstruction”


(12) Cette divergence entre la grande "histoire de l'art" et l'histoire sociale et locale allait changer. Finalement tout commence ici, à l'enseigne "Au bouquiniste" (vidée et aujourd'hui rasée, dans le quartier du Rond-Point où je vivais alors). Nous découvrons au milieu d'un tas de vieilles revues de décoration ce fameux trait d'union entre l'intérieur et l'extérieur, entre la réception locale et la propagande moderne nationale. Mais celle-là ne correspondait pas non au portrait établi par la DRAC dans les années 1990.

(13) En les compulsant, nous voyons un article intitulé "Ils ont trouvé un appartement neuf au Havre" (Maison française, n°63, 1952, pp.3-5). Nous avons donné au bouquiniste la somme rondelette qu'il demandait et repartons avec un bon mètre de magazines à éplucher. On trouvera ensuite un second article de 1947 sur l'Appartement d'Auguste Perret du Havre meublé par René Gabriel (n°10, sept. 1947, pp.1-3).

(14) Cette découverte allait aboutir sur une première publication mettant en parallèle les intérieurs et les extérieurs ("Le Havre prototype de la modernité" - in Les bâtisseurs, éd. Point de vues, 2002). En même temps, nous demandions aux archives municipales s'ils avaient des articles concernant René Gabriel et Marcel Gascoin afin de pouvoir publier un premier portrait de ces personnages oubliés de la reconstruction du Havre. Et nous commençons à accumuler des documents sur ces logements témoins, nous apercevant que le phénomène dépasse amplement le Havre et reste centré autour de deux personnalités : Marcel Gascoin et René Gabriel.

 Mais nous allions en apprendre un peu plus, puisque paraissait au même moment Les décorateurs des années 1950 de Patrick Favardin, qui marque le début de la mode fiftease en France, juste avant que le mot vintage envahisse la tendance déco (après avoir surgit dans la culture rock des années 1980 puis pénétré la mode vestimentaire dans la décennie suivante...). Je me moque un peu, mais ce phénomène allait nous aider à mettre en oeuvre un projet plus ambitieux que des publications.

2.3 l'Appartement témoin Perret 


La remise à la mode des années 1950 a favorisé la re-création d'un appartement témoin. Je ne vais pas vous en faire l'histoire officielle, mais plutôt en venir directement à une distribution des rôles qui m'a conduit à établir la programmation de l'ameublement de ce logement "modèle". Il fallait retrouver les documents et cela a été le point de départ de mon intérêt pour l'oeuvre de René Gabriel. En même temps, la Ville du Havre acquiert les premiers meubles et objets quotidiens auprès des habitants et de quelques antiquaires qui s’intéressent déjà à ce sujet.

Je vous présente rapidement cet appartement que nous avons meublé comme l'était les appartements types de cette époque : on notera bien qu'il ne s'agit pas forcément d'un logement représentatif des Havrais, mais d'un modèle de propagande que l'on présentait alors dans la plupart des villes reconstruites. C'est plus riche pour les échanges avec les visiteurs qui peuvent se différencier de ce modèle qui va bouleverser la façon de se meubler des Français. Il faut savoir qu'entre 1940 et 1950, la plupart en était à la salle à manger de style Henri II produit par Barbès ou Lévitan... Dans un mimétisme populaire venu tout droit de l'historicisme bourgeois du XIXème s.

Les Havrais se souvenaient de ces meubles modernes et de ces appartements. Nous avons fait témoigner quelques dizaines de personnes nées dans les années 1920. On peut dire qu'avec Elisabeth Chauvin, nous avons grandement participé à changer le regard sur cette architecture en ouvrant cet "Appartement témoins Perret".

Cependant, il faut reconnaître que la démarche "nouvelle muséologie" n'a jamais été entendue ou comprise... Ni par les historiens, ni par les anthropologues, ni par les muséologues. Il restera heureusement pour l'avenir quelques films que nous avons tournés. Il faut dire que notre projet a eu peu d'écoute car Docomomo a rangé cette médiation dans le (détestable) rayon top-down, l'anthropologie dans sa tradition socialiste n'aime pas les classes moyennes , enfin les muséologues ont sombré dans une mode "technophile" et "événementielle" qui les a définitivement éloigné de cet idéal "territorial" et "micro-historique" qui nous agitait...

Heureusement, nous avons reçu un très bon accueil de la part des historiens de l'architecture et du design. Ici, notre projet a été parfaitement relayé, trop bien peut-être. Mais cela m'a valu l'intérêt de plusieurs éditeurs pour la publication de monographies de décorateurs. Le style "Reconstruction" a en effet de quoi intriguer et nous avons mené plusieurs expositions :

(15) Marcel Gascoin
(16) Jacques Hitier
(17) René Gabriel

Vous remarquerez que les vedettes du Mouvement moderne ne sont pas représentées : ni Perriand, ni Prouvé, ni Nelson que la DRAC avait exposé. Ce n'est pas par esprit de contestation (quoique), mais surtout parce que nous avons donné la priorité à des décorateurs ayant vraiment diffusé à petit prix et à grande échelle, en lien avec l'industrialisation de la production dans des lieux connus des tous les publics comme le Salon des Arts ménagers ou les logements témoins. Cette histoire n’entre donc pas dans le “récit moderne”, ni dans les “lieux de mémoire” de ce mouvement qui a toujours vu la Reconstruction comme une occasion manquée - alors qu’étrangement cette époque allait tracer l’avenir de notre réalité quotidienne, et pas seulement sur le plan formel.

Cette fois, la crise de la modernité joue dans notre sens - la place s'agrandit et peut accueillir d’autres récits que ceux de la mythologie moderne instituée par Pevsner ou Giedion. Cela paraît évident, mais il n’y a pas si longtemps que cette sacralité a basculé. Il fallait que la Modernité tombe, pour qu'en compensation il devienne possible de comprendre des personnalité complexes comme Perret ou Gabriel, qui sortent des clichés radicaux. Gabriel n’est pas vraiment un moderne, ni un décorateur, ni un architecte, et c’est pourtant lui qui va ouvrir en France le mobilier de “très grande série” suivant l’expression de l’époque (qui désignait alors quelques dizaines de milliers d’exemplaires), soit le design. C'est ainsi que l'histoire de Gabriel reflète plus qu'une simple tranche dans l'épopée moderne, elle est aussi une histoire du social, de l'intime, d'un champ culturel partagé par un très grand nombre d'individus.

3. René Gabriel en images


3.1 Dominotier face aux années folles

3.2 Un décorateur pour le peuple

3.3 Un designer dans la Reconstruction

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