lundi 19 novembre 2018

Jean Fourastié // Philippe Herlin

Karl Lagerfeld portait le gilet jaune en 2008, avec dix ans d'avance naturellement ! 

Hommage aux classes moyennes. Bien qu'elles ne séduisent plus personne, jalousées d'en bas et méprisées d'en haut, elles représentent pourtant l'ultime trace d'un rêve passé dont l'avenir n'est jamais advenu : Trente Glorieuses qui durèrent vingt ans, période extraordinaire où les " masses " s'élevaient en bloc et partageaient une impression de richesse et un rêve de progrès ; ce temps passé où chacun était persuadé et satisfait d'être " moyen ", sachant de ce simple fait qu'il allait vivre mieux. Une époque lointaine, presque oubliée, inévitablement ignorée par ceux qui n'ont jamais eu besoin d'un " Grand Espoir ". Pourtant, je me souviens bien qu'il semblait ridicule de parler de ses ancêtres millionnaires, de ses grands-parents prolétaires, de ses origines étrangères - seule la réussite de tous au moment présent (ou dans un avenir proche) importait. Le racisme (ethnique, social, générationnel, sexuel) était en voie de disparition. Nous vivions dans un univers mental où régnait une sorte d'égalité des chances. Loin, aussi, le temps où les ruraux s'installaient en HLM, sourire aux lèvres, sachant qu'il s'agissait simplement du premier étage affiché dans l'ascenseur social. Ce n'était qu'une parenthèse : tout nous replonge désormais dans la société de classes (mais sans noblesse), dans cette horrifiante génétique des élites vantée par les blockbusters. Depuis, le sympathique individu moyen s'est fait ridiculiser par tous les géants du cinéma et par quelques nains de la politique. Il devient, aux yeux de la sociologie des millennials, un trans-classe dans une France désormais divisée en trois : les winners urbains, les losers périphériques, les outsiders banlieusards, banlieue qui ne fait plus " lien " dans un entre-deux mais se construit en " dehors ". Chacun cherche désormais à s'identifier au Bon, à la Brute ou au Truand. Aujourd'hui, dans ces trois France qui implosent, une seule chose reste partagée : le sentiment d'un effondrement imminent. Moral, écologique, économique, social ? Chacun saisit le scénario de son choix dans le film catastrophe de sa propre réalité quotidienne. Quel gâchis !

Pour lutter, il faut se souvenir. Relisant à sa manière Jean Fourastié, l'économiste Philippe Herlin (adepte de twitter), dans un ouvrage publié par Eyrolles, plus sérieux que ne le laisse entendre son titre racoleur (Pouvoir d'achat - le grand mensonge) repose des équations simples, celles qu'effectuait Fourastié : par exemple " emploi <=> consommation / production (locale évidemment) " ou ce calcul que j'aime particulièrement " prix réel <=> prix relatif (de l'époque) / salaire (de l'époque) ". Pour ça, l'inventeur des Trente Glorieuses choisissait le salaire moyen (inutilisable aujourd'hui), Herlin prend le SMIC (loin des réalités aussi), des choix trop idéologiques à mon sens. Il serait plus rigoureux de choisir le salaire médian. Passons. Tout cela pour dire que la mathématique élémentaire de Fourastié-Herlin relate bien ce que tous les ex-moyens ont en mémoire : la vie s'améliorait jusqu'au milieu des années 1970, puis tout se dégrade de diverses manières. Loin de la politesse de l'INSEE dans sa définition du "niveau de vie", Philippe Herlin ajoute déjà l'immobilier. Ce n'est pas rien. Mais le plus sympathique pour les amateurs d'histoire du quotidien réside dans une foule de diagrammes en bâtons donnant l'évolution de la valeur des produits les plus banals : inévitable machine à laver, improbable camembert, délectable champagne... Tout y passe, et l'on y apprend pourquoi le prix du poulet chute alors que celui d'une séance chez le coiffeur reste inchangé. On y découvre la tension entre le progrès technique, la vente en masse, le nombre de travailleurs, la triste et peu rentable exportation de la chaîne de production, la fausse concurrence organisée, etc. Tout ceci est loin du rapport convenu entre " l'offre et la demande " (qu'il faudrait nommer théorie libérale du nez-dans-le-guidon). Malheureusement, dans cet ouvrage, il est peu question de mobilier ou d'architecture. D'autre part, le dernier chapitre insiste sur le logement, mais l'analyse est trop superficielle, plus instinctive que réflexive, pas ou peu documentée, donc décevante. Il est vrai que l'on veut toujours être constructif après avoir été critique, mais dans cet autre domaine il ne faut pas aller trop vite.

Il convient d'être plus subtil et de ne pas globaliser les Trente Glorieuses. Tout d'abord, divisons-les en trois sous-périodes : la reconstruction d'un idéal (1944-1954), l'expansion consumériste (1955-1968), le désenchantement idéologique (1968-1973). Regardons maintenant l'évolution de notre quotidien et de nos logements en fonction de ça. Observons, lors de la dernière phase, le début du revival des cités-jardins (anti-urbaines par essence) sous forme d'étalement pavillonnaire... Concluons. Ci-après, pour fuir la simplicité d'une relecture trop utilitariste de Fourastié, voici " La fin du Grand Espoir ", chapitre de conclusion d'un excellent article subtilement intitulé " Jean Fourastié ou le prophète repenti " (Régis Boulat, Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2006/3 (no 91), pp. 111-123 - extrait de cairn info).



La fin du Grand Espoir ?

Lorsque Jean Fourastié s’interroge, tout au long des années 1960, sur le désespoir réel ou apparent d’une partie de plus en plus grande de la population (la jeune génération en particulier) pour laquelle l’abondance n’a pas engendré la satisfaction, le « grand espoir » semble avoir disparu. Avec Raymond Aron, on peut néanmoins se demander s’« il a jamais été partagé par les masses  ». De l’aveu même d’Aron et de Fourastié, leur « grand espoir » désignait « la transformation de la psychologie nationale grâce à la modernisation de l’économie » : « Nous gardions le souvenir des années 1930, des erreurs commises, du déclin tragique de notre économie, nous mettions notre confiance dans ce qu’on appelle expansion ou croissance. » Or, après les événements de Mai 68, Aron a le sentiment que le progrès économique en lui-même « n’éveille pas la foi qui soulève les montagnes » : « Pour éveiller une telle foi, il semble que les Français exigent en plus l’idée d’un homme nouveau, même si cette idée amène avec elle terrorisme et délire. » D’où sa question : y-a-t-il eu en France un grand espoir partagé par les masses, par les intellectuels ? Et qu’en reste-t-il ? Plusieurs raisons profondes expliquent, selon Raymond Aron, que l’efficacité en tant que telle ne suscite pas un « grand espoir » : la rationalité demeure toujours subordonnée au but, conditionnel, limité et l’efficacité recrée perpétuellement la pénurie.

Cette question de la postérité du Grand Espoir dissimule, en fait, un autre problème plus vaste : qu’ont retenu l’opinion publique et les intellectuels des essais économiques et des théories de Fourastié qui voient le jour à la fin des années 1940 ? Visiblement, comme dans le cas de l’œuvre de Keynes, seules quelques pensées simples et incomplètes, ont été effectivement retenues. Cette vulgate s’articule autour des idées de la division tripartite des activités, de la productivité, des prix réels, faisant l’impasse sur la civilisation tertiaire et son « homme nouveau », sur les réserves formulées par Fourastié, dès le milieu des années 1950, quant au développement inquiétant d’une « civilisation de consommation ». Ainsi, il se retrouve naturellement au banc des accusés au lendemain des événements de Mai 68, qui accordent « tous les esprits ou presque » sur la « société de consommation ». Pierre Kende et d’autres partisans d’une consommation « rationnelle » critiquent dans un numéro spécial d’Esprit « les adeptes trop enthousiastes de quelques auteurs anglo-saxons plus ou moins bien compris », qui ont vulgarisé l’idée « d’une marche irrésistible vers le bien-être généralisé grâce aux révolutions industrielles provoquées par le capitalisme et qui ont porté la productivité du travail humain à un niveau sans précédent  ». Pour le sociologue hongrois disciple d’Aron, grâce au progrès technique et à la croissance économique, le capitalisme moderne a dépassé le problème de la répartition, « problème social par excellence », pour lui substituer celui « purement économique » de l’accroissement des richesses. Mythe franchement positif, la « société de consommation » a vocation à l’abondance généralisée. Or Pierre Kende conteste, non la réalité du progrès technico-économique, mais « l’affirmation d’un rapport quasi automatique entre progrès et bien-être général » et formule trois critiques. La première consiste à faire remarquer que la répartition des richesses est dissymétrique et laisse subsister d’importants îlots de pauvreté. La seconde critique concerne le mythe même du « progrès », soupçonné de relever pour une large part de ce que d’aucuns appellent « les mirages de la comptabilité ». La troisième et dernière critique adressée aux thèses « fourastiennes » de l’abondance renvoie au problème des besoins : Kende dénonce « une spirale vicieuse », une « perpétuation dynamique des différences ».

La pensée de Jean Fourastié évolue considérablement au cours des Trente Glorieuses, qui font passer « et Douelle et la France » de la « pauvreté millénaire, de la vie végétative traditionnelle aux niveaux et aux genres de vie contemporains ». Tout en ne reniant pas ses essais économiques antérieurs pour le grand public, Fourastié fait malgré tout figure de prophète repenti, s’alarmant des « multiples crises du temps présent » et annonçant la « fin des temps faciles ». À la suite de Stendhal et de René Girard, il emploie désormais l’expression de « vanité triste » pour caractériser l’état des hommes « qui ne sont pas heureux dans le monde moderne ». Il considère que l’homme revendique trop vivement son droit aux besoins nouveaux, risquant de déclencher de dures luttes sociales : « Du moment que l’autre possède quelque chose, je dois l’avoir. La télévision, les médias, le spectacle de la rue font que les moindres citoyens, les plus éloignés du centre du progrès, connaissent les avantages des autres : automobiles, télévision, magnétoscopes, voyages lointains et pensent qu’ils doivent avoir cela. »