samedi 7 avril 2018

Das Dorf im Warndt // Allemagne 1941




Des rumeurs sur le buffet de cuisine en bois blanc (Buffet Mado ou Madot // histoires et rumeurs) nous ont progressivement entraîné du côté obscur du design (Buffet de cuisine // Origines 1913-1937). Effectuant le tour du monde du design dans les années 1930-1950, il serait absurde de ne jamais regarder du côté de l'Allemagne : celle-ci va violemment dominer l'Europe et influencer ses voisins. Sans enter dans le dark tourism, il ne faut pas non plus se voiler la face. Mieux vaut affronter cette réalité et voir comment le design a été exploité par les totalitarismes. Sa connivence avec le fascisme, le nazisme, le stalinisme puis le capitalisme ont longtemps été mis en accusation... avant que l'on pénètre dans l'ère amnésique contemporaine... C'est pourtant dans le contexte naissant des trois ou quatre totalitarismes (si l'on y ajoute un certain libéralisme sauvage, innommé et mal-classé car nous  baignons toujours dedans) qu'est née l'idée d'afficher un design social dans des appartements témoins. Cela se passe lors du duel de mâles dominants que se livrent Mussolini et Hitler. Le premier ayant montré sa capacité à faire des logements populaires à la Triennale de Milan, le second s'y met en décidant la création d'un village situé dans la Sarre, un territoire qu'il convient de "germaniser" après son bref passage sous l'administration française. Entouré des frontières ennemies (Feind), ancienne poche communiste, ce choix n'est pas celui du hasard : il s'agit de concevoir un outil de propagande plus que de progrès ! Le village-modèle a été conçu par le service de l'urbanisme de la ville de Sarrebruck (située à une vingtaine de kilomètres) par les architectes Georg Laub et Hermann Stolpe, sous la direction de l'urbaniste Walther Kruspe, membre du Parti National Socialiste (NSDAP). D'après le site Memotransfront, ce projet a été lancé le 24 novembre 1936 et prévoit 122 logements de colons (Siedler), avec des maisons individuelles et cinq immeubles collectifs dits populaires. En 1938, les constructions sont achevées et, trois ans plus tard, en novembre 1941, un numéro de la revue Innendekoration est spécialement consacré à ce sujet, tentant de montrer par l'image une application concrète de l'idéologie nazie dans la vie quotidienne, visible dans l'urbanisme, l'architecture, l'ameublement et la décoration...

Personne ne sera surpris d'apprendre que tout cela est absolument affreux ; pour être précis, effrayant plutôt qu'affreux car le mobilier n'est pas inintéressant. Évidemment, celles et ceux attirés par l'uniforme apprécieront, mais les autres (souhaitons qu'ils·elles soient nombreux·ses) auront la nausée. Les meubles ne sont pas spécifiquement laids, ni l'architecture classico-rustico-moderne. Tout cela est extraordinairement ordinaire, et l'on a fait pire depuis. Non, c'est l'agencement, la mise en scène, l'orchestration de cette "banalité" qui fait peur. Exactement comme les êtres humains présents sur quelques photos : ce sont des enfants, qui ressemblent à tous les autres enfants à travers le monde. Rien de plus innocent et même de sympathique. Mais regardons mieux les poses et la manière de se répartir : les garçons sont en uniformes (Hitlerjugend) et étrangement alignés, certains en rang, ils se préparent déjà pour conquérir. Les filles sont isolées et tiennent la pose, ou font une ronde, mais elles sont sous contrôle et n'expriment aucune spontanéité... Le photographe ne les a pas surpris : ils tiennent la pause - assumons la faute car ce n'est pas une posture du corps mais un arrêt du temps. Ils sont venus là pour obéir dans un saisissement, car ce photographe représente le pouvoir. La plupart des gens sont donc précisément placés dans les coins, et restent immobiles comme des piquets dans des espaces vides démesurés... Et les maisons aussi sont étrangement positionnées, les chaises également. Tout est trop bien rangé, trop au milieu, trop sur le côté, trop exactement en diagonale. C'est précisément dans cette association figée du "trop" et du "banal"(qui n'est pas si évidente à remarquer) que réside l'effrayante singularité des extrêmes. Ce pouvoir sur tout (jusque dans la banalité des gestes et des objets quotidiens) peut définir le "totalitarisme" : il faudrait y repenser.

Toutefois, nous ne sommes pas là pour vérifier la justesse de l'analyse d'Arendt et digresser sur ses implications. Il faut en revenir aux faits et aux meubles.  L'architecte signalé dans toute les légendes est un certain Karl Sützer, mais il n'a laissé aucune trace. Ce fut le héros d'un jour, pas glorieux. La plupart de ses meubles évoquent grossièrement le design anglais des Arts & Crafts (Gordon Russel) avec quelques citations scandinaves (Carl Malmsten), mais sans finesse à cause d'ajouts rustiques (accentuation des caissons, effets de doucines, d'accolades). Seul un fauteuil à oreilles de Karl Nothhelfer détonne dans cette ambiance par son côté confortable et organique, presque chaleureux. Mais il n'est qu'une imitation d'un modèle suédois. On le dirait perdu. Le créateur reste encore dans les mémoires et il le mérite, c'est bien le seul. Par contre, cette cité vaut surtout en tant qu'élément de comparaison avec ce que les Suédois réalisent au même moment à Malmö et qui ouvrira ses portes en 1944-45 (Nordiska Kompaniet // Cité de Malmö). Il faut analyser : qu'est-ce qui ne fonctionne pas ici et qui marche parfaitement à Malmö ? C'est la question.











Maison "Michels" (type 2/3) conception de chambre et meubles, architecte Karl Stützer, exécution : Die Heimgestalter

Maison "Michels" - chambre a coucher des filles

Maison "Michels" - vue sur la chambre du garçon

Maison "Michels" - cuisine : mobilier avec peinture ivoire en hêtre naturel
(cuisine "Toni"  avec le label du Reichsheimstättenamt du Deutschen Arbeitsfront)

Maison "Holzer" (type 3) - Salon avec mobilier en cerisier naturel, murs blanc à motifs vert

Maison "Holzer"  - salle à manger, architecte Karl Stützer

Maison "Holzer"  - Salle de sommeil et de travail pour garçon. mobilier : Rüster Natur, tissus et papier peint : Helle Tapete

Maison "Holzer" - chambre des parents - murs et plafonds : Hell, mobilier: Koster Natur, rideaux: Grüngemustert

à gauche : Maison "Schrank". chambre parentale - architecte Karl Stützer.
à droite Maison "Dümmler" - architecte en chef Karl Stützer, design : Die Heimgestalter g.m.b.h. - berlin

Maison "Dümmler" - Dortoirs pour fille - mobilier: Eiche Getönt, en hêtre naturel, rideaux et couverture : bleu à motifs

Maison "Dümmler" - coin de repos et couture du salon latéral - conception : professeur Karl Nothhelfer

Maison "Dümmler" - meubles en chêne, couverts et rideaux rouge marron

Maison "Dümmler" - Coin repas dans une cuisine -  murs lavables, meubles en pin naturel - arch. Karl Stützer


Maison "Dümmler" - Chambre parents. meubles: Roster Natur en noyer
(chambre modèle "Spessart"  avec le label du Reichsheimstättenamt du Deutschen Arbeitsfront)



Salon et salle à manger - meubles en chêne, armoire vitrée, murs: papier gris clair, tapis
(salon modèle "Westphalie" avec le label du Reichsheimstättenamt du Deutschen Arbeitsfront)

Maison "bureau politique, antenne locale du NSDAP", mobilier : Ruster Natur avec incrustations de bandes de noyer, plafond: tapissé couleur crème, sol: sapin naturel, rideaux et tapis: motif bleu

Maison Kölsch. Chambre des parents, meubles: chêne teinté avec des finitions naturelle, murs: papier peint gris clair-vert, tissus : vert à motifs (chambre modèle "Hedwig")

maison type 1 (Dreistadt) - salon-salle à manger, meubles: Rüster Nature, tissus : grünraumgestaltung,
mobilier : architecte karl stützer, execution :  Heimgestalter GMBH Berlin

Armoire de Buffet de cuisine en bois de pin teinté

type de maison 2/3 (Monz), salon, meubles : chêne teinté avec couleur naturelle claire. Bords de fraisage
(bureau modèle "Karnten" avec le label du Reichsheimstättenamt du Deutschen Arbeitsfront)

"Chambre des parents" (marque du Deutschen Arbeitsfront), meubles: Kuster Natur,
murs :  papier peint: architecte Franz Eichhorn - Berlin, exécution : Heimgestalter GMBH Berlin

Chambre pour filles, meubles: bouleau, murs partiellement tapissés

Salle à manger, mobilier: laque ivoire et hêtre naturel, tissus : motif bleu
architecte en chef  Karl Stützer, exécution: Die Heimgestalter SARL Berlin