lundi 26 mars 2018

Marcel Gascoin // Lost in translation


Toujours en voyage à Houston, Texas, cette fois pour y retrouver Marcel Gascoin dans une exposition d'art visible jusqu'au 31 mars à la galerie McClain (mcclaingallery.com) . La découverte de la Reconstruction vient définitivement de franchir l'Atlantique et s'installe sur le Nouveau Continent. Je l'ai vu partir du Havre dans une toute petite embarcation, il y a fort longtemps. Puis elle a débarqué à New-York, voici déjà une dizaine d'année (Amy Perlin // René Gabriel). Elle a ensuite lentement redescendu la Côte Est pour atteindre la Floride, et la voilà désormais bien installée au Texas. J'appréhende un peu la traversée du désert pour ce mobilier déjà tout en ossature, mais c'est à cette seule condition de "purification" que nous atteindrons la côte californienne, ceci dans un avenir hollywoodien ! Notons toutefois que ce séjour à Houston est particulièrement bénéfique puisque la notion de Reconstruction semble un peu mieux comprise par les marchands d'art, sans doute grâce au travail de mené par Jean-Baptiste Bouvier qui sait parler cette langue, coup de chapeau ! Elle pénètre même les institutions avec un texte publié par AD, le 15 mars dernier, qui me semble parfait, tant du point de vue du contenu que de celui du titre : "Hidden in Plain Sight" - difficilement compréhensible pour un Français... Ci-après, la traduction approximative de cet article qui fera date :




Oublié depuis des décennies, le travail du designer français Marcel Gascoin trouve un nouveau public. L'histoire commence il y a trois mois dans un marché aux puces, par un dimanche pluvieux à Paris. De la taille d'un éléphant plutôt que d'une puce, le gigantesque fouillis de Saint-Ouen se dresse avec ses antiques trésors au sommet de la liste des nombreuses choses à faire à Paris pour les visiteurs expatriés. Et pour ceux qui sont dans le commerce de design d'intérieur, c'est un arrêt essentiel. Pendant un jour qui se présentait comme maussade et brumeux, le designer Malcolm Kutner a fait un dernier arrêt ici, espérant se remonter le moral. Allant d'un stand à l'autre, Kutner cherchait quelque chose susceptible de captiver son regard. Au moment où il entra dans le stand de Jean-Baptiste Bouvier, cela se produisit face à une chaise en bois, si discrète que Kutner se démène pour trouver mots permettant de décrire l'objet en chêne et cannage qui l'avait arrêté.

Succinctement, le designer trouve une réponse synthétique qui a une signification à la fois littérale et symbolique: "De bonnes jambes", dit-il, "de la manière dont nous disons qu'une maison a une bonne ossature." Grâce à sa forme élégante, sa construction robuste, sa quincaillerie discrète et l'angle invitant à s’asseoir, Kutner considère ce modèle comme "un mélange presque parfait d'utilité et de beauté - un siège bien fait et confortable qui est également une sorte de sculpture".

Nous pouvons évaluer un objet pour sa forme et sa fonction, mais nous le chérissons pour l'histoire dont il a été le témoin et qu'il peut raconter. Et Kutner a senti une connexion temporelle avec cette chaise qui allait au-delà de son esthétique. Voyant son client qui cherche à remonter le temps, Bouvier a donné la "raison d'être" [en français dans le texte] de cette chaise: "C'est un meuble pour les gens qui ont traversé une guerre." C'est une référence à la période de la Reconstruction en France, après la seconde guerre mondiale, pour laquelle les designers et architectes se sont engagés dans une tâche énorme - ce qui n'était pas un argument perdu avec Kutner. Grâce à Bouvier, il a quitté le marché aux puces en possession de la chaise, du nom de son créateur, Marcel Gascoin, et d'une nouvelle passion.

Fils et petit-fils de marins, Gascoin découvre sa vocation dès son plus jeune âge. Immergé dans le monde marin et portuaire, il a développé une profonde appréciation pour les espaces serrés et bien rangés que les navires exigent et a cherché à appliquer cette leçon sur terre. Innovant, économique et efficace, les éléments de rangements rationnels sont devenus sa spécialité. Jusqu'à sa mort à 89 ans, en 1986, Marcel Gascoin semble avoir travaillé sans relâche, engagé dans une vision du design comme discipline de résolution des problèmes domestiques, et comme une profession qui intègre l'innovation. Expérimentant de nouveaux matériaux, comme l'aluminium et le contreplaqué, il maîtrisa les techniques de préfabrication, joignant l'efficacité et la qualité des finitions. Il obtint de nombreuses commandes pour des logements économiques, des école et des bureaux.

Tout au long de son parcours, Gascoin expose dans des grands événements et des salons telles que le Salon des Arts Ménagers, une exposition d'articles ménagers et d'ameublement (créé en 1923 et qui dure jusqu'aux années 80). En tant que professeur, il a inspiré un grand nombre d'élèves renommé. Gascoin était prompt à collaborer avec d'autres créateurs. Il a même uni ses forces pour concevoir la cabine d'un bateau - l'ultime défi des petits espaces - avec l'homme dont l'œuvre est parfois confondue avec la sienne, Jean Prouvé. Ils n'ont pas gagné le prix, mais le fait qu'ils aient choisi de faire équipe suggère une résonance et un respect mutuel.

Il est vrai qu'actuellement Gascoin est parfois confondu avec Prouvé, qui éclipse à peu près tous les autres créateurs de cette époque et de ce pays : des femmes et des hommes qui, dans des circonstances différentes, pourraient bénéficier d'une plus grande reconnaissance. Principalement présent dans les sources académiques, les catalogues et les expositions dans les musées, le travail de Prouvé est ce que nous avons re-découvert en premier. Eh, oui, c'est sublime !

Découvrir (ou redécouvrir) Gascoin n'est pas (encore) l'élever au panthéon des modernistes français présidé par Prouvé et ses nombreux demi-dieux qui incluent René-Jean Caillette, Roger Landault et Michel Mortier... "Par des mesures d'innovation et d'influence, Prouvé se trouve au centre d'un petit cercle", explique Cindi Strauss, conservatrice du design au Museum of Fine Arts de Houston, "mais ce cercle peut et doit s'élargir avec de nouvelles découvertes et reconsidérations.", demande-t-elle, car c'est "l'une des parties les plus remarquables d'une histoire en cours d'écriture, qui est si vaste que même un talent aussi important a pu être négligé "

À l'autre bout du monde, la chaise que Kutner a trouvée, avec d'autres pièces de Gascoin, constitue le noyau d'une exposition d'art. En collaboration avec Simone Joseph, conseillère artistique à New York, et Erin Dorn, directrice de la galerie McClain à Houston, Kutner a rassemblé une série de peintures, dessins, sculptures et objets décoratifs qui ont quelque chose à dire sur les chaises en bois, les tables , des étagères et des armoires qui donnent à la maison un décor de galerie d'art.

Visible jusqu'au 31 mars, l'exposition se penche sur la notion de "reconstruction" (comme l'ont intitulé le drame qui, au-delà de la France d'après-guerre, résonne de manière poignante dans une ville encore sous le choc de l'ouragan Harvey). AUx côtés de quelques puzzles de couleurs de Leon Polk Smith et de merveilleux feuillages de Claire Falkenstein, qui datent de l'époque de Gascoin, on trouve des pièces plus contemporaines : les bronzes Bo Joseph, incorporant des objets trouvés, les textiles de Sheila Hicks qui suggère le tissu comme un moyen presque pictural, les vases en verre de Thaddeus Wolfe dans des couleurs impossibles, et le grès tombé du ciel de Donna Green - tout se rapportent aux formes et à la chaleur et aux vibrations et même aux ombres de Gascoin. "L'exposition vise à encourager les conversations sur et entre les objets et les peintures et les sculptures de manière à réduire le fossé entre les beaux-arts et les arts décoratifs", explique Dorn. "À la maison, ce n'est pas un tel saut de table et de chaise à une toile d'huile encadrée à un vase en céramique flamboyant à une sculpture en bronze sur un piédestal. Donc, ça commence ici."

De la poussière du marché aux puces aux soins délicats de la galerie d'art, l'enthousiasme de Kutner pour Gascoin a voyagé du personnel au professionnel. Nouant désormais une relation avec Bouvier et son partenaire, Pierre Le Ny (Galerie Bouvier-Le Ny), il vise "à faire entrer Gascoin et d'autres créateurs français moins connus dans la conversation". Et, ajoute-t-il, sur le marché...

Pour les illustrations, voir l'article en ligne :
https://www.architecturaldigest.com/story/marcel-gascoin-houston-mfa/amp