mardi 7 février 2017

Meubles David // Polymeubles

détails d'un buffet, galerie Canavese

Camille et Pierre David ne débutent pas avec le Meublit (Camille et Pierre David // Meublit). Leur aventure commence bien plus tôt, du côté d'Orléans : c'est une belle et longue histoire que Pascal David nous invite à découvrir dans une biographie qu'il a entièrement rédigée. Son texte est reproduit ci-après. Les historiens y trouveront matière à satisfaction car on y décèle les obsessions des pionniers modernes " non-radicaux ", ceux qui ont mené la lutte avant que les grandes industries internationales ne prennent toute la place. Avant de lire ce passionnant récit, il faut une petite entrée en matière permettant d'éclairer le contexte et d'encourager certains à venir explorer les archives. On découvre ici la volonté commune qui animait de célèbres contemporains, René Gabriel, Marcel Gascoin ou Jacques Hitier, même si les frères David ne bénéficient pas du même soutien. Entrepreneurs autodidactes, leurs créations apparaissent plus discrètes, mais elles n'ont pas moins d'intérêt ; au contraire, leurs meubles démontrent la généralisation, à cette époque, d'un esprit d'entreprise associé à un élan créatif moderne et à une qualité encore artisanale. Bien qu'ils se placent hors du podium officiel, inscrits au premier étage du Grand Palais pendant le salon des Arts ménagers (Palmarès // Salon des arts ménagers), les " Meubles David " doivent être redécouverts, aux côtés d'autres " industriels " remarquables comme Pierre Roche (Atelier Saint-Sabin // ancien et moderne), Pierre Cruège (Tables Partroy // Pierre Cruège), Emile Seigneur (Emile Seigneur // Berceau de France), Louis Paolozzi  (Paolozzi et Guermonprez // reconstruction lyrique) et quelques noms toujours dans l'obscurité ! Sans oublier que leur situation reflète celle d'un grand nombre de ces créateurs qui vont renouveler la conception du mobilier après-guerre (Art utile // style reconstruction).



Introduction...

éléments et meubles de complément de la "série B", stand du salon des Arts ménagers en 1955 - fonds David

Dans un monde créatif en plein bouleversement, qui laisse pénétrer de nouveaux talents venus de tous les horizons, les frères David figurent un cas relativement extrême en se présentant comme des autodidactes, ou plutôt des "techno-entrepreneurs". Seulement diplômés d'un certificat d’étude et d'un CAP d’ébéniste, ils n’ont jamais exprimé une vision intellectualisée de ce fameux " mouvement moderne " qui, après la Seconde Guerre mondiale, va profondément bouleverser la conception de toutes les habitations et, plus largement, celle du mobilier et de la plupart des objets du quotidien. Mais ils sont pourvus d’esprit d’entreprise et d'esprit pratique. Ils savent aussi s'imposer dans les foires et expositions, puis parviennent à s'associer à de prestigieux ensembliers parisiens comme Victor Maréchal, René Guérard, Roche et Bobois. Ils forment même un groupe actif avec un voisin de leur atelier, le célèbre créateur de luminaires Robert Mathieu, qui présente bon nombre de ses modèles dans le showroom et les stands de Polymeubles.

Pourquoi ce succès ? Tout simplement parce qu’ils pressentent que la pénurie de logement et la multiplication des familles nombreuses vont rendre nécessaire l’optimisation des espaces et des équipements, et ils offrent des réponses pertinentes : donner plusieurs usages à un même meuble, libérer les surfaces en rabattant ceux-ci le long des murs, adapter précisément les compositions à la disposition des lieux. Ils ont aussi compris la nécessité de fabriquer " en grande série " afin de produire à un coût raisonnable de la qualité en quantité. C’est ainsi que, bien qu’ils n’aient pas suivi la filière noble des grandes écoles de décoration ou d’architecture, bien qu’ils n’aient pas non plus appartenu à des associations prestigieuses comme la SAD ou l’UAM, les frères David parviennent à se faire une place parmi les grands créateurs de l’immédiat après-guerre.

De leurs idées sur les meubles combinables et multi-usage naît la célèbre marque "Polymeubles", assez judicieusement nommée pour attirer les regards et aiguiser les esprits. Symbole de l’attention portée à l'aménagement rationnel des petits logements, leur stand le plus représentatif est présenté aux Arts Ménagers en 1955, avec optimisation complète d'une minuscule surface, servant à la fois de chambre, de salle à manger, de salon, de bureau... où l'espace est si réduit qu'il ne permettrait pas de déplier simultanément un lit et une table dans leur intégralité. À ces contraintes pratiques, Pierre David va ajouter sa fibre artistique dans une recherche d’équilibre des lignes, d'élégance des formes, de noblesse des matériaux, avec ce petit détail créatif qui va faire la différence : dessin des entrées de serrure, des poignées, des clés, et surtout un choix des essences et une originalité des placages, ainsi qu'une discrète utilisation du bronze ou du laiton massif.


I. De la formation à l'installation

certificat d'embauche et lettre de recommandation de Marius Genêt à Orléans pour Pierre David, 1927 - fonds David

Céramique et sculpture sur jade de Georges Renaud, début des années 1940 - coll. part.

Bronze daté de 1941 et sanguine, s.d., de Pierre David - coll. part.

Buffet "moderne rustique", Meubles Modernes David, de Pierre David, début des années 1940 - coll. part.

Les frères David sont nés à Ligny-le-Ribault (45), petit village du Loiret situé à une trentaine de kilomètres au sud d'Orléans, Camille le 21 juillet 1906 et Pierre le 23 décembre 1907. Ils passent leur enfance dans le village voisin de La Ferté-Saint-Aubin où leur père tient un magasin de réparation de cycles. Mais celui-ci quitte le domicile conjugal le jour de la première communion du cadet, laissant ainsi la mère s'occuper seule de ses enfants. A quelques années d’intervalle, après leur certificat d’étude, ils feront tous deux leur apprentissage d’ébéniste dans la fabrique de meubles du village, les établissements Landaus. Avant cela, comme Pierre est un élève plutôt doué, l’instituteur convainc sa mère de le laisser poursuivre l’école une année supplémentaire. Après quoi, jugé trop frêle pour s'engager dans un métier manuel, il passe un an comme employé à la recopie des actes chez le notaire du village. Il s’y lie d’amitié avec Georges Turibe qui deviendra premier clerc de notaire dans l’une des plus grosses études parisiennes. Il restera le précieux conseiller juridique des deux frères tout au long de leur parcours professionnel.

Des années 1925 au début des années 30, les deux frères travaillent comme ébénistes dans différents établissements à Orléans et à Paris. Le curriculum de Pierre David montre que sa condition de technicien le conduit chez de multiples employeurs : du 27 août 1925 au 30 septembre 1927, il est ébéniste chez Marius Genet, " Aux meubles anciens ", 50 rue du Petit-Chasseur, à Orléans (45) ; du 19 novembre 1927 au 26 avril 1929, il est Maître ouvrier en bois, grade qu'il obtient à l'issu de son service militaire effectué au 22ème bataillon d’ouvriers d’artillerie à Orléans (45) ; du 07 mai 1929 au 22 juin 1929, il est ébéniste à la fabrique de meubles d’art Julien Bloch, 2 rue de la Roquette à Paris (11ème arr.) ; du 28 février 1930 au 28 décembre 1931, ébéniste aux Ets Alexandre Leroy, 131 rue de Montrouge à Gentilly (94), entreprise spécialisée dans la décoration et l’ameublement des navires.

En 1933, en plein cœur de la Grande Dépression, les frères David rencontrent des difficultés pour trouver un emploi stable. Ils prennent alors la décision de s’installer à leur propre compte comme artisans ébénistes à Paris, au 102, rue de Charonne (XIe arr.). Bien implantés dans le quartier du Faubourg Saint Antoine, connu pour ses ébénistes, ses artisans et ses vendeurs spécialisés dans le mobilier dit " de style ", ils y produisent des ensembles traditionnels, avec des chambres, des salles à manger et des salons plutôt luxueux. Pour élargir la clientèle, ils tiennent également un stand à la Foire de Paris. Les affaires démarrent rapidement : les commandes prises pendant cet événement assurent pratiquement le travail de l’année.

C'est à cette époque que Pierre rencontre le sculpteur et céramiste Georges Renaud. Installé rue Léon Frot, à deux pas de l'atelier rue de Charonne, Georges Renaud est un artiste reconnu pour avoir réalisé la rénovation des grands candélabres du pont Alexandre III. Il a travaillé pour la manufacture HB-Quimper dans les grès haut-de-gamme " Odetta " de style 1925, et il a également reçu une médaille d’or lors de l’Exposition Coloniale de 1931. Partageant une formation initiale d’ébéniste, une amitié naît et se traduit, pour Pierre, par la découverte des arts. Guidé par ce nouvel ami, il s’initie au dessin, à la sculpture, à la céramique, à la peinture... Cette passion pour les activités créatives ne le quittera jamais et inspirera son travail dans le mobilier.

Mais des événements tragiques approchent. Comme un signe avant-coureur, un incendie vient gravement perturber l’activité de l'Atelier peu avant la déclaration de guerre. Vient ensuite la déclaration de guerre et la Mobilisation générale en septembre 1939, qui provoque la cessation des activités. Celles-ci ne reprennent qu'en août 1941, date de création de la SARL " Meubles Modernes David ", toujours installée rue de Charonne, mais dans des locaux plus grands situés au numéro 120. Les frères sont co-gérants de la société : Camille s’occupe préférentiellement des questions administratives, des relations publiques et commerciales, ainsi que des relations avec la FNA (Fédération Nationale de l’Ameublement, réorganisée en 1948) et avec l'Agence de normalisation (norme française " NF " créée en 1939) ; Pierre prend plutôt en charge la partie technique, l’organisation de la production et la création. Il participe parallèlement aux recherches dirigées par le CTB (Centre Technique du Bois). L'aspect créatif reste cependant limité car les fabrications reprennent dans la même veine qu’avant-guerre : les modèles s’appellent " chambre 38 ", " living room 55 ", " cabinet 64 "...


II. Création de "Polymeubles" et de la "série A"

L'une des premières publicités Polymeubles, vers 1949-1950 - fonds David

Polymeubles série A, bibliothèque-secrétaire, vers 1950  - fonds David
publicités sur la "série A" publiées dans Meubles et décors en mars et avril 1953

publicité Polymeubles sur la "série A" associée à René Guérard et publiée dans Meubles et décors en mai 1953

deux publicités avec points de ventes publiées dans Maison française, octobre 1954 et février 1956

transformation Polymeubles ; salle à manger et chambre, Meubles et décors, avril 1953

transformation Polymeubles ; lit double et banquette, Meubles et décors, mai 1953

transformation Polymeubles ; salle à manger et salon, Meubles et décors, mai 1953

transformation Polymeubles ; chambre et bureau, Meubles et décors, octobre 1953

La transition du meuble de tradition vers le meuble moderne semble s'effectuer assez brusquement, à partir des années 1946 et 1947, quand le contexte historique change. Le terme " moderne " prend alors le sens que nous lui connaissons aujourd'hui, abandonnant celui qu'il avait acquis pendant l'âge d'or des " arts décoratifs " avec ses ornements de " style 1925 ". Après la guerre, dans une période difficile, caractérisée par la pénurie et la diminution des surfaces de logement, les meubles doivent conjuguer simplicité, fonctionnalité, modularité, et surtout rationalité en occupant peu de place et en étant produits en grande série à coût réduit. Alors les lits se relèvent le long des murs, tout se transforme, la table de salle à manger devient table basse ou table de berger en disparaissant dans un meuble, les fauteuils peuvent se métamorphoser en chaises, les banquettes et canapés devenir des lits,  les secrétaires muter en bar. Tout doit devenir modulable, transformable, multi-usage, élément d’un tout composé au bon vouloir du client, et sachant s'adapter à la disposition des lieux.

Toutes ces idées entrent dans l'air du temps et marquent la naissance des éléments Polymeubles avec la première gamme de la marque nommée " série A ". Le nom de ce modèle suggère déjà l'arrivée d'une future " série B " que Camille déclare lors d'un conseil d'administration être suivie " depuis 1948 ". Toutefois, les dates précises de création ne sont pas connues. La " série A ", aux proportions et finitions encore classiques, est largement composable à la demande sur la base d’éléments standardisés disponibles en deux largeurs, trois hauteurs et trois profondeurs. Elle remonte probablement à cette même année 1948, se situant donc parmi les premiers meubles composables par éléments produits en France (voir les éléments Meyer in Meubles de série // Arts ménagers 1948). Les lignes sont très sobres, mais ces meubles laissent encore une place significative au massif. Ils sont en chêne ciré et peuvent comporter de petits décors en bronze et de légers effets de marqueterie (frisage en losange). Toutefois, ils restent peu connus du public avant d'être présentés au Salon des Arts ménagers de 1953 à 1958. Le succès est alors au rendez-vous. Tous les meubles de la " série A " sont reproduits dans les revues de décoration : lit, armoire, table, guéridon, bureau, buffet, cosy-corner... Ainsi que quelques meubles transformables qui vont introduire la " série B ".

Dès l'apparition au Salon des Arts ménagers de 1953, les Polymeubles intéressent vivement la critique pour les transformations de pièces qu'ils permettent d'obtenir. Outre le canapé-lit et le meuble-lit, déjà bien connus, il s'agit plus largement de changer radicalement l'usage d'une pièce, de faire d'une chambre d'ami un bureau, d'un studio une salle à manger ou, tout simplement, de modifier un coin repas en coin repos... C'est ainsi que le nom de polymeubles bénéficie d'un glissement sémantique, dépassant l'idée des meubles-éléments composables (que l'on retrouve dans la première publicité datant de 1949 ou 1950) pour adopter un sens nouveau, bien plus ancré dans son temps, celui de " multifonction " qui permet de disposer de plusieurs meubles avec un seul !


III. "Série B" et les meubles de "Compléments"

fauteuil transformable en chaise, Polymeubles série B2, marque Polysièges, 1953 - coll. part.

fonctionnement du siège transformable de la marque Polysièges, extrait du brevet déposé en janvier 1953

extrait d'un catalogue de la "série B", vers 1954 - fonds David

modèle de buffet enfilade de la "série B", vers 1954 - fonds David

Meuble de "living" avec table dépliante-escamotable de la "série B" à piétement bois, vers 1955 - fonds David

buffet enfilade, table et chaises de la "série B" à piétements métal et placage Formica, vers 1955 - fonds David

Plan de la banquette "Campanelle", Polymeubles série B2, Pierre David 1954 - fonds David

Polymeubles série B2, banquette "Campanelle", lits, catalogue 1954 - fonds David

Polymeubles série B2, table, bureau, fauteuil-chaise à 2 positions, table basse transformable, catalogue 1954 - fonds David

À partir du Salon des Arts ménagers de 1953, le grand public découvre les premiers modèles de la " série B " dont les lignes sont plus épurées. Les décors se limitent aux entrées de serrure, aux clés, aux poignées, et à quelques vis d’assemblage volontairement laissées visibles. Les placages sont utilisés en fil, le massif n’est plus présent que dans certaines pièces de structure. Les meubles peuvent être en chêne ou en acajou. Pour les façades, s’ajoutent des bois précieux comme le zébrano, le laurel ou le frêne. Au milieu des années 1950, la " série B " s'enrichit également de Formica noir ou blanc, avec des intérieurs rouges pour les panneaux des bars ou des secrétaires. Les propositions se diversifient avec le choix des pieds qui peuvent être en bois ou en métal. Les éléments forment alors des grands ensembles, enfilades, living ou mur complet, où table et lit escamotables peuvent prendre place. Par cette diversité de choix dans les compositions, la " série B " devient vite l’un des modèles phare de la société et va se décliner en divers variantes (B2, B70, BS).

Cette deuxième série, bien plus moderne dans son apparence que la première, a été immédiatement associée à la création du Meublit (Pierre et Camille David // Meublit n°100), autre produit bien connu de la marque Polymeubles. Par la suite, de nombreux autres produits vont s'ajouter à la " série B2 " sous l'appellation " Meubles de complément ". L'idée centrale est celle de posséder plusieurs meubles en un seul, dans la suite logique du Meublit qui peut faire lit, secrétaire ou meuble d'appui. Un brevet est déposé le 16 mai 1952 pour un fauteuil démontable pouvant se transformer en canapé deux places. Mais il ne semble pas avoir été commercialisé, contrairement à une banquette-lit de conception plus simple, que l'on trouve publiée dans Meubles et décors en mai 1953. Toutefois, c'est un modèle de fauteuil transformable en chaise, breveté le 23 janvier 1953, qui va connaître un réel succès sous le nom de « Polysièges ». Il est également édité sous licence par d'autres fabricants de sièges, comme Poumailloux-Cathala. Le 28 janvier 1953, c'est une table extensible pouvant être utilisée soit en table basse soit en table de salle à manger, qui fait l’objet d’un nouveau dépôt de brevet. Ce fauteuil et cette table seront régulièrement présentés dans les salons et illustrés dans les catalogues, accompagnant divers modèles de bureaux, de lits et d'autres petites tables. Enfin, comblant un manque dans l'offre, la banquette "Campanelle" fait son apparition en 1954 et est commercialisée pour la première fois à la Foire de Paris en 1955. Dans la veine des meubles multi-usage, elle intègre son « bout de canapé » qui lui permet de devenir un lit de repos.

Avec un catalogue qui s'est largement étoffé depuis 1953, Polymeubles devient l'une des grandes fabrique française de mobilier moderne et participe activement à la Foire de Paris, aux Arts Ménagers ou à des événements plus spécialisés comme le salon du meuble de Paris et le Meuropam de Lyon. De nombreuses publicités sont publiées dans les revues de décoration contemporaines les plus progressistes comme Décor d’aujourd’hui, Meubles et décors, Maison Française, ainsi que dans Plaisir de France. La diffusion est facilitée par la multiplication des revendeurs, en France et en Afrique du nord. En 1954, la SARL Meubles Modernes David emploie déjà une cinquantaine de salariés et elle est modifiée en société anonyme sous la dénomination de "Meubles David". L'aîné, Camille, jouant toujours le rôle d'administrateur, devient le PDG, alors que Pierre, plutôt intéressé par la production et la création, est nommé PDG-adjoint. Avec ce changement de statut, la jeune société des frères David enregistre à sa manière l'âge d'or des créateurs-fabricants indépendants.


IV. Les "série C" et "série D"

La banquette-lit B.B. marquant la fin de la "série B", 1958 - fonds David

banquette-lit B.B., dernier modèle parmi les "meubles de complément" et éléments de la "série B", 1958 - fonds David

Catalogue de meubles par éléments de la "série C", 1958-1959 - fonds David

Catalogue de meubles par éléments de la "série C", 1958-1959 - fonds David

Rangements par éléments, "série D", brevet de 1958, diffusion probable en 1959-1960 - fonds David

À partir de 1958, alors que la modernité sort de la sobriété rationnelle pour entrer dans le "style pop" libre et multicolore qui s'épanouit dans l'Exposition internationale de Bruxelles, la concurrence devient plus forte, avec de puissantes industries venues d'Europe du nord et des Etats-Unis. Ces dernières s'imposent facilement chez les négociants qui délaissent progressivement les créateurs et les producteurs français. Les frères David tentent donc de faire face à la situation en renouvelant leurs modèles, une nécessité doublement impérieuse car la clientèle semble s'être lassée du mobilier en bois un peu strict issu de la Reconstruction. Après dix années de réussite où se sont imposées sagement la " série A " et la " série B ", la demande de nouveauté s'est accélérée et une nouvelle série d'innovation s'impose afin de diversifier à la fois les matériaux et les formes.

La première demande de brevet est effectuée pour un canapé transformable en lit. Elle est déposée le 4 mars 1958 et se complète par une seconde portant sur le mode de fixation des housses de canapé, déposée le 9 mai 1958. Ces deux procédés donnent naissance à la " banquette BB " qui, bien que d'une esthétique différente, est encore inscrite dans les catalogues de la " série B ". Elle offre une sorte de contrepoint à l'intérieur d'un ensemble en harmonie. L’ambition consiste surtout à proposer un canapé convertible où le confort est visible, grâce au rembourrage du siège et du dossier constitué d’un seul et même matelas en latex.

La rupture stylistique est plus franche après l'apparition de la " série C ". Bien que la date exacte de sa création ne soit pas précisément connue, elle apparaît pour la première fois au salon des Arts ménagers en 1959, où elle est remarquée par la revue Maison française. Cette fois, le principe constructif s’approche plus nettement du meuble en kit, bien que situé dans le haut de gamme, avec une véritable qualité d'ébéniste. La structure est formée de tubes métalliques sur lesquelles des étagères et des modules formant bar, secrétaire, tiroirs, vitrine, rangement, etc. viennent se fixer grâce à des bagues en laiton. La plupart de ces éléments sont, eux-mêmes, entièrement démontables, mais on reste dans les finitions qui caractérisent la "série B", avec des placages de façade en chêne, zébrano, laurel ou frêne. Enfin, le dernier brevet déposé par les frères David, le 6 février 1958, est celui d’un perfectionnement de placards. Il s’agit en fait d’un système d’assemblage conçu pour monter de grands éléments de rangement ou des bibliothèques à l’aide d’un simple tournevis, qui donnera naissance à la "série D". Malgré leur qualité exceptionnelle, les éléments fixés sur ossature métallique de la " série C " et les grands rangements montés par panneaux de la " série D " vont souffrir d'une multiplicité d'offres qui les rend malheureusement peu lisibles.


IV. La "série S" comme Synthèse

Cabinet de travail Polymeubles série "Synthèse", à tube métallique de section carrée produite à partir de 1962 - fonds David

Stand de Polymeubles présentant une salle à manger de la série "Synthèse", 1962 - fonds David

Les ateliers sont à l’étroit dans les 1300 m2 de locaux du 120, rue de Charonne. Les frères David tentent donc de trouver un emplacement plus spacieux et mieux adapté à une production industrielle en grande série. Les recherches dans Paris et ses environs n'aboutissant pas, ils décident, en 1959, de souscrire au programme de décentralisation promu par le gouvernement et reviennent s'installer à la Ferté-Saint-Aubin. Afin de financer cet investissement, le conseil d’administration décide, le 7 avril 1960, de procéder à une augmentation de capital à laquelle participera la Société pour le Développement Economique du Centre et du Centre Ouest (SODDECO). Dans le même temps, la SA " Meubles David " change une dernière fois de nom pour adopter celui de sa marque emblématique depuis plus de dix ans : " Polymeubles ". Le site de la Ferté, qui se rapproche d'une véritable usine avec ses 2300 m2 de surface, est mis en service à partir de septembre 1960, y est transférée la majeure partie des opérations de fabrication.

Cependant, malgré les investissements et les efforts d'innovation, les problèmes vont se multiplier. L'expérience montre rapidement que la grande variété de compositions permises par les différentes gammes Polymeubles est un atout qui peut se transformer en inconvénient, si le revendeur n’a pas une connaissance suffisante pour s'adapter à la demande du client. D'autre part, il n'est pas aisé de disposer de points de vente possédant une surface suffisante pour présenter différentes compositions possibles à partir d'un même produit, cela demande un engagement important sur le plan financier. Il est donc décidé de créer un showroom spécialement réservé à ce genre de démonstration rue de Charonne, dans les surfaces fraîchement libérées par le déménagement des ateliers. Celui-ci est désormais ouvert aux négociants en meuble de la région parisienne, ces derniers pouvant y envoyer leurs clients ou bien les accompagner. Mais la délocalisation se révèle être un piège. Non seulement le personnel qualifié est plus difficile à trouver en Province, mais la coexistence de deux lieux d’exploitation complique la gestion de l'entreprise. Il faut également noter qu'au même moment le Salon des Arts ménagers quitte le Grand Palais pour s'installer au CNIT : il s'adresse alors de plus en plus aux professionnels, ce qui bloque les relations directes avec la clientèle et donne aux négociants tout pouvoir pour sélectionner les produits en amont.

Portée par une propagande appuyée par de puissants groupes, la mode haut-de-gamme s'oriente vers le design scandinave et le style international. Les productions dans ce domaine se massifient et impactent une clientèle de plus en plus large. Les méthodes classiques d’ébénisterie sont alors délaissées au profit de techniques d'usinage intégrant des agglomérés, des plastiques et autres matières synthétiques. Ce n’est pas dans la culture des frères David qui veulent maintenir leur ligne qualitative. Mais, dans ce contexte tendu, l'identification de nouveaux produits est difficile. La " Banquette BB " et la " série D " ne trouvent pas leur clientèle et leur production est arrêtée dès 1961. La série " Synthèse " est lancée en 1962. Elle reprend en le simplifiant le principe de la " série C ", avec des échelles métalliques de section rectangulaire et des éléments d’ébénisterie entièrement démontables. Malheureusement, c’est un nouvel échec commercial auprès des négociants.

Les frères David ne veulent pas abandonner. En 1965, ils décident de shunter les négociants en privilégiant la vente aux particuliers. Pour cela, ils projettent la construction d’un vaste magasin entre Orléans et la Ferté-Saint-Aubin, prévoyant en parallèle de doubler la surface d'exposition de la rue de Charonne. Le showroom de Paris est effectivement agrandi. ¨Pour le magasin d'Orléans, un terrain est acheté sur la nationale 20, sur un emplacement jugé stratégique. Mais celui-ci ne verra jamais le jour. Il est toutefois intéressant de constater que, 50 ans plus tard, en 2016, un centre Ikea va ouvrir ses portes, sur la même route et à moins de 8 km de l’emplacement prévu...

Le 27 mars 1968, alors qu’une entreprise entreprend la démolition du cinéma mitoyen des locaux de la rue de Charonne, un ouvrier commence, par erreur, à découper au chalumeau la cheminée d’évacuation des vernis. L’incendie qui se déclenche immédiatement détruit l’intégralité des ateliers et de la salle d’exposition. Seuls les bureaux sont épargnés. C’est un coup fatal. Il va provoquer l'agonie de l'entreprise. La production se trouve complètement désorganisée. Les commandes sont difficiles à satisfaire et à renouveler, et le chiffre d’affaires s’effondre. Un combat judiciaire s’engage avec l’entreprise responsable du sinistre et les compagnies d’assurance. Il va durer plusieurs années et épuiser les dernières ressources : l’usine de la Ferté-Saint-Aubin doit finalement être vendue en septembre 1970. La société Polymeubles cesse définitivement son activité en 1974, après avoir payé l’intégralité de ses dettes.

(texte de Pascal David pour Triangulum Artis –
fonds de dotation pour l’art contemporain et le design des XXème et XXIème siècles)