dimanche 8 mai 2016

Robert Desnos // résistance et déportation

Robert Desnos, un ultime portrait en juin 1945

Tout le monde connaît ce tweet (à moins qu'il ne soit déjà oublié) : « parfois résister c'est rester, parfois résister c'est partir ». Pour Paul Éluard (poème utile // Liberté), c'est différent. Dans un discours qu'il prononce lors de la remise des cendres du poète surréaliste Robert Desnos, en octobre 1945, il affirme : « Jusqu'à la mort, Desnos a lutté. Tout au long de ses poèmes l'idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c'est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d'expression. Il va vers l'amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d'un peuple soumis à la prudence, à l'économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d'affranchissement et ses envolées imprévues. » Je l'aime beaucoup, Robert Desnos, pour ce qu'il représente et ce qu'il a fait, pour ce qu'il a été et ce qu'il aurait pu être. Et j'y suis attaché pour une autre raison : il était dans le convoi du 27 avril 1944, partant de Compiègne pour aller à Auschwitz-Birkenau, avant de partir vers Buchenwald. S'il avait survécu, peut-être aurait-il produit une poésie plus épaisse, plus rassurante, plus concrète, plus infantile, plus généreuse : une poésie de reconstruction. Mais il meurt avec le numéro 185443 tatoué sur l'avant-bras gauche, et, cousu sur la poitrine, un autre matricule surmonté d'un triangle rouge basculé sur la pointe, un "F" au centre. Je connais d'autres victimes de ce convoi, ayant la même tenue, probablement le même triangle, peut-être en couvrait-il un second d'une autre couleur. Je ne le sais pas, je ne le saurai jamais. J'ose imaginer qu'ils se sont rencontrés avant les Marches de la mort, quand ils avaient la force de résister. Internet permet de retrouver des liens inattendus, de rentrer dans une micro-histoire qui croise les ouragans de la grande histoire, avec ses épisodes horribles et ses moments d'espoirs. Peut-être, désormais, allons-nous cesser de rechercher un ancêtre glorieux, un grand duc ou un petit bâtard, pour enfin construire une histoire retournée, un arbre généalogique ayant le tronc en haut et les branches vers le bas, avec un feuillage touffu où nos ancêtres croisent les poètes, se battent pour la Liberté et ne meurent plus dans l'oubli ! Chacun peut chercher un nom, désormais, dans le Livre-mémorial de la Fondation pour la mémoire de la déportation.


Photographie d'Éric Schwab à la libération de Buchenwald, avec la devise que peuvent lire les déportés depuis l'intérieur

C'est un post atypique sur ce blog mais il marque surtout l'occasion de revenir sur ce qui a inspiré la création de l'Appartement témoin du Havre, à partir de 2002 : le micro-musée est aussi le musée du retour à l'individu. Dans une époque où l'autolâtrie dévore chacun d'entre-nous, il s'agit de retrouver en soi-même les liens qui nous raccrochent à l'histoire collective. Le sommet de notre introversion contemporaine consistant à croire que nous ne nous rattachons plus à rien, que nous sommes totalement libres dans un temps qui s'accélère et écrase tout, avec pour seul destin l'amnésie et la stupidité. La survivance solitaire comme perspective d'avenir. Mais il y a un péril plus grand, plus immédiat, plus tangible, celui de désespérer face à ce vide provoqué par notre ignorance égotique, celui de se radicaliser en réinventant notre propre quête collective, vers des formes radicales de religion ou d'organisation politique. Nous nous perdons dans l’extrémisme car nous entrons, aujourd'hui, avec le numérique qui permet de conserver tous les écrits et toutes les images, dans une mémoire totale où l'imbécile ne regarde plus que lui-même. Nous y voilà, au sommet de L'ère du témoin analysée en 1998  par Annette Wieviorka, lorsque les publications sur la Shoah se sont soudainement multipliées. Aujourd'hui, soixante-dix ans après Auschwitz, cette hyper-mémoire de la Seconde Guerre mondiale est elle-même en train de disparaître avec ses témoins, derrière les tweets et les selfies de la veille au soir. Il n'y a qu'un infiniment grand alors qu'il existe une infinité d'infiniment petits. Et l'imbécile pense que lui, petit rien, peut se substituer au Tout. Comment lutter dans cette folie pour maintenir en vie une construction mémorielle collective, intermédiaire et conscientisée, que l'on pourrait encore nommer Histoire ? Comment la faire connaître ? Je crois qu'il nous faut impérativement réinventer le musée, redécouvrir nos moments d'espoir, montrer que nous ne sommes pas seuls, ni dépourvus de passé, que ce savoir peut nous être utile, autant que nos inventions. Voilà ce que nous cherchions au Havre, et que nous trouverons probablement ailleurs.