samedi 15 mars 2014

Auxitec // Paul Chemetov

Siège social d'Auxitec, 171 boulevard Amiral Mouchez, Atelier Chemetov et 9bis, 2009

Si vous cherchez à visiter un bâtiment contemporain au Havre, évitez la facilité. Oublions les réhabilitations massacrantes et autres oeuvres navrantes du starchitecte, chacune à 50 millions d'euros... Voyons un bâtiment dix fois moins cher, fait pour durer un siècle : le siège d’Auxitec. C’est la construction post-Perret la plus intéressante de la ville, par sa volonté d’économie, sa discrétion, son intelligence et - surtout - son intelligibilité… Nous y reviendrons ! Fondée au Havre en 1964, Auxitec organise aujourd'hui même, à 15h et 15h45, la visite de ses locaux pour fêter ses 50 ans dans le cadre du mois de l’architecture. Le bâtiment me séduit et je vais donc m'occuper du guidage. Comme je ne cesse pas de perdre mes notes, j’ai décidé de laisser mon "brouillon" sur ce blog. Cette visite se divise en trois étapes : 1) la présentation de la société dans l’espace d’accueil ; 2) la présentation de Paul Chemetov avec un rappel historique de son oeuvre dans la salle de réunion ; 3) Un parcours dans le bâtiment lui-même, construit par Paul Chemetov et Laëtitia Comito avec les architectes locaux de l'Atelier 9bis Architecture, Cyril Leroux et Sébastien Potel...

If you are looking to visit a contemporary building in Havre, avoid ease. Forget destructive rehabilitation and other distressing works of The french starchitect, each at € 50 million ... Let a building ten times cheaper, built to withstand a century, the head office of Auxitec enterprise. This is the most interesting post-Perret city building, for commitment to economy, discretion, intelligence and - most importantly - its intelligibility ... We'll be back! Founded in 1964 in Le Havre, Auxitec organized today at 15h and 15.45 visit its premises to celebrate his 50 years during the event "month of architecture". The building attracted me and I will take care the tour. Since I don't stop wasting my notes, I decided to leave my "draft" on this blog.


1) L'entreprise

« Dès l’origine, des orientations stratégiques pertinentes ont été prises notamment au travers du positionnement d’ingénierie de proximité auprès de clients de toutes tailles. Les atouts du groupe sont multiples : adaptation aux mutations technologiques, diversification des métiers et des compétences, accroissement des implantations géographiques ... Sans oublier la prise en main de l’actionnariat par les salariés il y a vingt ans permettant de lui assurer indépendance et stabilité »… Pierre Michel, Président du groupe (intervention du 9 janvier 2014 / extraits).

Le siège de cette entreprise est au Havre car elle y a été fondée en 1964, par le jeune « dessinateur industriel » Marcel Pimont (né en 1940). En 1994, la direction et les salariés ont racheté l'entreprise à la famille fondatrice, Carrette, puis, en 1997, les salariés ont acquis 40% du capital et ils vont atteindre plus de la majorité des parts en 2003. Cette implication pousse l'entreprise vers une gestion raisonnable, dans un esprit de prudence plus que de spéculation, a contrario des tendances de cette période... Entré dans l'entreprise au début des années 1980, Pierre Michel la dirige depuis 2007 et impulse une politique d’acquisition et de diversification. Auxitec comprend aujourd'hui 900 employés avec une qualification élevée, plus d’un tiers étant des cadres-ingénieurs. Le capital est détenu à 65% par les employés et le chiffre d’affaire est cette année de 72 millions d’euros. C’est désormais un leader français dans l’ingénierie avec 18 sites en France.

Pierre Michel a résumé l’activité d’Auxitec dans un article de La Tribune en 2008 : « Ce groupe vend des prestations de matière grise, autrement dit des études, des calculs, des plans pour des unités nouvelles ou encore des diagnostics et autres audits pour améliorer les performances des installations ». Capable d’un management global allant du diagnostic à l’expertise, du projet à la maîtrise d’oeuvre, Auxitec peut assurer le pilotage, la coordination, le suivi allant même jusqu’à livraison « clef en main ». Toutes ces prestations sont assurées dans l’industrie, le bâtiment et les technologies. Le premier secteur est Auxitec-industrie (raffinage, pétrochimie, chimie, aéronautique, nucléaire) qui représente la moitié des activités ; le deuxième est Auxitec-bâtiment, soit l’ingénierie de structure, de fluide, d’énergie avec études spécialisées en détails dans chaque corps d’état, y compris sous l’angle du développement durable, de l’économie de construction ou de gestion ; le troisième et dernier secteur est Auxitec-technologie qui s’intéresse aux systèmes de veille, information, réseaux informatiques, édition de progiciels, etc.

Transition : confiante en l'avenir, Auxitec a investi 6 millions d'euros dans un nouveau siège social construit dans les quartiers sud au Havre en 2009. La PME  a quitté ses anciens locaux du Pont-Rouge jugés peu pratiques et situés en zone Seveso, pour s'installer dans un bâtiment neuf. Celui-ci inscrit deux contraintes principales : les trois secteurs d'activité doivent déterminer plan, volume et étagement, et la direction souhaite aussi mettre en avant la doctrine de l'entreprise : "rigueur, savoir-faire, économie, sobriété".


2) Paul Chemetov (né en 1928)

Paul Chemetov est l’un des grands architectes français du XXème siècle. Son agence est à Paris et il vient régulièrement à Fécamps où se trouve sa maison. Né en 1928, c’est élève de l’ENSBA formé dans l’Atelier de Guy Lagneau – qui travaille dans cette période sur la reconstruction du Havre, entre 1951 et 1955 l’école Paul-Bert et, de 1956 à 1961, le Musée Malraux. Paul Chemetov obtient son diplôme en 1959, il conserve le souvenir d’avoir débuté dans la reconstruction car il travaille deux ans chez l’architecte Jean Lurçat qui s’est notamment occupé de la reconstruction de Maubeuge. Jean Lurçat est à ce moment le principal architecte français représentant un modernisme social, utilisant des volumes modernes mais de dimension raisonnable avec des matières « régionales » comme la brique.

En 1961, Paul Chemetov intègre l'AUA - Atelier d'urbanisme et d'architecture -, fondé l'année précédente par Jacques Allégret. Cet Atelier préfigure les liens à venir entre la sociologie et l'urbanisme, soulevant la problématique du bâtiment, de l’architecture et de la décoration. Sous la forme d'une société coopérative, cette association réunit urbanistes (Jacques Allégret), architectes (Jean Perrotet puis Paul Chemetov), décorateurs (Jacques Berce et Valentin Fabre) mais aussi ingénieurs, sociologues… C’est dans ce cadre, particulièrement militant et dans un humanisme alors proche du communisme, que Paul Chemetov réalise des logements sociaux où se découvrent encore l’idée de matériaux traditionnels modestes (brique, pierre), avec un souci accordé au paysage et à la simplicité.

Dans les années 1970 et 1980, il prolonge son travail sur le logement et les équipements publics – sans jamais entrer dans la logique des « grands ensembles » , il se rapproche parfois de l’architecture dite proliférante mais dans des dimensions toujours humaines. Notamment à Saint-Ouen, où il obtient en 1980 le Grand Prix national d’architecture.

Son prestige atteint un sommet dans les années 1980 et 1990 avec la réalisation de Bercy et la réhabilitation du Muséum de Paris. Entre 1981 et 1988, il réalise le ministère de l'Économie et des Finances, avec Borja Huidobro. Même si s’ouvrent les « années fric » et qu’il obtient une carte blanche par François Mitterrand, il reste économe et refuse, pour ce qu’il nomme un « palace » de construire trop cher, s’accordant juste le double du prix au mètre carré d’un HLM. Il réhabilite ensuite, de 1989 à 1994, la grande Galerie de l'Évolution du Muséum national d'Histoire naturelle.

Transition : en 2008, forte de son inscription par l'Unesco depuis trois ans, la Ville du Havre ouvre une politique d'excellence architecturale et exige le choix d'architectes de renom. C'est sous cette condition qu'elle accepte de céder une belle parcelle de terrain ("la bascule" qui servait au pesage des camions)à Auxitec. Paul Chemetov se propose donc et réussit à convaincre le maître d'ouvrage (Jean-Elie Dandjinou et Pierre Michel), évoquant un vase d'Alvar Aalto et esquissant sur une feuille blanche son premier projet.


3) Siège d'Auxitec (2008-2009)

Paul Chemetov ne cache pas son attirance pour Le Havre. Il s'est d'abord intéressé à l'extension de l'Hôtel de Ville mais il a refusé ce chantier, par respect vis-à-vis du bâtiment. Il s'est ensuite consacré à la réalisation du centre commercial Coty, un projet qui lui a malheureusement été retiré. Enfin, c'est son fils, Alexandre, qui va réaliser au début des années 1990 l'aménagement paysagé de la plage. Paul Chemetov ne travaille donc pas pour la Ville du Havre mais ne cesse de répéter son admiration vis-à-vis de l'oeuvre d'Auguste Perret. Il se dit  séduit par sa logique économique, son approche matérielle et structurelle (lui parle de "tectonique et de matérialité") et par un certain "brutalisme" qui se dégage dans le matériau béton pleinement assumé.

Le siège d'Auxitec avec sa contrainte typiquement d'ingénieur ("dépouillement", celui d'un travail poussé vers l'agapé, tranché par le rasoir d'Ockahm) fait ressortir chez Paul Chemetov une intelligibilité extrême et fait d'Auxitec un bâtiment marquant dans son oeuvre. Le bâtiment est matériellement, structurellement et techniquement, lisible, il est compréhensible, pour tous et par tous. Rappelons qu'a cette date, en 2008, on est encore dans l'avant-crise,  personne ne peut en comprendre l'ampleur à venir... Nous avons déjà un contexte historique : alors que l'année 2008 se situe au sommet du "bling-bling", avec ses codes sociétaux d'un luxe baroque atteignant le ridicule, le bâtiment d'Auxitec prône une pauvreté atypique.

Pour éviter la confusion, disons qu'il serait, s'il s'agissait d'un problème de physique et de mathématique au goût de l'ingénieur, ce que l'on nomme une "solution élégante" : concise, simple à saisir mais inattendue et si difficile à inventer qu'elle nécessite à sa source un véritable génie. Pour Paul Chemetov, c'est juste "un caillou enveloppé d'une résille qui fait flotter ses rubans de tôle perforée". On retrouve ainsi l'ultime trace du vase d'Aalto, avec ses plis qui viennent remplacer l'épaisseur. Très sobrement spitée sur l'ossature béton du bâtiment, cette peau vient adoucir l'entrée du soleil à l'intérieur mais sans rien cacher à l'extérieur, surtout pas le rythme des trois étages. Elle valorise au contraire la configuration de ce généreux volume de base triangulaire englobant la totalité de la parcelle urbaine, une forme qui s'intègre pourtant aux constructions environnantes sans jouer la carte un peu trop idiote et pourtant habituelle du camouflage.

Mais ici, surtout, tout est intelligible, tout est visible à l'extérieur comme à l'intérieur. Intérieur en open space, avec une multiplicité de cheminements possibles... L'ossature lisible comme chez Perret, un brut de décoffrage un peu retouché car imparfait, un ponçage parfois, les dalles posées formant le plafond où sont fixées des gaines  non cachées sous un faux-plafond, y compris le gros tuyau où passe l'air pulsé (qui ne marcherait pas si bien que ça...) C'est l'objet même de la visite in situ qui se déroule sur un linoléum en fibre végétales ! Alors retenons simplement les chiffres : économie extrême avec 3850 m2 à 6,2 millions d'euros, soit 1.600 euros/m2 (sans compter les 1500 m2 de parking), soit la moitié des tarifs habituels; des normes suivant la charte HQUE ; une réglementation thermique THPE/2005 avec 110 kwh/m2/an pour un bâtiment tertiaire qui n'est pas "sur-emballé" mais reste transparent ; 14 mois de travaux ; un triangle isocèle de 40m de côté et un sous-sol parking, un rez-de-chaussée : trois étage pour une hauteur de 15m ; et des fondations sur 70 pieux vissés reprenant 150 à 200 tonnes chacun...

Ne manquez pas la sculpture de Vincent Barré...
"Colonne aux Yeux" (création, conception, invention)

Bonne visite !




Logements sociaux "les briques rouges", Vigneux, AUA, 1961-1967

Logements sociaux, Saint-Ouen, AUA, 1980-1983 

logements dans les Ateliers Caillard réhabilités, Atelier Chemetov, le Havre, 2012