lundi 18 novembre 2013

Art Utile NOW // J&J Bruxelles

exposition de l'Atelier J&J Jean Angelats et Jonathan Renou, Brussels Design (novembre 2013)

Pour ceux qui seraient tombés par hasard sur des catalogues contemporains, le revival du "style Hitier" peut sembler évident... Mais ce n'est pas toujours du revival, n'ayons pas de préjugé et n'en soyons pas mécontents... Tout au contraire, soyons très satisfaits quand ce rapprochement marque une véritable inspiration et fusionne avec des choix pleinement contemporains. Il y a ainsi beaucoup de satisfaction à obtenir en regardant la première exposition des "Ateliers J&J" (I love Belgium), un Off qui suit de peu un autre évènement qu'il ne fallait pas manquer Brussels Festival Design Septembre... Dans leur cas, l'orientation s'est faite sciemment - de manière très cultivée - vers Hitier ou Gascoin ; ces designers contemporains ont en effet découvert chez les Grands Anciens une pertinence, une logique économe dans les gestes, les matières, les matériaux et même dans la simplicité des outils... Ils ont fouillé une convergence utile entre la morale économique du style reconstruction et la morale écologique (disons "morale" car c'est toujours un choix, une volonté, et non pas un constat, une obligation). Ce n'est donc pas du style "bio-branché" mais un élan nouveau vers l'idée de l'équipement minimal, dans cette simplicité qui survient toujours après les excès, comme celles co-inventées par Francis Jourdain et le Deutscher Werkbund après 1900. Mais il y a beaucoup plus, beaucoup beaucoup plus : l'idée d'une démocratisation intelligente, d'une qualité abordable...

Ci-après, résumé d'une rencontre le 18 septembre avec J&J. Qui sont-t'ils ? Que veulent-t'ils ? Que font-t'ils ?


Qui sont-ils ?

"J&J" sont les initiales des prénoms de deux créateurs, Jean Angelats (né en 1986) et Jonathan Renou (né en 1985). Ils appartiennent pleinement à la génération Y. Ils sont calmes et grands, le regard sage, le visage fin et barbu, peut-être un tantinet trop conformes aux normes Hipsters à mon goût... Passons, peu importe. Leur look, avec leurs expressions et gestes, laisse surtout deviner un parcours libre, sans complexe. Comme beaucoup de jeunes, ils ont appris à vivre dans l'alternative, à franchir les frontières et à se tenir à l’écart des systèmes – y compris et surtout du système consumériste. Contrairement aux anciens, ils n’ont pas un parcours professionnel linéaire : Jean Angelats s’est débrouillé en faisant de nombreux petits boulots et il pratique en amateur la photographie ; quant à Jonathan Renou, il a surtout cheminé dans l’artisanat et le dessin après une formation à l’école des Beaux-Arts de Perpignan. C’est à Perpignan qu’ils se sont rencontrés, pendant leur adolescence. Dix ans plus tard, les deux amis se sont retrouvés à Bruxelles où, pour se loger confortablement, ils bricolent, chinent, restaurent, évitent le neuf comme la peste. C’est ainsi - dans la "cueillette" et le "bricolage" - qu’ils mettent en commun les savoir-faire accumulés dans leurs diverses professions. Ce sont souvent des travaux physiques, sur le terrain, où ils se frottent avec la matière. Jean a ainsi exercé le métier d’ouvrier dans le pliage de métal, sur des bateaux, pendant que Jonathan œuvrait dans la menuiserie en fabriquant des enseignes en bois qu'il peignait à la main. En 2012, ils décident de se meubler en contemporain. Cependant, faisant le tour d’internet et des boutiques, ils retombent sur le constat que nous avons tous fait : soit les prix sont démesurés, soit les produits sont tristes et à obsolescence immédiate...  C’est ainsi qu’ils décident de fabriquer leurs propres meubles.

Que veulent t'ils ?

La création chez J&J est donc née d’une révolte face à une offre qui ignore de plus en plus les besoins (faut-il parler de ces innombrables marques qui se re-spécialisent vers le luxe, préférant servir les 10% des plus riches - car ils sont de plus en plus riches - pour mépriser 90% de la demande, accentuant ainsi la destruction de tout espoir collectif). Dans ce néant, J&J voulaient juste se meubler et ce ne sont pas des snobs, ils ne désirent pas l’inaccessible, ni en mettre plein la vue, ils voulaient juste des meubles modestes et utiles, robustes et beaux, sans que cela coûte trop ! Ils décident donc de passer à l'action et d’acquérir des machines pour "produire en série" quelques modèles. Leur investissement est minimal : une cintreuse hydraulique manœuvrée par une pompe à main qu'ils ont chinée à 250 euros. Il n’y aura pas de bois courbé ou moulé car l’outillage est bien trop coûteux… C'est un fait !  Ils ont peu d’argent, aucun préjugé, ils revendiquent donc un empirisme tâtonnant, comme si la part "intellectuelle" du projet et du dessin devait se frotter à l’expérience "concrète" du prix, de la matière et du rendu plastique. Chaque modèle nécessite des dizaines de croquis  et prototypes, puis chaque prototype est trois ou quatre fois modifié avant de satisfaire la production et l’esthétique. Ce minimalisme empirique est une démarche volontaire car John et Jonathan ne spéculent pas sur les risques et les marges – comme des industriels - et préfèrent "produire du plaisir", celui qu’ils veulent obtenir en travaillant et en vendant sur un mode artisanal. C’est ici que se place l'étrange modernisme redécouvert par leur génération : imaginer une tâche où la puissance du plaisir domine celle de l’argent… L'idée est simple et répond à un principe élémentaire : se connaître soi-même, en sachant que les autres sont susceptibles de partager cette aspiration vers certaines valeurs. Mais J&J dépassent les excès contemporains de cette démarche qui reconduit souvent aux clichés de l’artisanat ou de l’industrie, du fait-main ou du fab-lab, ils proposent en échange une échelle intermédiaire et ils exécutent eux-mêmes quelques centaines d’exemplaires à des petits prix. Oublier l’ordinateur et l’usine pour le bonheur simple de re-libérer l’intelligence du corps en laissant venir la vraie joie - peut-être pas celle des vrais gens mais au moins celle de partager le fruit d'un travail bien fait et accompli dans le plaisir.

Que font t'ils ?

Des meubles ! Des équipements intérieurs simples dont la ligne d’ensemble est excellente : sobre, droite, robuste, rationnelle sans être sottement (mathématiquement) minimaliste et, plus que tout, "honnête" dans le sens Arts & Crafts, soit pleinement intelligible dans la construction et dans l’usage - ce qui est le plus beau compliment que je puisse faire -. Leurs meubles sont assez lisibles pour montrer que la construction est solide, bien pensée, pensée précisément par eux et pour être partagé (disons do-it-yourself-for-everyone ?) : c'est un caractère, un style qui leur appartient en propre mais habilement inscrit dans une longue filiation. Ils se situent au milieu de la branche la plus respectable et la plus ancienne des Modernes, non pas celle du seul « visuel », uniquement fait pour être photogénique et spectaculaire, mais celle de la construction et de l'usage, pour affirmer la structure et l'architecture. Avouons-le définitivement : je les aime car je penche vers l’Art utile et pas du tout vers l’art pour l’art... C'est la longue histoire de la chaise pour s'asseoir, qui n'est ni la chaise d'art, ni la chaise standard ! Outre le siège, leur plus grande réussite est incontestablement ce que l'on peut nommer -  pour faire genre - le J&J Wall Racking Systems : des étagères murales terriblement séduisantes et nouvelles. L’idée de poser une échelle contre le mur (et non perpendiculairement comme le veut la tradition depuis les Scandinaves) semble originale et particulièrement pertinente, elle impose un joli graphisme pariétal tout en étant strictement utilitaire car on comprend immédiatement le principe de la crémaillère et l’on en déduit la possibilité de juxtaposer verticalement et horizontalement des éléments sans difficulté. Maniable et stable. Bravo ! Reste le prix, pour moi encore un peu trop élevé mais je suis un pingre, un rien trop franciscain... Jugez par vous-mêmes : un ensemble pour salle de séjour avec 6 chaises + 1 table + 2 fauteuils + 1 ensemble d'étagères sur crémaillères = 4450 euros.


exposition de l'Atelier J&J Jean Angelats et Jonathan Renou, Brussels Design (novembre 2013)

exposition de l'Atelier J&J Jean Angelats et Jonathan Renou, Brussels Design (novembre 2013)

J&J Jean Angelats et Jonathan Renou, prototype


J&J Jean Angelats et Jonathan Renou, détails du prototype

J&J Jean Angelats et Jonathan Renou, prototypes
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