mardi 11 juin 2013

Art et industrie // sommairement



Alors que le mobilier connaît un âge d’or après-guerre, les revues de décorations rouvrent la plaie de 1925, séparant artisanat et industrie, ornement et fonction, allant même jusqu'à évoquer les besoins spirituels de l'âme contre ceux, "matériels", du corps : il faut choisir son camp ! La saisie systématique des articles - éditée dans ce blog sous la rubrique sommaire - permet d'observer trois groupes en "composantes principales", déjà identifiés par Patrick Favardin : les artistes décorateurs cantonnés dans l'artisanat de luxe ("la haute couture" - style 1940), les créateurs-éditeurs de modèles proto-industriels ("les modernistes" - style reconstruction) et les designers de meubles travaillant pour de grandes marques ("les jeunes loups" - style 1950). Les trois se succèdent chronologiquement dans la revue Maison française (rédac. Solange Gorse) et, plus modérément, dans Art et décoration (Boris Lacroix). Mais il n'existe pas de suite logique, d'évolution, juste des lieux et des instants de réception plus favorables à tel ou tel groupe. Les publications spécialisées ne glissent d'ailleurs pas facilement d'une tendance à l'autre et montrent des engagements parfois très marqués... Côté moderne - du Journal de l'ameublement (André Brulliard) au Décor d'aujourd'hui (Michel Dufet) - les créateurs de série s'imposent majoritairement et sont jugés de même valeur que les décorateurs, puis les designers dominent à partir 1955. A l'inverse, pour Mobilier Décoration (René Chavance) les créateurs de série sont marginalisés (au même titre que les designers) et n'apparaissent presque pas dans les illustrations, point de vue exacerbé dans Art et industrie avec Waldemare-George. Lisons donc un éditorial de juillet 1951...


Ardent défenseur des artistes décorateurs, le critique d'art Waldemare-George (1893-1970), alias Jerzy Waldemar Jarocinski (voir predella.arte.unipi.it), refuse les idées du moment après la Seconde Guerre mondiale et publie les textes les plus offensif contre le style Reconstruction dans la revue Art et industrie - un titre aujourd'hui paradoxal mais il faut se souvenir que beaucoup de décorateurs défendent leur métier et les corporations attenantes en pensant que l'industrie du meuble français doit rester du côté du luxe, pour conserver son savoir-faire. On ne veut pas sombrer dans les "produits industriels" - un marché que l'on abandonne volontiers à des pays jugés "moins raffinés", d'abord les États-Unis, puis les pays scandinaves, l'Italie, la Grande-Bretagne et, enfin, le reste du monde ! Trois éditoriaux sont particulièrement révélateurs : en Octobre 1947 (n°9) contre l'Exposition de l'urbanisme et de l'habitation, avec pour cible Auguste Perret et André Lurçat ; en mars 1948 (n°11), contre le précurseur du genre, Françis Jourdain ; enfin, l'apothéose en juillet 1951 (n°22) alors que toute la critique bascule en faveur du meuble de série, l'éditorialiste préfère garder l'anonymat pour s'attaquer à tout le monde, en vrac : l'U.A.M., Charlotte Perriand, Marcel Gascoin, René Herbst, Le Corbusier, Haro ! sur les fonctionnalistes, avec des citations superbes (F.L.W), que l'on peut juger comme les paroles d'un mauvais perdant ou la vison des déviances futures.

"Madame Charlotte Perriand, une des animatrices du Groupe de l’U.A.M. et du Département français à l’Exposition Triennale de Milan, a dit au cours d’une conférence de presse que notre Section du meuble a été confiée en grande partie à un décorateur "spécialiste des problèmes du rangement". Ce titre, cette qualité et cette spécialité appellent un commentaire. Le décorateur, dont nous entretenait Madame Charlotte Perriand, n’est nul autre que Monsieur Gascoin. Nous ignorons ce que Monsieur Gascoin pense d'Art et Industrie. En ce qui nous concerne, nous avons tenu à rendre hommage à l’activité de ce pionnier soucieux du bien-être intégral de ses contemporains. Ses initiatives sont souvent ingénieuses. Elles sont toujours logiques. Hélas, la logique n’est pas tout.

Les Organisateurs du Département français à l'Exposition Triennale de Milan n’ayant pas cru devoir nous convier à visiter cette manifestation, nous nous abstiendrons d'en rendre compte ici. Nous aborderons, par contre, un problème dont l'actualité ne peut être mise en doute : celui du décor de l'habitat moyen. Partisans des solutions extrêmes ou présumées extrêmes, Madame Charlotte Perriand et ses amis nous considèrent comme des conservateurs, défenseurs d'une tradition classique. Nous le fûmes en effet pendant quelques années. Nous nous sommes imposés cette discipline mentale dans le but avoué de réagir contre des formules tombées en désuétude. Si, au lendemain de la Libération, la conscience historique nous apparaissait comme une nécessité, elle ne pouvait pas être génératrice d'un style. Nous déclarons nettement que notre Revue s'élève contre cet état de stagnation stérile qui fait courir à l'Art décoratif un danger croissant. Si imparfaites soient-elles, des réalisations d'un caractère hardi et expérimental sont préférables aux copies de l'ancien savamment déguisées en créations modernes. Mais, si rationnel que doive être l'agencement d'une demeure le décor ne peut en être exclu.

Lors d'une réunion publique suscitée par les Décorateurs pour exposer aux membres de la Presse Parisienne les raisons qui empêchent leur active Société de mettre sur pied son Salon annuel, René Herbst a agité le spectre des antiquaires, ces concurrents directs des ensembliers orientés vers l'avenir. Ce succès n'est pas dû au hasard. Il a des causes multiples. Les antiquaires ont le sens du décor. "Avant d'être des ébénistes en meubles, nous déclarait l'un d'eux, nous sommes des tapissiers, et des décorateurs". Cette déclaration livre, croyons-nous, la clef de leur audience. En effet, le décor voué aux gémonies par les fonctionnalistes. n’est pas seulement un vain divertissement. Il répond à des besoins précis de confort moral ou d’évasion. Nier cette réalité c’est nier toutes les valeurs de civilisation. C’est ravaler l’existence quotidienne à un nombre limité de désirs matériels qui doivent être satisfaits. C’est contester les droits de l'imagination, du rêve et de la fantaisie. "Une maison, proclame Frank Lloyd Wright, le maître incontesté de l'architecture nouvelle en Amérique, n'est qu'une vulgaire machine à habiter dans la mesure exacte où l'être humain n’est qu’un tube digestif".

L’opposition du beau et de l’utile révèle toute l’acuité de la crise, dont nous sommes les témoins. Il est d'ailleurs curieux de constater que cette crise épargne certains domaines et certaines formes d’activité humaine. Les puristes les plus intransigeants et les plus fanatiques ne songent pas à contester aux grands tailleurs et aux grands couturiers le droit d'habiller leurs clients et leurs clientes en traitant les costumes et les robes sous l’angle de la beauté. Naturellement il ne peut être question de parer des maisons équipées d'une manière incomplète. Il faut mettre à la disposition des citoyens français des villes et des campagnes un outillage domestique qui permette de limiter la peine des maîtresses de maison. Mais il faut aussi poétiser tous les appartements en tenant compte du fait que les joies esthétiques ne sont nullement l'apanage d'une élite et que les couches profondes de la population doivent y accéder. L'harmonie des formes et des couleurs n'est pas moins nécessaire à l'équilibre des âmes que l'air et la lumière le sont à l'équilibre physiologique des corps. Il reste entendu que surcharge et ornementation ne sont pas synonymes et qu'un espace dépouillé d'ornements, mais fortement scandé et ponctué de tons chatoyants, peut devenir une source de ravissement et de délectation."


Numéros d'arts et industrie dans la collection GG :

série VII n°3 (mars 1931) ; n°IV (juil. 1945) ; n°V (4e trim. 1946) ; n°IX (oct. 1947) ; n°X (déc. 1947) ; n°XI (mars 1948) ; n°XII (juin 1948) ; n°XIII (oct. 1948) ; n°XIV (janv; 1949) ; n°XV (mai 1949) ; n°XVIII (juin 1950) ; ¨n°XIX (déc. 1950) ; n°XXI (juil. 1951) ; n°XXII (oct. 1951)