dimanche 13 mai 2012

Reconstruction du Havre // utopie intérieure


La donation à la Ville du Havre (serv. Unesco-Vah) des bulletins de la chambre syndicale des architectes, par Alain Brocard, nous donne le temps de découvrir quelques articles. On trouve ainsi un texte intitulé "Non, Le Havre n'est pas triste !" daté de janvier 1959 : le centre-ville du Havre semble vide alors que presque tous les sinistrés sont (enfin) relogés... Le problème évident est sa faible densité et la dispersion des habitants sur la périphérie mais les architectes veulent y voir un progrès lié à la qualité des logements reconstruits marquant l'âge d'or des "utopies intérieures" où le bien-être dans son chez-soi remplace l'urbain. Mais certains aiment encore les cinéma, la vie des des villes, et l'on découvre ainsi un célèbre café du Havre : Le Caïd...

Reception of modern architecture is so difficult in Le Havre, sad reputation of the city is not a news and Bulletin of Le Havre Architects realize this point in 1959. President of the architects in Le Havre defends his town and we offer a few articles detail photographs of the modern city: interiors of cafes (Le Caïd), cinema...


Le confort intérieur contre la ville

Au milieu des années 1950,  la remise ne question du Team-X a peu d’impact sur l'architecture "tangible" de nos villes qui n'est influencée que par une version simplifiée du rationalisme, du confort intérieur, du combat contre le désordre et le bruit de la rue, dans la droite ligne des années 1930. Loin de cette lente progression décrite par des historiens formés dans les CIAM, l’histoire de nos villes est un amalgame de contre-exemples souvent plus qu'une épopée ! L'architecture "habituelle" est plus simple, disons moins idéologique, plutôt "impensée". Il faudrait décrire la ville "statistique" et "paysagère", empirique et locale plus que globale, idéologique et esthétique... Tout ou presque reste à faire.

Il faut sur ce plan situer le centre-ville du Havre comme une exception : c’est justement un "exemple", une "annonce" des architectures à venir. Il est certainement le premier projet directement inspiré des doctrines modernes à être finalisé à grande échelle, achevé en quasi-totalité en 1958 pour accueillir, théoriquement, 35.000 habitants. Mais dès le début, la ville souffre d'un manque d'activité : les rues sont vides, les commerces n'ont plus le dynamisme qu'ils connaissaient avant la guerre. On sait que le constat va devenir un poncif d’ici peu, entre l’animation photographiée dans les cartes postales 1900 et le "triste vide" des villes contemporaines. Le Havre est un lieu parfait pour saisir les enjeux d'un changement car l'Atelier d'Auguste Perret y mêle les composantes historiques de l’urbain (îlots, rues, commerces, logements, boulevards, places, composition classique, etc.) et les doctrines modernes (air et lumière, espace, confort, calme, béton, préfabrication, etc.).

Si le centre reconstruit du Havre reste un monument d'exception, sa réception souffre de maux bien plus communs. C'est alors que le combat "contre le rue" bloque le sens critique et, au lieu de faire un constat qui aurait permis de régler le problème du manque d'activité (en redensifiant le centre et peut-être aussi en augmentant une sensation subjective "d'intimité" sur certaines places ou certains axes), les architectes défendent leur bout de gras et s'aveuglent...

Il est difficile dans les années 1950 de trouver des critiques négatives concernant le nouveau centre-ville du Havre qui, tout juste achevé, attire des étudiants et des architectes du monde entier... Par contre, chez les Havrais, auprès des habitants et des commerçants, le ton n'est pas tout à fait le même et les architectes locaux se sentent obligés de prendre la défense de leur travail (car ils sont les premiers à suivre le "style Perret" qu'ils interprètent en glissant vers un modernisme plus radical, cf. Thireau Morel // Le Havre). Le président du Syndicat offre donc à ses collègues, dans le bulletin de janvier 1959, un argumentaire de défense qui peut aujourd'hui faire comprendre l'idée que l'on voulait se faire de la modernité : des arguments que l'on retrouve un peu partout par la suite - y compris aujourd'hui - dont celui d'un confort intérieur qui se substituerait à l'activité extérieure de la ville...

Le billet du Président...

NON ! LE HAVRE N'EST PAS TRISTE !
Pour qu'une ville soit réputée VIVANTE ET GAIE est-il nécessaire ?

- Que les rues, au cœur de la cité, soient bordées de maisons vétustes dont, seuls, les rez-de-chaussée commerciaux ont été à grands frais, transformés, modernisés... retapés...
- Que ces rues soient grouillantes, d'une foule de gens très pressés mais, piétinant, avançant avec difficultés, se heurtant, se gênant sur des trottoirs étroits et mal pavés...
- Que parmi cette foule les marchandes ambulantes de poissons ou des quatre saisons créent des "bouchons", qui, parait-il, sont favorables au commerce...
- Que son ambiance habituelle soit celle d’une foire ou d’une braderie...
- Que le "centre" soit un labyrinthe de sens interdits...
- Que le stationnement soit impossible... ou coûteux...
- Que, le soir venu, le néon se substitue a la foule pour continuer d'exprimer "l'agitation"...
- Que sur les balcons, les corniches ou les toits des noms de poudres à laver, de corsets ou d'apéritifs s’allument en couleurs discordantes... et s’éteignent... et se rallument...

est-il nécessaire ?
- Que, non contents de s’être excité toute la journée dans un tel "milieu" l'homme de la rue (que nous sommes tous) éprouve le besoin de sortir le soir ...
- Que les Grands Cafés soient remplis d'habitués écoutant (d'une oreille distraite) ou n’écoutant pas d’une oreille attentive!) des extraits ou des arrangements de "La Veuve Joyeuse" ou des "Dragons de Villars
- Que les "affaires" des Boites de Nuit, des Dancings ou des Cabarets soient florissantes...
- Que tard dans la nuit les rues soient encore animées et bruyantes...

NON... tout cela n’est pas nécessaire, tout cela est factice et ridicule. C’est du déséquilibre, du désordre. Ce n'est pas de l'animation ni de la gaieté. C’est de la "Turbulence" due à l'inadaptation.

NON !... LE NOUVEAU HAVRE N'EST PAS TRISTE !
Il est calme, posé, pondéré. Le Havre est sérieux, il pense, il travaille.
LE NOUVEAU HAVRE N’EST PAS MORT !
Bien au contraire, IL VIT, mais à un rythme normal, dans un cadre ordonnancée, exceptionnel d‘équilibre et d’harmonie.

Je vous demande pourquoi le Havrais relogé aimerait vivre dans la rue alors que dans son foyer, aujourd'hui, il y a une salle de séjour où l’on se réunit en famille ou entre amis... (et si l’on veut le verre à la main!) pour parler, rire ou danser ?... Et puis, n’y a-t-il pas ou n’y aura-t-il pas bientôt pour chacun, la T.S.F., le tourne disques, la projection de photos en couleurs... la télévision !
C’est bien plus que la gaieté, n'est-ce pas, ce que nous éprouvons lorsque nous admirons le panorama du Havre à l'Amiral Mouchez ou au Chapeau de Napoléon : et "les ciels" du Havre (qui pourtant ne sont jamais Bleu Outremer...). et les tempêtes au bout de la Jetée... et notre grande plage jusqu’à La Hève... et le Port du Havre... et nos Avenues, et nos Jardins... et demain notre Musée... après demain notre Théâtre !

Le nouveau Havre sourit à l'Avenir. Il est un grand exemple, moralement et matériellement, de ce que devraient être dans l’Avenir les Cités dignes des hommes de l’Avenir.

AH ! NON ! DÉCIDÉMENT!
LE NOUVEAU HAVRE N'EST PAS TRISTE !

Fernand DENIS.

P.-S. - Et de surcroît, pour notre distraction n'avons-nous pas de magnifiques salles de Cinéma et... une fameuse équipe de Foot Ball !


Cinéma Eden (détruit), Louis LAISNÉ, Entreprises : CAMUS & Cie, JOIGNANT, SOCIÉTÉ NORMANDE DE CONSTRUCTION MÉTALLIQUES, GAREL, R. HÉBERT, GALLET, LIOT, KOBIS et LORENCE, QUINETTE. Photographie : Fernez, Bull. CSAHA mars-avril 1959


Brasserie Liégoise. Louis LAISNÉ. Entreprises : A. ROBERT, JOÀNNEZ, MORIN, LEBRASSEUR, PALOIS, HERMEL. Photographie : Thierry Bénard.
Café "Le Caïd". Louis LAISNÉ. Entreprises :A. ROBERT, LOISEL, PALOIS, SOCIÉTÉ NORMANDE de MIROITERIE, COUSINAT, DRUART. Photographie : Thierry Bénard.via Bull. CSAHA mars-avril 1959

La ville des cafés et "la chanson des gueux"

Passons sur la démagogie trop évidente des « ciels » ou du club de foot, l'extrémisme de cet article rédigé par le président de la chambre syndicale parait effrayant mais il n’est pas irréaliste : l'enfermement dans son chez-soi sera bien la maladie à venir de la ville (surtout quand la télévision va se généraliser) mais alors à quoi peut donc servir l'habitation en immeuble, l'entassement urbain ? Autant profiter d'un éloignement total, d'une maison isolée avec son bout de jardin... En 1959, on est encore très loin de la morale écologique et plus rien ne nous oblige à vivre en ville - sauf la question des coûts, de construction et de transport. C'est le coeur d'une division sociale entre le logement économique dans des barres relativement proches de la ville, et du pavillon ou de la villa - plus luxueux et plus à distance. Une fois la reconstruction terminée, la ville entre ainsi en crise en accentuant la répartition des riches et des pauvres, entre villas et HLM, et leurs représentations respectives. La place pour les grandes affirmations du Team-X est finalement au second plan des préoccupations de l’architecte moyen…

Ce n'est d’ailleurs pas l'accentuation de la division sociale de la ville qui va choquer les lecteurs du "billet du Président", ni même la perte de sens globale de l'urbain que l'on pouvait déduire à long terme, mais plus simplement les conséquences immédiates contre les intérêts de la corporation, notamment pour ceux qui travaillent sur l'aménagement des boutiques et des petits équipements... Le café n'est pas forcément un bouge réservé à quelques habitués ayant tendance à l'alcoolisme... Le bruit de la rue est aussi une musique : la "chanson des gueux". Dans le petit milieu des architectes, l'aménagement d'un café, d'un cinéma, d'un garage ne peut pas disparaître au seul profit des intérieurs. Louis Lainé, architecte qui a réalisé un cinéma et deux cafés dans le cadre de la Reconstruction, répond donc brièvement à l'article du président dans le numéro suivant du bulletin syndical :

A PROPOS DU DERNIER " BILLET ou PRÉSIDENT »

NON ! LE NOUVEAU HAVRE N’EST PAS TRISTE !

Oui, le Havrais relogé a son séjour, sa T.S.F., son tourne-disques, ses projections, etc.

Mais celui qui ne possède qu'un logis inconfortable et le visiteur (particulièrement du soir !) éprouvent plaisir et satisfaction dans la salle de spectacle ou la Brasserie rénovées. Ils contemplent, au passage, la vitrine brillamment éclairée, laquelle, pour parodier Richepin, est « la chanson de la rue » !

Louis LAISNÉ.


Le temps des HLM au Havre

N'osant certainement pas contrarier le président, dans le respect bienveillant de l'Ordre, le billet de Louis Laisné indique que la distraction de la ville reste indispensable à ceux qui ne bénéficient pas du confort moderne. Il est surprenant de retrouver ici, une fois de plus, la dualité entre ville moderne et ancienne que filme Jacques Tati dans Mon Oncle. Au confort moderne d'un chez-soi bourgeois où l'on reçoit des amis que l'on choisit dans un cadre sympathique, s'oppose le chaos d'une foule où tout le monde se côtoie dans les cafés, le brouhaha et le désordre. Il faut redécouvrir le travail quotidien de l'architecte qui - une fois achevée la reconstruction - va répartir ses commandes entre les petits équipements, les logements sociaux, les villas de luxe, et plus rarement les "grands projets", dans un ordre croissant de prestige.

Dans les faits urbains, pour la plupart des villes, la fin du mandat d'Eugène Claudius Petit (en 1953) ouvre l'expérimentation des logements de masse, encouragés financièrement par Pierre Courant : c'est le début des grands ensembles, d'un regard qui se détourne lentement de l'habitat du Français moyen pour n'y voir que du logement social, avec autant de mépris que de lourdeur. Tous les principes exposés dans la modernité et dans la reconstruction se réduisent à creuser le gouffre entre le logement moderne et la ville historique, en ne regardant que les arguments du confort intérieur et de l'efficacité constructive. Les architectes, y compris les plus renommés, élaborent ce que les psychanalystes nomment un système de défense : au premier plan, ils vantent le "progrès" d'un confort moderne auquel les moins favorisés peuvent enfin avoir accès. L'intérêt financier est là, il ne faut pas le négliger, ni la force d'une attente générale gonflée par des médias : c’est dans l’air du temps…

Dans une lecture statistique et locale de la construction, le changement est très marqué. A l'échelle du Havre, les 10.000 logements reconstruits en centre-ville, principalement entre 1950 et 1955 représentent la fin d'un très important marché pour les architectes, et il se trouve remplacé par les 10.000 logements neufs construits en périphérie de ville entre 1955 et 1960, cette fois dans un cadre social... C'est le moment des grands ensembles qui apparaissent dans une rupture brutale après la reconstruction : maitres d'ouvrages, habitants, représentations, techniques, inscription urbaine, tout change. Le temps des HLM est également statistiquement remarquable au Havre où il n'y avait moins de 1000 logements HBM avant la guerre et plus de 8.000 HLM dès 1961. L'élimination des derniers baraquements, des bidonvilles, des marchands de sommeil et des hôtels meublés conduit à bousculer le regard que l'on portait au logement - à supprimer la possibilité pour l'architecte de se transposer lui-même dans le rôle du futur habitant pour se mettre dans la peau du "bienfaiteur" imaginant l’habitat idéal des pauvres !

Station service et habitations, immeuble de trois appartements, 161-163 boulevard de Strasbourd. G. DELAUNE, G. DU PASQUIER et J. LAMY. Photographie : Thierry-Benard, via Bull. CSAHA novembre-décembre 1959