vendredi 6 avril 2012

Un nouvel art d'édifier // Manifeste d'Esprit

Olivier Mongin par André Scobeltsine (via undessindeplus)

Un hommage au dernier numéro de la revue Esprit (mars-avril 2012) qui, en article d'opinion, contient un "manifeste" concernant l'architecture contemporaine, signé André Scobeltsine, Nicolas Duru et Bernard Sournia. Ouvert aux "amateurs de villes et d'architecture", il offre une amusante proximité avec Bruno Latour qui affirme la nécessité de "designer" pour rester modeste et comprendre que l'on transforme sans inventer vraiment. Ici, le vocabulaire est tout à l'opposé mais le propos reste le même... Il s'affirme avec une puissance d'architecte : sortons d'urgence de l'abstraction et remettons le métier sur les rails. Voici résumé au minimum l'article, car il faut acheter ce numéro d'Esprit...

A tribute to the review Esprit (2012, March-April) which contains a "manifesto" about contemporary architecture, writing by André Scobeltsine, Bernard Duru and Nicolas Sournia. Open to the "lovers of architecture and cities". A proximity with Bruno Latour which affirms "design" to stay honnest and understand that one without inventing really transforms. Here, vocabulary is opposite but purpose remains the same ... It says with the power of an architect: get out abstraction and put back the business on tracks. An article abstract, because you must buy this review...


Si ce blog a déjà présenté, et à plusieurs occasions, le problème de signifiance de la création après la crise des représentations de 1955, c'est un bonheur de voir qu'un groupe proche de l'architecture établit aujourd'hui un constat relativement similaire - où l'on redécouvre finalement les idées exprimées à travers l'histoire des ornements par Stéphane Laurent (Stéphane Laurent // Olivier Morin). C'est dans l'air du temps.


Les quatre a priori du modernisme radical

"En l'espace de quelques années, une culture architecturale riche et consensuelle [a été] remplacée par une suite d'a priori déstructurants. Des a priori qui posent l'architecte comme créateur, qui prétendent que son art consitite à assembler des volumes, qu'il doit refuser toute ornementation et ne faire appel qu'aux seules modes de production industriel"


(1) Un créateur qui se doit d'innover. Car l'architecte n'est plus l'individu qui articule de multiple corps de métiers et puise dans les modèles qui préexistent mais il est sensé tout inventer tout seul.

(2) Des volumes assemblés sous la lumière. La Phrase de Corbu qui indique le passage d'une architecture re-construite à un art abstrait et sculptural. Les usages, les cultures sont au second plan...

(3) L'ornement doit être proscrit. Là, l'argument est plus complexe et rejoint le coeur de l'analyse du design suivant ce blog : si l'on refuse l'ornement "sur" les créations modernes, celui-là revient sous une autre forme pour faire de l'objet entier une sorte d'ornement en-soi...

(4) Rationalisation, taylorisation : contre "l'archaïsme artisanal". Si l'architecte est seul et refuse les autres métiers, il devient l'homme-machine qui articule des modules standarisés fabriqués par des machines.

Les auteurs du manifeste propose de changer de paradigme : en renonçant au rôle du créateur omniscient pour "devenir des amateurs d'architecture et de lieux habités, des explorateurs du quotidien sachant jouer, avec intelligence et sensibilité, le jeu des filiations choisies, des modèles de référence et des règles de composition communes."

le théâtre de l'Archipel par André Scobeltsine (via undessindeplus)


Une lettre ouverte d'engagement

Les moments d'engagement sont rares, il le faut pour qu'ils gardent sens. Apportons notre soutien - car ils en auront besoin dans ce pays où Le Corbusier et le machinisme font toujours école. Ce courrier n'était pas initialement une "lettre ouverte" mais il est plus amusant de la copier ici, juste un peu modifiée pour s'adapter au format du blog :

"Il faut vous féliciter pour votre article dans le dernier numéro d’Esprit. Nous attendions avec impatience un tel regard ; enfin quelqu’un s’exprime sans complexe sur l’histoire de l’architecture moderniste et liste les dégâts après le passage de l’abstraction : comment peut-on envisager que l’architecture soit encore imaginée comme un objet sans lien, hors des territoires, des usagers et des valeurs d’usage ? Comment peut-on voir le style international autrement qu’en produit de consommation, avec gaspillage évident de matières, d’énergie, de transport ? Singulièrement, il n’y a que la main d’œuvre qui soit rationnalisée alors qu’elle est le seul gage de la qualité, unique élément où il faudrait imposer l’abondance et réinventer le plaisir d’un travail bien fait, reconnaissable et durable.


Nous avons envie d’en écrire davantage, bien que nous soyons à l’évidence d’accord dans l’ensemble, mais comment s'introduire dans l’imaginaire collectif ? Certes, pour nous aider, nous avons la notion pédagogique récente du « modernisme radical » et les morales écologique, paysagère, sociale, qui déstabilisent lentement les doctrines mécanisantes et nihilistes issues des temps modernes. Si l’on veut révéler d’autres temps et temporalités, le travail reste colossal. Pour un tel changement dans les paradigmes, il ne s’agit pas seulement de modifier la création mais aussi d’offrir un récit historique transgressif, notamment dans l’architecture, le design, les arts, et dans la majorité des artefacts produits pendant deux générations… Sans compter sur la puissance d’un establishment – particulièrement en France où les grandes stars du mouvement moderne s’assimilent à des dieux, leur moindre petite parole faisant Écriture… Sans compter, non plus, sur l’intérêt financier à « renouveler » sans changement – en gambergeant dans l’absurde ou le néant.


Voici dix ans que nous travaillons pour valoriser le patrimoine de la Reconstruction. Loin d’être irréprochable, ce travail nous a donné l’occasion de comprendre le moment de la rupture, et nous avons aussi constaté l'intérêt des enseignants, des architectes, des designers, des journalistes et d'un large public pour une alternative humble, usuelle, qualitative. Nous sommes dans l’air du temps mais pas majoritaire, il faudrait profiter de votre appel pour un acte fondateur… Blog, livre, collectif ? En fait, il manque une revue « écrite » : textes avec quelques croquis sobres, une dimension modeste susceptible en elle-même d’interroger la démesure (du format, des couleurs, des glaçages et des illustrations) que nous imposent les revues actuelles d’architecture et de design, avec leurs textes vides, prudents ou d'un anticonformisme convenu. Bref, écrire dans la conscience d’enregistrer et non dans l’objectif de vendre."



Salle des colonnes Musée Fabre par André Scobeltsine (via undessindeplus)