dimanche 1 avril 2012

Henri Lancel // Printemps 1954

Henri Lancel, maison des Grands magasins du Printemps - 1954

Au milieu des années 1950, en France, les villas modernistes poussent en bord de mer, de fleuve ou de forêt, mais elles sont encore trop rares pour inspirer la Villa Arpel dans Mon Oncle de Jacques Tati. Par contre, dès 1954, un jeune décorateur et architecte de formation, Henri Lancel, présente dans les Grands magasins du Printemps une maison qui va marquer les esprits : chemin de pierre, entrée vitrée et poirier courant sur le mur sont les preuves accablantes de sa parenté avec la Villa Arpel... Là nait un kitsch où l'idéal du Mouvement moderne se transforme en "modernisme", quand les formes dites pures, rationnelles, ergonomiques (souvent imaginées avant-guerre) s'utilisent comme des ornements - un regard critique que Jacques Tati est très certainement le premier à poser, du moins sous forme d'humour !

1956 in France, modernist villas starting to build around the beaches, rivers or forests, but they are too rare to inspire "Villa Arpel" of Jacques Tati in the film Mon Oncle. By cons, two years ago, the young designer Henri Lancel, architect, presented in the Grands magasins du Printemps, a home that will make an impression: stone path, glass in entrance and pear along the wall are the overwhelming evidence of kinship ... Here is born a kitsch, indicating ideal of the Modern Movement is transformed into "modernism" - where the forms called "pure" and "rational" are used as ornaments. Jacques Tati is one of the first in the world to understand that!


Le kitsch moderniste et antimoderne de la Villa Arpel

Reconstruit à échelle réelle pour le Salon Futur Intérieur (en 2007) avant d'être plus largement présenté au Centquatre (104) pendant l’exposition Jacques Tati, deux temps, trois mouvements à la Cinémathèque en 2009, le décor de Mon Oncle avait été réalisé en 1956 aux environs de Nice (et détruit en fin du tournage). A cette époque, Jacques Tati imagine la villa Arpel avec la complicité de son ami Jacques Lagrange, fils d'architecte et peintre de l'école de Paris. Le style inoubliable de cette maison-machine figure très bien l'avènement du modernisme en France : un style moderne inspiré par les avant-gardes des années 1920 et 1930, qui semblent alors renaître au milieu des années 1950.

Ce que Jacques Tati met en évidence dans son film correspond à un basculement dans la réception des doctrines du Mouvement moderne (que l'on retrouve ici sous le libellé crise_1955) : loin de s'affirmer comme une forme démocratique du progrès, le modernisme exprime une esthétique ostentatoire... faite pour impressionner - dans le cas du film Mon Oncle, la voisine de Madame ou les employés de Monsieur. C'est une médiocre course de démonstration où le mieux-équipé veut montrer sa supériorité de classe, dans toute l'absurdité de la société de consommation. On se déplace ainsi, très exactement, à l'inverse des idées des pères fondateurs du Mouvement moderne qui cherchaient, par l'abolition des ornements, la simplification des formes et la production en série, une éradication du modèle passé alors désigné comme "bourgeois". C'était là le principe d'un art utile, de la modernité.

A condition de ne pas s'arrêter trop rapidement sur l'image de la ville d'autrefois avec son sympathique mélange de genres, la lecture de ce chef d'oeuvre du cinéma peut nous éclairer sur certains points-clés. Jacques Tati accuse surtout une société se mentant à elle-même dans l'idée qu'elle se fait du confort alors qu'elle se divise socialement avec violence : il faut se souvenir des premiers plans sur les "cages à lapins" avant de regarder l'opposition trop évidente entre la villa moderne et le village d'autrefois. En 1957, beaucoup d'intellectuels vont poursuivre ce type d'accusation en montrant la perpétuation, sous une forme abusivement progressiste et moderniste, d'une société rétrograde, comme l'accuse Guy Debord dans son Rapport sur la construction des situations (texte intégral sur Wikilivre), ou encore un monde flottant qui cherche à reconstruire des mythes - comme La nouvelle Citroën décrite au même moment par Roland Barthes (texte sur desordre.net). Mais tout nous éloigne alors d'un premier élan - celui-là même qu'avait évoqué Citroën avec sa modeste, économique et légère 2Cv...








Modernité et kitsch moderniste du chalet d'Henri Lancel

L'idée d'Henri Lancel dépasse cependant les simples "signes" réinventés. A l'image de l'arbre intégré dans la croissance du bâtiment, les références à Jeanneret / Le Corbusier sont visibles partout mais l'architecture ne s'engage pas seulement sur ce champ formel, elle tend à rejoindre plus en profondeur les doctrines modernes, dont la référence aux maisons-types Dom-Ino (de 1914...) par le biais des "5 points" : (1,2) plan flexible et façade libre, qui se limitent à un montage modulable et évolutif dans la contrainte des panneaux sur structure légère ; (3) fenêtres en longueur ; (4) montage en hauteur sur pilotis, qui est présenté comme une option dans un croquis car il est plus coûteux qu'une construction sur sol ; (5) le toit jardin est la seule possibilité visiblement écartée car elle est difficile à mettre en oeuvre sur une structure légère.... Loin d'obéir à ces idées anciennes, toujours valables mais déjà bien datées, Lancel poursuit une compatibilité entre les doctrines modernes et les réalités de son temps, il localise le point rencontre possible entre la théorie architecturale et la contrainte de la production industrielle économique comme le bois et le panneautage industriel, la légèreté et le "confort à l'américaine"...

"La maison de bois qui s’agrandit à partir d’un bloc central est une idée et une réalisation d’Henri Lancel. Cette habitation remarquable est apparentée à certaines constructions américaines qui tendent dans tous leurs détails et dans la perfection de leur assemblage à donner à ceux qui l’habitent un bien-être dû à des agencements spéciaux : constance de la température, aspect agréable des façades, clarté, surfaces aisément meublables, vides de rangement nombreux calculés pour différents emplois. Le système de distribution pratique permet des agrandissements successifs et très rapides, sans gêner la jouissance des locaux occupés et sans aucune démolition des parties existantes"

Le côté singulier du choix opéré par Jacques Tati concernant cette maison, c'est qu'elle se situe justement dans un entre-deux, à la fois dans les doctrines utilitaristes du Mouvement moderne et dans l'annonce d'une esthétique absurdement moderniste. En effet, si Henri Lancel dote son architecture de tous les signes modernistes pour "la vendre" auprès de la clientèle habituelle des grands magasins, il voulait aussi qu'elle soit un exemple modeste et évolutif. On peut dans cette maison choisir soit le signe extérieur moderniste, soit le projet moderne : Tati va préférer le signe extérieur et il ne se trompe pas car c'est lui qui va bientôt dominer la création ! Si cette maison peut, surtout, suivant une construction préfabriquée, évoluer du petit F1 au grand F5, ce n'est pas cet aspect évolutif, économique et en bois qui vont s'imposer mais le chemin de pierre, l'entrée vitrée, et le poirier bien taillé...

Un mobilier kitsch, moderne, mais pas moderniste...

De fait, si l'extérieur est assez démonstratif pour séduire Jacques Lagrange, l'intérieur ne correspond pas et la décoration de la villa Arpel est plus influencé par les effets-vides et les meubles-objets de l'exposition Knoll en 1955, toujours dans les Grands magasins du Printemps (Knoll France // Le Printemps 1955). En regardant le mobilier équipant la maison, moderne et moderniste, d'Henri Lancel, on comprend pourquoi Jacques Tati n'a pas choisi cette branche tardive du "style Reconstruction" pour équiper l'intérieur de la Villa Arpel : trop simples, pas assez "froid" ni assez "démonstratifs". Henri lancel s'est en effet attaché à imaginer de très nombreux meubles mais il reste toujours dans l'ambiance "chaleureuse" ou "scandinave" des maîtres de la Reconstruction, un style et une diversité qu'il va approfondir par la suite (Henri Lancel // grands magasins 1/2), tout en poursuivant la carrière de son père, installé à Liévin (Artois).

"Dans le même souci de sélection d’un matériau de choix et de perfection technique, Henri Lancel a conçu plus de 150 modèles de meubles en acajou qui, par leur forme, leur conditionnement rationnel, le luxe de la matière enduite d’un film de vernis spécial, lavable, constituent des mobiliers extrêmement confortables et adaptables à tous les climats. Ces modèles présentés actuellement au Printemps sont tous porteurs du label MAF et de la signature du créateur. Le magasin qui le délivre s’engage ainsi formellement à remédier gratuitement aux défauts que l’usage pourrait éventuellement révéler. Il faut louer un effort aussi considérable fait pour séduire et mettre en confiance la clientèle la plus exigeante".

Dans une direction différente du modernisme de Knoll, le mobilier Lancel représente à sa manière une autre branche de la modernité... voire du maniérisme néo-moderne... car le kitsch est aussi là, dans l'exploitation visuelle de tout le vocabulaire du meuble moderne en bois. Le signe kitsch n'est donc pas la seule explication du non-choix par Tati - il faut autre chose... Le prix ? La couleur ? Pas seulement... Ce mobilier reste moins "signifiant" que celui Knoll car son apparence reste plus sobre, sa texture et sa couleur évoquent le meuble historique ; malgré son inventivité formelle et fonctionnelle, la simplicité extrême du mobilier en bois reste non-démonstrative. Ici s'ouvre donc le au second degré dans l'interprétation du choix de Jacques Tati, ou plûtot de son non-choix pour les meubles de Lancel, car le "style Reconstruction" s'annonce déjà comme social, celui qu'une certaine élite va regarder avec un mépris de plus en plus amusé et distant. Jusqu'à oublier de l'inscrire dans l'histoire des arts. Tout simplement parce qu'il ne correspond pas à la démonstration de force d'une catégorie sociale qui souhaite se faire remarquer : c'est un effacement et non une distinction, ce que cherchaient, justement, les créateurs du Mouvement moderne.









toutes les illustrations proviennent du Décor d'aujourd'hui, n°85, pp. 140-145