lundi 2 avril 2012

Bruno Latour // moralité du design

Bruno Latour, conférence avec Mark Jarzombek, 2010, par jean-Baptiste Paris sur Flickr

Philosophe du design, Bruno Latour est connu comme spécialiste des intraduisibles science and technology studies (STS). Il expose cinq avantages à "designer des choses" pour enfin rompre avec le préjugé supposément moderne de la "fabrique des objets". Traduit de l'anglais à partir de People&place, plus qu'un petit texte dans une minuscule matière, c'est un singulier guide de voyage par-delà des frontières de la French Theory qui nous est offert, en compagnie d'un Prométhée paradoxalement sage et prudent... sens du détail, conscience de la réception, de la dimension morale voire plus largement d'un "système fermé"... Suivant ce regard, soyons certains que le moment de la Reconstruction ouvre une histoire plus riche, plus complexe, plus humble et tellement plus belle que le récit linéaire des évidents "progrès" techniques ou artistiques du modernisme radical !

Now regarded as the philosopher of design, specialist of science and technology studies, Bruno Latour exposes five advantages for a lucidly non-modern "design things" and finally break with the blindly modern "building objects". Translated english to french from the site People & up. Travel in the land of the French Theory in the company of a wise and cautious Prometheus...


Les 5 avantages du (mot) design

I dare to articulate this odd argument based (very flimsily I agree) on the various undertones of the word “design” itself. It is the weaknesses of this vague concept that give me reason to believe that we can take it as a clear symptom of a sea change in our collective definition of action. …

J'ose exprimer cet argument étrange sur la base des diverses nuances du mot "design" lui-même : ce sont les faiblesses de cette notion vague qui me donnent raison de croire que nous pouvons le prendre comme le symptôme clair d'un changement radical dans notre définition collective de l'action...

As a concept, design implies a humility that seems absent from the word “construction” or “building”. … Introducing Prometheus to some other hero of the past as a “designer” would doubtlessly have angered him.

(1) En tant que concept, le design implique une humilité qui semble absente des verbes «construire» ou «bâtir»... Une introduction de Prométhée dans une autre représentation de ce héros du passé en tant que "designer" - ce qui l'aurait sans doute mis en colère.

A second and perhaps more important implication of design is an attentiveness to details that is completely lacking in the heroic, Promethean, hubristic dream of action. …

(2) La deuxième et peut-être plus importante conséquence du mot design est l’attention aux détails qui fait totalement défaut dans l'héroïque, prométhéen, rêve arrogant de l'action…

The third connotation of the word design that seems to me so significant is that when analyzing the design of some artefact the task is unquestionably about meaning — be it symbolic, commercial, or otherwise. … It is thus of great import to witness the depths to which our daily surroundings, our most common artefacts are said to be designed. … When things are taken has having been well or badly designed then they no longer appear as matters of fact.

(3) La troisième connotation du mot design, qui me semble si important, c'est que dans l'analyse de la conception de certains artefact, le travail se porte incontestablement sur le sens – qu’il soit symbolique, commercial, ou autre... Il est donc très important de témoigner sur les profondeurs qu’il touche dans notre environnement quotidien, dans nos objets les plus communs qui sont dits designés… Quand ces choses sont dites bien ou mal designées alors ils n'apparaissent plus comme les simples conséquences des faits.

The fourth advantage I see in the word “design” (in addition to its modesty, its attention to detail and the semiotic skills it always carries with it), is that it is never a process that begins from scratch: to design is always to redesign. … Designing is the antidote to founding, colonizing, establishing, or breaking with the past. It is an antidote to hubris and to the search for absolute certainty, absolute beginnings, and radical departures.


(4) Le quatrième avantage que je vois dans le mot "design" (en plus de sa modestie, de son attention au détail et des compétences sémiotiques qu'il porte toujours avec lui), c'est qu'il n'est jamais un processus qui commence à partir de zéro : pour concevoir, il faut toujours re-dessiner, recolonisation, à l'établissement ou à la rupture avec le passé. Il est un antidote à l'orgueil et à la recherche d'une certitude absolue, des commencements absolus, et aux départs radicaux.

The fifth and decisive advantage of the concept of design is that it necessarily involves an ethical dimension which is tied into the obvious question of good versus bad design. In the modernist style, this goodness and badness were qualities that matters of fact could not possibly possess. … This is of great importance because if you begin to redesign cities, landscapes, natural parks, societies, as well as genes, brains and chips, no designer will be allowed to hide behind the old protection of matters of fact. No designer will be able to claim: “I am just stating what exists”, or “I am simply drawing the consequences of the laws of nature”, or “I am simply reading the bottom line”. By expanding design so that it is relevant everywhere, designers take up the mantle of morality as well.

(5) Le cinquième et décisif avantage de la notion de design est qu’elle implique nécessairement une dimension éthique liée à la question évidente du bon design par rapport au mauvais. Dans le style moderniste, être bon ou mauvais est la simple conséquence d’un état de fait... C'est d'une grande importance parce que si vous commencez à re-designer les villes, les paysages, les parcs naturels, les sociétés, ainsi que les gènes, les cerveaux et les puces, aucun designer ne sera autorisé à se cacher derrière la protection de la vieille question du fait. Aucun designer ne sera en mesure de clamer: «Je décris simplement ce qui existe», ou «Je tire tout simplement les conséquences des lois de la nature», ou «Je ne fais que partir de l’essentiel". Par extension, le design est pertinent partout, les concepteurs doivent ainsi revêtir le manteau de la morale.

Une question autour de Walter Benjamin

Pour rester "à droite", dans le système fermé de Bruno Latour, la liberté du design n'est effectivement pas une toute-puissance. Comme il l'affirme dans le point 4, on designe une chose qui préexiste (à la Derrida), on redessine sans créer, sans point de départ ; nous en arrivons donc logiquement au point suivant où le designer se trouve confronté dans son action à la responsabilité qu'elle implique : l'amélioration, dans toutes ses conséquences d'ordre éthique et moral. Cependant, cette analyse sémantique de Bruno Latour n'est pas toujours partagée, et on ne la retrouve pas - ou que très partiellement - dans la définition (actuelle) du mot sur internet (cf design - wikipedia). Dangereusement, dans la rapidité de l'écriture-lecture que nous pratiquons en tant qu'internautes, nous risquons d’interpréter le rôle de designer comme celui de l’être tout-puissant.

En se déplaçant vers la "gauche" postmoderne (à la Deleuze), dans un système qui s'ouvre hors d'une supposée réalité (se croyant dans la capacité de fuir les imaginaires partagés, y compris ceux dits réel et virtuel), le designer peut retomber dans le piège moderne. Conscient de pouvoir manoeuvrer la "réalité" (en tant qu'expression particulière du "virtuel"), le designer devient aussi puissant que l'étaient les scientifico-artistes modernes quand ils modelaient les réalités. Quelle morale possible ? Il faut alors se remémorer les célèbres mots de Walter Benjamin, revoir le moment où le futurisme entre dans son apogée en re-découvrant que l'humain peut tout changer. Il est plus puissant et moderne que jamais, en tant que Maître de la Nature, et veut donc maîtriser l'univers en associant la beauté de son art à la force de sa technique... C'est à ce moment exact qu'est inventé le design, une invention qui s'accompagne de celle du fascisme : "Que l'art soit, même si le monde doit périr", Fiat Lux volé au dieu mort pour que l'homme assume pleinement son rôle de Titan ; devenu fou, Prométhée veut brûler le monde pour l'éclat de la lumière, et pour le goût des cendres.

"Fiat ars, pereat mundus, tel est le mot d'ordre du fascisme, qui, Marinetti le reconnaît, attend de la guerre la satisfaction artistique d'une perception sensible modifiée par la technique. C'est là évidemment la parfaite réalisation de l'art pour l'art. Au temps d'Homère, l'humanité s'offrait en spectacle aux dieux de l'Olympe ; elle s'est faite maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. Voilà quelle esthétisation de la politique pratique le fascisme. La réponse du communisme est de politiser l'art".

W.Benjamin, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction technique, 1936.

Il faut y penser d'urgence : si notre position est celle admise par Bruno Latour, alors Prométhée va gagner en conscience et en morale, mais si on découvre un "Dehors" alors nous risquons de rejouer la scène née dans les années 1930... On reconnaît déjà les chemins décrits par Benjamin et empruntés par les totalitarismes : le côté droit où l'on croit imposer l’art au politique (le fascisme) et le côté gauche où l'on veut politiser l'art (le communisme). Aujourd'hui, la question est la même entre néoconservateurs et "anti". Il ne s'agit pas d'une similarité mais d'une continuité dans une vieille querelle (création/tradition, art/politique, design/morale) qui mène à des simplifications périlleuses (l'art pour l'art du fascisme, ou la politique pour la politique du communisme) sans véritablement chercher leur co-invention et leur possible jonction : un lien entre les deux qu'indique Bruno Latour dans son analyse sémantique et qu'il faut re-construire sciemment, celui d'un art utile qu'il faut re-considérer comme tel, disons un art-politique ou un design-moral. Mais méfions-nous encore du mot design, il ne doit pas vivre seul...