vendredi 20 avril 2012

Au Printemps // rustique et moderne


Découverte d'un petit catalogue de mobilier du Printemps daté du 27 avril 1938. Voici l'un des instants qui marque une première évolution vers un modernisme social... Jacques Viénot dirige alors la gamme "Stylnet" mais son influence est plus large dans ce catalogue : on y découvre par exemple la trace d'un "rustique moderne" qui s'affirme économique et fonctionnel, des modèles de René Gabriel (ou assimilés) et aussi l'un des points de diffusion du fauteuil Super-Knoll...

Reading a small catalog of furniture, Le Printemps, dated April 27, 1938: Here's one of the moments that mark the assertion of a modern social ... Jacques Viénot then headed the range "stylnet" but its influence is wider. We discover the rustic design of a brand becoming functional interpretation of René Gabriel research and also one of the places selling Super-Knoll armchair ...


Le Printemps et le design

A défaut de revenir une fois de plus sur le personnage de Jacques Viénot, déjà largement cité dans ce blog et surtout très bien décrit dans l'ouvrage de Jocelyne Le Boeuf Jacques Vienot 1893-1959 : Pionnier de l'Esthétique industrielle en France, l'occasion se présente de s'intéresser à l'histoire des "grands magasins" - avec l'un des plus beaux exemple : "Au Printemps". Dès sa fondation en 1865, celui-ci place l'innovation et la confiance en priorité, évoquant la devise latine E probitate decus ("Mon honneur, c'est ma probité"). Le Printemps pratique exclusivement le prix fixe et élimine le marchandage en comptant sur un rapport de confiance pour que la clientèle juge d'elle-même et puisse accéder à bas prix à des produits innovants et de bonne qualité.

Loin de s'enfermer dans la convention que l'on en attendrait aujourd'hui (suivant un tel principe), le magasin parisien réussit à bouleverser à de multiples occasions l'histoire de la création dans le mobilier : son architecture Art nouveau en 1900 montre déjà la volonté de s'inscrire dans le temps présent ; en 1912, la création de l'atelier Primavera par René Guilleré impose le passage de l'Art nouveau à l'Art déco en France ; et, bien entendu, en 1933 la création de la gamme Stylnet par Jacques Viénot. L'histoire se prolonge bien après la guerre avec de nombreuses expositions qui vont diffuser les idées nouvelles, comme celle déjà citée d'Henri Lancel (Henri Lancel // grands magasins) et de Knoll France (Knoll France // Printemps 1955), sans détailler le rôle déterminant de sa filière Prisunic dans la démocratisation du design à la fin des années 1960...

Le style "rustique"

Mais les beaux discours ne doivent pas cacher la démagogie qui fait pousser un style populaire et populiste... La gamme "Rustique" l'est distinctement, parfois tragiquement, et exprime bien ce besoin de "style" que l'on accorde alors à un budget moyen et à un client sans grande culture semblant poursuivre instinctivement le modèle "bourgeois" (dans un maniérisme lourdement puisé à l'intérieur des styles et ornements du mobilier historique des provinces françaises). L'Horreur - avec la majuscule du colonel Kurtz - pour quelques créateurs modernes construisant leur objectif très précisément en-contre, s'obligeant à utiliser seulement des matières neuves, à innover dans les techniques, en s'interdisant la moindre référence à l'histoire ou le plus petit ornement !

Cette réaction exactement opposée prouve qu'il ne faut pas mépriser le style rustique, pas plus que le modernisme radical : l'un et l'autre s'étant visiblement construits en miroir dans les préjugés d'un rapport de classes sociales : une certaine élite créative cherchant à se distinguer sur le plan du prestige culturel en adhérant à la modernité, dans la vanité de comprendre une "forme vraie" tirée des sciences et de la mécanique. Il n'y a dans cet objectif qu'une faible différence avec la clientèle de l'Art déco ruhlmannien qui cherchait plus directement à affirmer ses privilèges à travers l'usage de matières rares et de placages délicats nécessitant une main d'oeuvre importante et très bien formée...


Le "rustique moderne"

La volonté de distinction "moderniste" n'est pas présente dans la longue filiation des branches plus tempérées du Mouvement moderne (voir la généalogie du style reconstruction) : arts & crafts, style scandinave (depuis Carl et Karin Larsson), "rustique moderne", meubles nets, meubles de série et, enfin, style Reconstruction... Les frontières y sont moins nettes sur le plan social, et surtout moins catégorielle que dans les styles formés "en contre" comme la célèbre succession "art nouveau"-"art déco"-"modernisme"-design international"... Les premiers meubles du modernisme social sont d'ailleurs plus facilement lisibles "en-lien" (avec l'histoire) qu'ils ne le sont "en-contre" (à l'intérieur des frontières fermées des doctrines) et il est donc toujours possible d'y retrouver des influences dans toutes les branches de la création de meubles, qu'elles soient modernes, classiques, rustiques, ou ce que l'on veut...

Mais en voyant les meubles rustiques, il faut admettre que la part de modernité est encore très relative. On reste dans le plaggia et la lourdeur des conventions. C'est plutôt dans la ligne "rustique moderne" que les idées du moment s'insèrent auprès d'un assez large public dans une tendance qui monte en puissance depuis 1937 et va s'imposer après la guerre. Dans le "rustique moderne", la matière reste le bois mais il est utilisé rationnellement, minimalisé dans l'épaisseur et les ornements (peints ou ciselés mais sans références immédiates à l'histoire), avec des finitions en ciré clair ou cérusé pour faire un ensemble lumineux. Il faut en regardant cette gamme se souvenir de la longue description qu'en fait Jacques Viénot en 1946 (Art Présent // Reconstruction) - pour en résumer ainsi les caractéristiques : "1° d'être généralement exécutés en bois de pays, tels que : chêne, noyer, pin, hêtre, merisier, etc. ; 2° d'être traités dans leur teinte naturelle, claire par conséquent, le plus souvent ; 3° d'être exécutés plutôt à la manière du huchier qu'à celle de l'ébéniste, et en usant, le cas échéant, des effets décoratifs de la mouluration et du panneautage ; 4° de ne pas être vernis."



La gamme "Stylnet"

Reste la gamme "Stylnet" que l'on attribue généralement à Jacques Viénot lui-même mais il semble surtout qu'il dirige les choix du grand magasin et puise chez différents créateurs, pouvant également compter sur une jeune équipe d'élève de Boulle particulièrement talentueuse pour le soutenir, dessiner et éxecuter les meubles (comme Jacques Hitier)... Quoiqu'il en soit, on reconnaît facilement les éléments de René Gabriel dans le bahut, ou dans l'architecture du coin cosy et de la table portefeuille.

Il est tout à fait possible que les plans de certains meubles soient directement dessinés par René Gabriel. Pour l'instant, seul le fauteuil Super-Knoll est déjà connu bien que l'histoire de ce fauteuil et de ses variantes commence tout juste à s'écrire (Steiner et l'aventure du design, Patrick Favardin, 2007). Il y intervient beaucoup de personnages célèbres en tant que précurseurs de la démocratisation du Mouvement moderne, comme Etienne-Henri Martin : celui-ci vient alors de prendre la direction du Studium Louvre et d'engager Roger Landault (qui est sans doute le "vrai" dessinateur de ce fauteuil). Le fauteuil Super-Knoll est supposé être diffusé par Charles Steiner ou Wilhelm Knoll : en tous les cas, on en trouvait déjà une version particulièrement moderniste, au Printemps, en avril 1938 !









Petite table guéridon de la gamme "stylnet", via ebay.fr




table bureau gamme Stylnet - via ebay