samedi 10 mars 2012

Jacques Viénot // Starting point


Jacques Viénot... Point de départ de ce blog (Art Présent n°1 // Reconstruction), personnage inimaginable, porteur du modernisme social et du design industriel. Merci à Eric pour ce cadeau utile : La République des arts, texte de 1938-1939. Le ton est vif, le quiproquo inévitable sachant que l'ouvrage n'est publié qu'en 1941 : une dédicace trop brève, une préface à double sens... En voici quelques passages que je vais recopier au fur et à mesure de la lecture, lentement. Connu pour être l'annonce de son action future, ce texte - sous l'écriture d'une conversation classique - est tout sauf classique. A lire avant : designethistoire

Jacques Viénot ... Starting point of this blog, character unimaginable, bearer of social modernism and "industrial design". Thank you to Eric for this useful gift: The Republic of Arts, 1938-1939 text. The tone is lively, the inevitable misunderstanding knowing that the work is published in 1941: a brief dedication, In Memoriam ... Here are some passages that I will transcribe as and when reading. Known as announcement of future, . Read first: designethistoire


EXTRAIT O. Préface de l'éditeur [...]

p.5

Le manuscrit que nous éditons est daté de août 1938, août 1939. Il faut voir dans ces dates une des raisons qui nous ont décidé à le faire paraître. Les circonstances actuelles confèrent en effet à cet ouvrage un caractère inattendu d’actualité et l’on reconnaîtra au projet constructif de J. Viénot un sens en quelque sorte prophétique. En un moment où tout est fluide, où tout devient "possible", il nous a paru opportun de divulguer une pensée qui s’est consacrée depuis vingt ans aux problèmes que pose la création artistique, et qui ne peut manquer d’avoir la plus heureuse influence sur la reprise de nos activités dans le domaine de l'art.



EXTRAIT 1. Chapitre V. Aux Andelys [Contre l'artisanat]

p.65

VIC. - Quoi ? Tu as déjà oublié le Palais de l’Artisanat à la Porte Maillot, en 37 ? J'en conserve encore la nausée.

YVONNE. - Voyons, ce ne sont pas de ces artisans que parlent ceux qui défendent l'esprit en même temps que l'oeuvre, l'esthétique des petits métiers...

VIC. - Écoute, les défenseurs de l'artisanat sont incapables de regarder la réalité en face. Ils ont peur de leur temps. Il leur faut se cramponner au passé, serait-ce à une branche vermoulue, par esprit chagrin, par impuissance à s'adapter. Primo, il leur répugne de voir dans la machine un instrument de libération pour l'humanité. Secondo, l'ouvrier leur fait peur. Un artisan, c'est un peu comme un paysan, c'est plus gentil, c'est plus poli, ça ne doit pas être marxiste, un artisan... voilà. Il y a des gens auprès de qui ça prend...

D'ailleurs, quand l'artisan, travaillant de ses mains, imprime à la planche des papiers ou des tissus dans son atelier, il leur est sympathique ; mais quand il va faire ce même travail dans une manufacture, ce n'est plus la même chose. Bien plus, s'il y a deux cents ouvrières qui nouent des points sur un métier à tapis, dans une manufacture, elles ont beau y faire le même travail qu'à la maison, ça les embête et ils considèrent que ce n'est plus de l'artisanat. Cela ne tient pas debout.

Au fond, il y aurait un argument intéressant à faire valoir, mais que je ne veux pas leur fournir. C'est que l'artisanat est un langage international. Plus peut-être que la science. Quand des Précolombiens, des Nivernais ou des Chinois ont pris une boule d'argile dans leurs mains, ils se sont rencontrés en faisant des bols identiques. A Oslo, à Bucarest et au Caire, tu trouveras des broderies similaires. Ça, ça veut dire quelque chose. Si l'ampoule électrique a un caractère d'universalité absolue, ce n'est certes pas pour des raisons aussi profondément humaines

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que celles qu'on peut dégager des rapports entre la main de l'homme et la matière.

Mais cet argument-là, et qui serait le seul à m'intéresser, on ne l'emploiera pas. L'artisanat, c'est du nationalisme chiqué, du régionalisme de clocher. Placé sur le plan humain, Il n'intéresserait plus les vieilles dames de province qui daignent se pencher sur lui... !

Au reste, tu sais ma manière de voir. Le rajeunissement artificiel de l'artisanat est pour moi un leurre. Il s'est cristallisé il y a un siècle. Il a cessé d'inventer depuis plus longtemps encore. Sa survie n'est pas possible. J'irai même plus loin : si elle était possible, elle ne serait pas souhaitable, car elle irait à l'encontre du génie de notre civilisation machiniste. Il est trop tard et tant mieux. Cela nous met dans l'obligation d'adapter la machine à l'usinage de la beauté - tâche d’ailleurs à laquelle elle excelle déjà dans certains domaines. La main a-t-elle jamais tissé un satin comme celui de ta blouse ou des bas arachnéens comme ceux que tu portes ?...

Mais le chemin devenait abrupt. La conversation s'arrêta. Arrivés en haut du monticule, un coup de vent vint les rafraîchir. Ils parcoururent les mines. Une brume très légère n'empêchait pas la vue de s'étendre fort loin dans la direction de Rouen. La vallée, à leurs pieds, s’épanouissait large et sinueuse, brillant de l'éclat de la rivière qui reflétait le contre-jour. Ils s'abritèrent du vent dans la salle basse du donjon démantelé où poussait l'herbe, jouissant de la vue au travers d’une baie demeurée intacte. Lentement les trains de chalands se croisaient en ridant l'eau, sans que le sifflet des remorqueurs arrivât jusqu’à eux. C'était le grand calme dans un site radieux.

Vic allume une cigarette et dit :

VIC. - Tiens, regarde sur la rive droite, le long de la route, ce hangar couvert de tuiles mécaniques. Y a-t-il rien de plus laid que ce matériau-là, rien de plus obscène. Demain toute la France sera couverte d'écailles, pelures d'orange... Il faut apprendre ‘aux fabricants à usiner des tuiles d'un module correct en colorant

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leur terre qui s'harmonisent avec le paysage, au lieu de perdre son temps à regretter la fabrication manuelle devenue prohibitive. C'est dans ce sens-là qu'il faut agir.

Yvonne riait.

Qu'est-ce qui te fait rire, questionne Vic, surpris, n’ai-je pas raison ?

YVONNE. - Tu as mille fois raison, mais je ris à la pensée des antiquaires ! Je te garantis que si dans quelque dix ans on est parvenu à modifier cette fabrication hideuse, il y aura des gens pour ramasser ces tuiles-là. Et, un beau jour, ils les sortiront de derrière les fagots... " des authentiques, chère madame, des tuiles du temps où l’on n’avait pas peur de la couleur ! J’en ai vu encore quelques-unes dans mon enfance, vous ne pouvez pas vous rappeler, vous êtes trop jeune, cela jetait dans le ciel une note éclatante, alors qu’aujourd’hui tout est si terne, n’est-ce pas  "

VIC. - Il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec toi plus de cinq minutes, fit Vic, amusé. Il avait sorti son bloc et, muni d’un crayon gras, interprétait le jeu du contre-jour au travers des nuages qui montaient lentement du fond de la vallée. Mais son idée le poursuivait et il reprit : "Ris tant que tu veux, quant à moi, à dater d’aujourd’hui, je déclare la guerre aux tuiles mécaniques".

YVONNE. - Moi, il y a longtemps que c'est fait, mais ça n’a rien changé.

VIC. - Eh bien ! moi, je te dis que je les aurai. J'attaquerai, dans la presse, les gens qui s’occupent des sites et des monuments. Qu’est-ce qu’ils foutent, ces types-là ? Et puis j'attaquerai les fabricants pour offense à la pudeur. Je provoquerai des attroupements en tirant sur les toits et je dirai pourquoi, je déclencherai une campagne d’opinion. Et là, je te garantis bien que j'aurai tout le monde pour moi, aussi bien les amateurs d'art ancien que d'art moderne ! Cela n'est pas difficile...

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YVONNE. - Je croyais que c'était moi qui ne pouvais pas parler sérieusement cinq minutes !

VIC. - Bien sûr, qu'ai-je dit qui ne fût pas sérieux ?

YVONNE. - Quoi ? Sérieusement, que peux-tu espérer changer ?

VIC. – Si je ne puis rien tout seul, c'est le comité qui agira sinon il n'a pas de raison d'être.

YVONNE. - Je ne dis pas cela. Je crois, au contraire, que nous avons parfaitement raison de nous grouper pour entamer une action de salubrité publique ; quant à vouloir passer à l'action directe, je te dis : non. Nous ne sommes pas des Camelots du Roy.

VIC. - Ah ! Si maintenant tu joues les Moniod, n'en parlons plus, allons déjeuner. Je te garantis bien que la moindre action directe fera plus que dix démarches dans les ministères, ajouta Vie en replaçant son bloc dans sa poche. Puis il tendit la main à Yvonne pour l'aider i descendre du rocher, mais elle avait sauté et ils regagnèrent en peu d'instants le restaurant vers lequel les voitures commençaient à diluer.

Les tables étaient dressées au bord de l'eau et le soleil d'avril tout neuf, tout propre, brillait assez déjà pour que l'on cherchât l'ombre. Le jeune et mouvant feuillage d'un catalpa, qui tamisait la lumière, leur offrit sa protection.

Ils avaient faim et mangèrent le premier plat presque sans parler.

Puis, d'un geste vif, Vic prit la salière et la lança dans la Seine en disant : " Cela fera toujours une ordure de moins. Ce n'est pas parce que les tenanciers de ce bistro font bien la cuisine qu'ils ont le droit de vous imposer la vue d'un caneton percé de trous en guise de salière. C'est encore une œuvre de l'homme aux chats de gouttière sans doute ! C'est curieux que les gens ne sentent pas cela. Ou bien l'installation est convenable et on mange mal, ou bien on mange bien et le décor, les accessoires, le porte-manteau, le menu, la vaisselle sont agaçante, agaçante !...  ".

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Yvonne souriait. "Ecoute, tu es remonté. Nous sommes ici pour nous détendre, pour nous retrouver. Laissons les questions d'esthétique".

VIC. - Que veux-tu, cette question de l'artisanat me tient à coeur. Je ne sais pas ce que nos camarades en pensent et je tiens à prendre position. ce soir ou demain, j'écrirai à Berthier.

YVONNE - Si tu fais cela, je ferai, moi, un petit topo sur la fête. Ton conseil n'était pas si mauvais. Il me vient des idées. Il y aurait beaucoup à dire, et plus à faire encore...

VIC. - Oui, sans doute, mais la fête a quelque chose d'accidentel, d'éphémère, alors que l'artisanat prétend à s'installer dans notre vie par les objets que nous voyons et touchons journellement. Tu sais que j'y ai cru longtemps. J'avais été fortement impressionné par les productions artisanales allemandes, au lendemain de la guerre de 14. Des créations à la fois d'inspiration très paysanne et, chose surprenante, très adaptées aux besoins actuels : innombrables objets en bois et en cuir, poteries amusantes, verres décorés, sièges paillés, broderies de laine... et un fini, avec cela, vraiment remarquable. Mais, c'était là un cas particulier dû à la situation dramatique que connaissait toute une classe d'artistes et de bourgeois. Ils avaient essaimé vers les villages, où l'on vit à meilleur compte, et là, repris des métiers primitifs ou dessiné pour les ateliers du cru. Mais j'ai réfléchi depuis : je n'y crois plus. Je n'y crois plus, comme je ne crois plus au cubisme. L'un comme l'autre a donné tout ce qu'il pouvait donner. Et c'est parce que je me considère un peu connue un renégat, au moins vis-à-vis de moi-même, que je veux m'expliquer. Il faut plus de courage pour être un renégat que pour chausser les pantoufles qu'on vous a léguées l

YVONNE. – Bon, bien, je comprends tout cela, mais : relâche ! Demain, après-demain, on verra... Goûtons l'heure qui passe !...



singulière dédicace de l'ouvrage


EXTRAIT 2. Chapitre IX. Chez Fayol [contre la brocante...]

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CHEVREUSE. - ll y a aussi une question de mode qui entretient la vogue de l'ancien...

VIC. - Une mode qui remonte à l’Impératrice, c'est une mode qui a la vie dure. Non, au contraire, l'ancien, et surtout la copie, n’est plus une mode, mais c’est un guide-âne pour tous ceux qui ne se sentent pas le caractère nécessaire pour affirmer une position en faveur de tel ou tel artiste, de telle ou telle tendance. On comprend très bien les hésitations de tous ceux qui, à un monment donné, doivent faire acte de choix. Il est facile de se tromper ou de croire au mérite de ce qui n’est qu’une vogue... Mais procédons avec ordre...

YVONNE. -- Tu oublies de dire que le marché de l’antiquité permet de faire des coups. Quand nous faisons, nous, une installation, et que nous ne sommes pas payés, nous n'avons pas la ressource de nous dire : pour compenser notre perte, nous allons majorer le prix de tels meubles, de tels objets car, à qualité de travail égal, les prix des meubles modernes correspondent à des emplois de matière et de main-d'œuvre donnés, que le jeu de la concurrence ne permet pas de surfaire.

Un antiquaire au contraire, sera assez heureux de temps à autre pour tomber sur une tapisserie, un meuble, un objet qu'il pourra vendre trois, cinq ou dix fois -- cela se voit -- le prix qu’il l’a payé. On comprend qu’ils se cramponnent à leur métier, ces messieurs, et entretiennent le public dans cette admiration béate pour tout ce qui n’est pas fait de nos jours...

Et puis, ils sont malins, vous savez. Ils trouvent moyen, dans l’ancien qu’on croyait immobile et cristallisé, de créer des courants, des modes. Un tel lance le Charles X en bois clair, et ramasse tout ce qu’il y a en France; un tel se fait le champion des Opalines qu’on descend sur un coup de baguette de toutes les chambres de bonne de province; un autre vend des objets anciens adaptés à des besoins nouveaux, des cages à oiseaux rafistolées deviennent des appareils d'éclairage, de vieux bouquins sont transformés en boîtes à cigarettes; les feuillets de musique sacrée ou les cartes de géographie {ont des abat-

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-jour. A côté d’une bergère on place un landier comme porte-cendrier, et l’on fait une cabine téléphonique de la chaise à porteur; on fabrique des lampes de parquet ou des tabourets de bar avec des vis de, pressoir; on constelle le plafond de boules de verre vénitiennes ou tchèques, argent, or, vert, bleu, qui renvoient les rayons d’un luminator; les bougeoirs Louis XV sont badigeonnés en blanc; les vieux berceaux, les bidets, que sais-je, les voyages aux Pays-Bas deviennent des jardinières, les pétrins sont transformés en bars, les poissonnières en cuivre se fleurissent de cactées, les vases d’albâtre servent à l’éclairage indirect...

BERTHIER. - Vous paraissez joliment documentée...

YVONNE. - 0h! Je vois tant de gens... Je vous en dirais bien d’autres... Et puis, je les admire, au fond, ces malins, parce qu’avec toutes leurs inepties ils gagnent de l’argent au moins, alors que nous avons, quant à nous, toutes les peines du monde à joindre les deux bouts, en nous astreignant pourtant à ne rien créer qui n’ait un réel mérite. Nous sommes plus sévères à nous-mêmes que la clientèle ne peut l’être...

FAYOL. - Oui, il faut le reconnaître, vous faites des choses vraiment épatantes...

YVONNE. - Mais la clientèle est trop restreinte maintenant, elle est désaxée, elle hésite, en proie à des influences contradictoires, et ce sont les brocanteurs qui sont dans le vrai en se mettant au niveau du public, tandis que nous prétendons faire de l’art.

Pour répondre à Berthier, je dois lui rappeler que j’ai débuté jadis chez un antiquaire, ami de mon père; cela m’a appris ce goût, cette passion de la chasse de certains amateurs. ]’ai connu moi-même la joie fébrile d’une découverte. ll y avait dans la boutique un petit obélisque en porphyre qui était marqué 1.000 francs. Au cours de mes vacances, je passe à Nantes, je m’arrête par hasard chez un brocanteur. Imaginez ma surprise. Le même obélisque, identique, intact, pas un éclat, pas une fêlure: 50 francs. Je l’ai acheté d'autorité, vraiment

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folle de joie d'avoir reconstitué cette paire. Je trépignais, mes vacances m'ont paru trop longues, je voulais voir la tête que ferait mon patron. Il a marqué la paire 2.500 et m'a accordé la surbine. Je les ni vendus 3.000. Nous avons donc partagé les 500 francs.

VIC. - Ecoute, Yvonne, nous avons autre chose à faire qu'à écouter tes souvenirs de jeunesse.

COLLIN. - Ce goût de la chasse relève plus de la vénerie que des beaux-arts...

BERTHIER. - Mais c'est intéressant d'avoir des exemples concrets...

CHEVREÜSE. - Ecoutez, je ne vois rien d'anormal à ce que des gens se débrouillent en vendant ce qu'ils peuvent. Mais ce qu'il y a de fâcheux et ce qui entretient le public dans ses erreurs, c'est que les agissements des marchands soient officiellement consacrés par les musées. La leçon du musée peut être excellente quand elle est bien donnée, elle peut être au plus haut point néfaste quand on offre les œuvres exposées non plus comme un excitant à la création, mais comme des modèles à copier...

FAYOL. - Sans doute. On suscite l'admiration du public pour des choses qu'il considère ensuite comme l'idéal à atteindre. Le prestige officiel de la présentation des œuvres du passé consacre les arguments mercantiles des brocanteurs. Si les musées avaient existé sous Louis XÏV, on n'aurait jamais fait que des plagiats de la Renaissance. Heureux temps qui a pu faire du moderne sans être bridé.

COLLIN. - Briand s'est trouvé dire un jour: « En France, nous vivons sur des cimetières ». C'est exactement la même idée. Donc ce que nous disons-là ne s'applique pas seulement à l'art, mais définit une tendance plus générale, sensible dans tous les domaines, celle d'un pays épuisé par des siècles d’enfantement, et qui met son idéal dans la contemplation de son passé.

BERTHIER. - Ecoutez, si telle est l'influence du musée, cela

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tient uniquement à ce qu'il n'y a pas de musée d'art moderne en France. Nul doute que si l'on présentait au public de larges sélections d'œuvres modernes, celles-ci lui parleraient plus directement que des œuvres conçues pour d'autres temps. Ce n'est pas, comme le disait Chevreuse, le principe du musée qui est faux, c'est l'esprit dans lequel il est conçu. Il faut faire une large place aux musées d'art moderne.

FAYOL. -- Je ne dis pas non. Très bonne idée, même. Voilà des lieux qui seront propices aux conférences-promenades que préconisait Chevreuse. Mais je voudrais souligner un fait que j'ai souvent constaté: la culture classique que nous recevons et qui nous attache à l'histoire de notre pays, spécialement du XVIIe et du XVIIIe, incite beaucoup de gens à porter un intérêt intellectuel à toutes les œuvres de ces époques. Ils font presque complètement abstraction du caractère plastique de l'œuvre ou de l'objet pour n'y plus voir que l'évocation d'un temps dont le souvenir leur est cher. Au contraire, les lettrés qui ont lu Bossuet, Mme de Sévigné, Beaumarchais, Voltaire, admettent à leur plaire les écrivains contemporains. Gide, Giraudoux, Proust, sont dans leur bibliothèque. Pourquoi cet éclectisme dans les lettres et cette limitation dans les arts ?

YVONNE. -- Un bouquin coûte moins cher que l'installation d'une pièce. Si on s'est trompé, on n'a jamais perdu qu'un louis papier.

VIC. - Tu es terriblement terre à terre.

MONIOD. - Mais non, elle est pratique, elle voit juste.

BERTHIER. - Ce que tu dis, Fayol, confirme cette urgente nécessité des musées modernes...

YVONNE. -- Il y a autre chose : les meubles de famille. Tenez, Vic et moi, nous avons installé en 1930 un jeune ménage qui avait les moyens nécessaires pour faire de son intérieur une chose réussie. Nous avons fait une décoration très sobre, très soignée dans les détails et nous n'avons rien négligé pour que le l'ameublement, les sièges, les accessoires fussent parfaits; c'était

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à coup sûr une de nos meilleures réussites. (clients enchantés, peut-être d’autant plus, qu’ils se riaient ainsi de leurs parents respectifs, un peu compassés et amoureux d’autres choses. Ces parents viennent à disparaître. Nos clients sont venus nous dire : « Ils avaient de très jolies choses, beaucoup d’entre-elles sont des souvenirs pour nous, nous voulons les conserver. ll faudrait voir comment on pourrait arranger cela chez nous. A contre-cœur, j’ai accepté de me prêter à ces arrangements, un peu piquée par ce « ça se fait beaucoup » qu’elles ont toutes à la bouche, et aussi, pour avoir l’occasion d’un essai de plus. J'ai considéré que je n’avais pas le droit de dire à quelqu’un qui vous confie : «Ce bureau à cylindre Louis XVI était celui de mon grand-père, il me rappelle toute mon enfance »- « Monsieur, envoyez-le à la salle», et puis, et puis... c’était une période de marasme et j’avais besoin de travailler.

Ma conclusion a été celle-ci: Quand des morceaux anciens de tout premier ordre sont présentés dans un cadre moderne, ça peut aller. Ça peut aller comme un antique, une toile de maître, ou une tête égyptienne peuvent aller partout. Quand le morceau est seulement quelconque - je ne dis pas mauvais, je dis quelconque -- c’est une catastrophe. Les nus ne pardonnent pas. Sur ces fonds les meubles apparaissent en épingle de cravate, et tous leurs défauts sont soulignés comme ceux d’un malade dépouillé de ses vêtements, tandis que lorsqu’ils s'inscrivaient dans une décoration appropriée, ils étaient noyés dans l’ensemble et jouaient honorablement leur partie.

VIC. - Je t’en prie, Yvonne, pourquoi faut-il, ce soir que tu nous harcèles de tes histoires ?...

YVONNE. - Que veux-tu ? Vous me mettez en piste, je pars. C’est toute de même de mon métier qu'il s'agit... Il n'y a pas plus partial qu'un mari...

FAYOL. - Chère amie, je vous rends, moi, parfaitement justice. Nous ne pouvons rien pour que le bronze, le bois dur, la porcelaine deviennent putrescibles. Sans doute sommes-nous

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chargés d’héritages. Mais, voyez-vous, j’en arrive alors à ceci: pourquoi discuter meubles, qu’ils soient anciens ou modernes, alors que demain il n’y en aura plus, tables et sièges mis à part

Venez visiter mes derniers immeubles; vous constaterez que les buffets, armoires, frigidaires, bibliothèques, penderies, etc. sont dans les murs. Alors que de braves retardataires discutent encore s’ils auront une commode ancienne ou moderne, cela n'a guère d’importance...

BERTHIER. - Bon, nous passons maintenant du procès du meuble ancien à celui du meuble en général. Je crois, Fayol, que tu exagères. Admettons qu'il sorte de terre, à Paris cent immeubles par an, conditionnés comme certains architectes l’entendent aujourd’hui - ce que j’approuve d’ailleurs complètement -- tu te rends compte du nombre d’années pendant lesquelles les questions d’ameublement continueront à se poser...

FAYOL. - Évidemment, mais toutes nos suggestions jusqu'à présent ont visé l’avenir...

BERTHIER’ -- Il faut ajouter que l'ancien est une denrée en honneur dans tous les pays. Il a sa Bourse internationale, il dispose d’autres moyens de défense que les créations de nos camarades. Il aura la vie dure...

VIC. -- Pardon, Berthier. Je me suis efforcé tout à l’heure de préciser les différents aspects de la question, mais vous avez depuis parlé à bâtons rompus et je n’ai pas voulu intervenir. Si vous le voulez bien, je vais vous donner mes conclusions, vous les discuterez.

BERTHIER. - Nous t’écoutons.

VIC. - Primo, entendons-nous; quand je parle d'ancien, je ne parle pas de la virtuosité, des tours de force de métier qui, le plus souvent, n'ont aucun intérêt au point de vue plastique, ni de la richesse qui entraîne surabondance, surcharge, mauvais goût. Par conséquent je ne parle pas de meubles ou d’objets qui

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appartiennent à la curiosité et peuvent valoir de gros prix sur le marché, mais bien, tonte question mercantile mise à part, de l'ancien dans ce qu'il a de plus noble et en tant qu’expression concrète de divers moments de notre civilisation.

Ceci bien précisé, j’estime que nous devons assurer à ces témoins d'un glorieux passé une pieuse conservation. Si nous les présentons dans des musées. nous devons les montrer comme de précieux anachronismes par rapport à notre temps aussi peu adaptés à nos besoins que les armes de la même époque ou que les traités de Westphalie ou de Vienne. Mais je préfère de beaucoup à la conservation dans les musées. La conservation dans les châteaux et les demeures historiques où l’on jouit alors d'une ambiance parfaitement appropriée.

Quant à la présence de semblables œuvres d'art dans les habitations modernes, je ne la recherche pas. Je les admets comme des accidents intéressants.

Conclusion : il est impossible de faire abstraction des grandes œuvres du passé dans le domaine du mobilier et des accessoires, ce serait d'ailleurs un sacrilège. Sachons voir en elles un stimulant à créer, pour notre temps, des œuvres qui, elles aussi, expriment notre état de civilisation machiniste, et ne les admettons que dans les intérieurs où l'on peut se permettre des paradoxes. Au point de vue commercial, efforçons-nous de doter les caisses des châteaux, monuments et demeures historiques de telle manière que, petit à petit, ces œuvres, qui honorent le génie artistique de notre pays, retournent, autant que faire se pourra, vers des foyers qu'ils n'auraient jamais dû quitter.

BERTHIER. - La solution que tu proposes n'est pas mauvaise...

VIC. - Permets, permets, je n'ai pas fini.

Secundo, contrairement à une conviction fortement enracinée dans l'esprit du public, il ne suffit pas qu'un objet soit ancien pour qu'il soit beau. Je n'admets qu'une exception: l'ancien mauvais qui possède un caractère historique, soit qu'il ait été le témoin de faits historiques, soit qu'il joue un rôle dans l'histoire de l'art.

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Je condamne en même temps tous les maquillages malhonnêtes, tous les truquages.

Conclusion: il faut arriver à démonétiser la brocante. Comment faire ? Berthier a proposé tout à l'heure de créer des musées d'art moderne. D'accord. Il importe qu'une consécration officielle donne à M. Tout le Monde cette impression que l'œuvre de ses contemporains n'est pas une œuvre vaine. Il faut que le public se rende compte que l'activité créatrice de notre pays n'est pas révolue, et que la culture occidentale ne s'arrête pas à l'année 1800, qui, pour beaucoup, marque le tarissement définitif de l'inspiration artistique. Musées et expositions, parfait. Cela n'est pas suffisant. Il faut que l'ancien mauvais soit largement représenté dans le Musée de l’Erreur, il faut encore, il faut surtout encourager une production en série de types parfaitement conçus et adaptés à notre temps, dont la qualité de fabrication soit supérieure à celle des meilleures époques, ce que la machine permet aujourd'hui de réaliser, contrairement à l'idée communément admise, et cela à de tels prix, que la brocante ne puisse plus faire prime. Cela implique une rationalisation des modèles et des fabrications dont l'étude doit être confiée ä un Comité que nous devons créer. La fabrication artisanale de l'ameublement, il faut bien le dire, est une catastrophe nationale au point de vue technique, qui nous relègue loin derrière les autres pays et qui permet à la France actuelle de revendiquer le triste honneur d'être, dans ce domaine, le pays de la camelote. Aussi, dès que des fabrications issues d'une étroite collaboration entre l'art et la technique mécanique la plus moderne pourront être lancées sur le marché, tout devra être fait pour qu'elles y prennent aussitôt la place qui doit leur appartenir. Le théâtre et le cinéma, en les utilisant dans leurs décors, aideront à leur publicité en France et à l'étranger. Le cours en sera maintenu à la Salle de Ventes. Les commandes officielles seront orientées vers ces modèles, etc.

Tertio, la copie d'ancien, vendue pour telle, se rattache au cas que nous venons d'envisager.

Inutile de m'étendre sur cette question. Je condamne ces pro-

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ductions dans leur ensemble, qu’il s’agisse de copies exactes ou d’adaptations bâtardes, du marché français ou de l'exportation. L’abcès est à débrider dans ce cas connue dans le précédent et en employant les mêmes moyens. Cela comportera, bien entendu, d’intervenir auprès des chambres syndicales de producteurs, et de distributeurs, et de les aider à s'orienter dans la voie de la régénération d’une industrie décadente, qui ne leur apparaît comme telle que du point de vue commercial, alors que la cause réelle est d’ordre spirituel, artistique, technique.

[contre le néobaroque...]


Quarto, j’en arrive au... disons au néobaroque, je veux dire par-là à cet art malsain, issu de la psychose du passé, qui stérilise notre pays, et d’un souci mercantile d'attirer ce snobisme qui, par esprit de contradiction, rejette les formules qu’il vient d’adorer, dès qu’elles se répandent ou deviennent officielles.

Des formes bâtardes inspirées du Charles X et du Louis XV, de l’early american et du bidermayer, nous reviennent, ayant passé par Vienne, New-York, Rome, matérialisées par le fil de fer, le capiton, la glace piquée.

L’engouement pour un art décadent fait de pastiche, de mièvrerie, de déliquescence, sévit chez un public raffiné, et menace l’évolution normale de cet art auquel nous croyons, fait de probité, de pureté, d'équilibre.

Menacer cette mode, c’est la renforcer. Que pouvons-nous donc faire contre cette tendance qui éloigne de nous un public dont nous avons besoin ? Je ne vois à cela qu’un moyen, celui de provoquer un dérivatif qui oriente à nouveau le snobisme, vers des recherches favorisant l’essor des idées jeunes et neuves. Transmettons seulement à ce public un peu du cafard que j’éprouve dans l’intérieur décoré et meublé de souvenirs et d’oripeaux du passé, et un peu de la joie qui me saisit dès que j’entre dans un intérieur qui exprime l’élégance de notre temps, la gaieté, la foie dans l’avenir, et le résultat ne se fera pas attendre...

YVONNE. – Oui, mais à la décharge de ceux qui font du néobaroque, et pour qui je n’ai aucune sympathie, on peut dire que le nombre des formes n’est pas infini. Pour peu que l’on

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veuille échapper à la règle stricte du fonctionnalisme, qu'on cherche à apporter un peu de fantaisie dans un modèle, on retombe vite clans des formes connues. Telle courbe est chinoise ou régence, tel pied en gaine est nettement directoire. etc. ll y a eu avant nous un tel effort de création que ceux qui se sentent de la finesse, du goût, mais qui n'ont pas de génie inventif, se sont carrément lancés dans la parodie.

COLLIN. -- Mais, encore une fois, pourquoi vouloir modifier les formes coûte que coûte ? Pourquoi des contorsions ? Ce n'est plus de l'art, c'est de la mode ou du commerce. Il est sorti depuis la guerre de 1914, dans tous les pays, autant de formes peut-être qu'au cours des trois derniers siècles. Tenons-nous à celles qui nous satisfont et répétons-les. C'est cela l'épanouissement d'une formule, ce n'est pas d'en changer pour chaque acheteur.

BERTHIER. -- Sans doute, mais ce que Yvonne Vic aura peut-être la pudeur de ne pas nous dire, c'est que son métier. de décorateur spécialisé, elle ne peut l'exercer qu’autant qu'elle réalise des créations personnelles qui la distinguent de ses confrères d'abord, de la production industrielle ensuite. Dès qu'elle offre les mêmes productions que les grandes maisons de distribution, elle ne gagne plus sa vie. La concurrence limite alors ses prix, et comme elle n'a pas le même pouvoir d'achat, il ne lui-reste plus une marge bénéficiaire suffisante. Est-ce cela, chère amie ?

YVONNE. -- Oui, sans doute. Et puis j'ai mes idées auxquelles je tiens...

COLLIN. - Tout cela montre que l'organisation corporative de votre profession est déficiente. Les créateurs, ceux vraiment qui apportent à l'art contemporain quelque chose de personnel, doivent être les instigateurs et les auxiliaires de l'industrie, C'est à eux qu'il appartient de relever le niveau artistique de la production, et les industriels qui ne sont pas des margoulins se doivent de leur faire des ponts d'or, comme les éditeurs savent

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payer les meilleurs auteurs. Le rôle des décorateurs dits ensembliers sera alors, comme en Amérique, d‘être des conseillers orientant le choix de leurs clients sur les productions du mérite. Cela me paraît élémentaire.

VIC. - Pour arriver à cela, il faudra du temps, il faudra que le statut des artistes entraîne de profondes réformes corporatives... Ecoutez, je vais vous faire une confession. ll y a deux hommes en moi.

Celui qui est épris de raffinement, que rien enchante plus qu’une soirée passée avec quelques amis choisis, dans une demeure où les œuvres de qualité voisinent avec des coquetteries amusantes, des recherches subtiles: la maîtresse de maison descend les marches lumineuses d’un escalier en dalles de glace, pour venir au-devant de vous. Un Goerg étrange vous tient un instant en haleine. Là, un buste de Despiau, pur et noble, vous rappelle l’antique, tandis qu’une boîte à musique 1880 offre à vos pièces de vingt sous une fente de cuivre. Les danseuses en tutu y virevoltent au son de sonorités puériles et magiques. Ici une affiche de Carlu contre la guerre. Là des objets hawaïens. Enfoncés dans des tombeaux de satin pourpre, on déguste des alcools rares, extraits d’une cave en coquille d’oeuf. On jette ses mégots dans une coupe splendide d’Henri Navarre. Des propos surréalistes animent la soirée.

Et puis après?

Après, il y a l’autre homme. Celui que rien de tout cela n’intéresse plus guère. Libres soient ceux qui‘ peuvent encore offrir à leurs amis des heures de paradoxe dans un cadre précieux. Mais je ne vois plus en eux un idéal, une vérité. Ils m’apparaissent maintenant comme des témoins, des points de repère, qui permettent de juger l’évolution. Leur jouissance s’accompagne de scepticisme, elle est négative, souvent chagrine, c’est celle de ceux qui ne construisent pas. Certains d'entre eux croient perpétuer une tradition, celle qui voulait qu’une civilisation raffinée s’exprimât par des œuvres rares, par des tapisseries ayant demandé plusieurs années de

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travail; par des ouvrages d’ébène et d’ivoire, d’écaille et d’or; par des cristaux taillés et décorés, des laques, des ciselures; par des portraits vénérables et des peintures de maîtres. Je ne crois plus à cette forme de civilisation, ou du moins je m'en détache. Je veux un art qui ne soit pas d’exception, qui n’ait rien de commun avec la richesse, si ce n’est la richesse spirituelle, qui ne soit pas seulement accessible à de rares initiés, mais qui porte loin, qui baigne notre vie, qui soit celui d’un peuple de dieux.

F AYOL. -- C’est bien cette même pensée qui m'a fait suggérer le Comité d’Esthétique. Elever le niveau du goût. Voilà ce qui aujourd’hui m’intéresse moi aussi. Je veux des meubles Citroën, des textiles mécaniques de bon modèle, des impressions typographiques de qualité. Mais ne te crois pas un révolutionnaire, Vic. Ta vérité est toute provisoire, elle est en train d’être largement dépassée. Les jeunes préfèrent déjà un frigidaire à un buffet en macassar. Mais si. Bien sûr. Et un Simca à un piano. Et ils ont raison. Ta femme ne s'assied pas sur son derrière comme s’asseyait ta mère. Elle s'assied sur les reins parce qu’elle a l'habitude de I’auto et qu’elle ne porte plus de corsets fabriqués par le Comité des Forges. Cela n’a l’air de rien, mais cela détermine l’architecture de nos fauteuils. L’évolution- se fait à notre insu souvent, mais les jeunes nous aident à la mieux sentir et nous réservent des surprises. Ils sont objectifs. Ils dépasseront vite l’avant-garde que nous croyons être. Vous m’amusez à discuter de l'ancien ou du moderne. Ce sont de petites querelles. Il y a les choses qui sont bonnes, et les mauvaises, et c’est tout...

VIC. - Et le néobaroque à tes faveurs également ?

FAYOL. - Ne me fais pas dire ce que je ne dis pas. Dieu sait à quel point ce genre de productions m'est odieux, mais vous posez mal la question. Que s'est-il passé dans l’évolution de l'art moderne ces dernières années ? Quand, vers 1930, la crise économique a commencé à tarir les commandes dont un public fortuné qui faisait vivre les décorateurs, le grand nettoyage battait son plein. Le style Gare d'Orsay, Salons de l’Aéro-Club, etc., ne trouvait

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plus grâce devant personne. Brusquement la clientèle des particuliers, en suspendant ses achats, arrête l’œuvre d’assainissement et l'évolution de cet art qui arrivait alors à une période de stabilisation et d'équilibre. Maussade, cette clientèle retire son intérêt aux choses de l’art moderne. Le cubisme est arrivé à une impasse, le meuble en tube la chagrine, la production en série camelote des modèles dont elle croyait avoir l’apanage et la propriété exclusive. Comme la vie en société a ses exigences et que l'on s’habitue à la crise, certains finissent par sortir de leur isolement. Deux ou trois décorateurs travaillent alors pour l’Amérique qui brasse tous les styles et toutes les combinaisons de formes, à l'instar d’Hollywood, et leurs créations bâtardes trouvent crédit en France auprès des quelques clients qui se réveillent d’un long sommeil. On s’engoue. Un souffle de surréalisme passe sur tout cela. On veut du nouveau et rien qui rappelle ces années où la Royal Dutch montait de plusieurs milliers de francs à chaque séance, et qui connurent le chromé, l’art cérébral, le cocktail. On a appelé pauvreté ce que nous appelions pureté, art allemand ce qui était plus français que le petit Liré de du Bellay; la réaction des vieux messieurs a cru gagner la partie. Mais pendant ce temps, l’architecture venait à l’art moderne largement, complètement. Des collectivités lançaient dans l'espace a des œuvres splendides, Drancy, Suresnes, le Garde-Meuble, la salle Pleyel, qui par leur ampleur et par leur mérite imposaient la vérité de nos formules, écrasaient l’anachronisme des recherches pusillanimes.

Voilà ce qui s’est passé, voilà ce qui est. La question pour moi se ramène à celle-ci : les classiques que nous sommes, ont-ils raison contre les néoromantiques ? Je réponds : Oui...

VIC. - Écoute, Fayol, il faut admettre que l’art moderne évolue avec le temps, à un rythme que je souhaite d’ailleurs assez lent. J’admets donc qu'il puisse connaître un jour une période romantique. Mais alors qu'il l’invente, son romantisme, et non qu’il fabrique artificiellement en pillant les styles

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français et étrangers de toutes les époques, en se livrant aux barbarisme décadents que nous connaissons.

CHEVREUSE. - Les romantiques du XIXe avaient pillé le Gothique, le Moyen Age...

FAYOL. - Oui, c'est bien cela, ce mouvement ne portera pas plus loin que le gothique de 1840, ce n'est pas dangereux.

YVONNE. - Déjà le Faubourg Saint-Antoine s'en emparé, c'est ce qu'on pouvait souhaiter de mieux pour assurer sa ‘mort...

VIC. -- ...Sa mort pour le snobisme, peut-être, mais gare à l'inondation.

FAYOL. - Mais non, jamais le grand publie n'encaissera ce genre chichiteux, cette plante de serre chaude, qui ne peut vivre que par une convention artificielle.

BERTHIER. - Il s'agirait peut-être de tirer de tout ce que nous venons de dire, des conclusions... ’

VIC. - Mais mon cher, je crois vous l'avoir proposé tout à l'heure.

1° Tu as suggéré, toi, pour combattre l'influence de l'ancien, de montrer la continuité dans l'inspiration artistique, en créant de splendides musées d'art moderne. J'ai ajouté: favoriser le retour des œuvres anciennes aux vieux hôtels, châteaux et palais, où ils s'harmonisent parfaitement avec l'architecture. J‘ai ajouté encore: une large présentation, au musée du Mauvais Goût, de l'ancien mauvais - type bonheur-du-jour Louis XVI, si tu veux : quatre allumettes qui soutiennent deux tiroirs, que surmonte un bureau à cylindre, le tout dominé par une armoire vitrée. J'ai ajouté aussi : rationalisation des modèles en vue de leur exécution parfaite et mécanique. A l'instigation de Collin, j'ajoute encore : l’orientation des artistes réellement créateurs vers l'industrie et la production mécanique.

YVONNE. - Au train où tu vas, je ne signe pas le renouvellement de mon bail...

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VIC. – Si, pour trois ans, il n’y a pas encore de danger….

BERTHIER. – Ecoutez, Vic a, je crois, fort bien résumé la question et je suis tout prêt à adopter ses conclusions si vous êtes d’accord.

L’unanimité se fit sans peine sur cette proposition.